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La traduction au cinéma : fidélités, libertés et transcriptions dans le film Tigre et Dragon de Ang Lee

Solange Cruveillé est doctorante en sinologie à l’Université de Provence

 Solange Cruveillé

« La traduction au cinéma : fidélités, libertés et transcriptions dans le film Tigre et Dragon de Ang Lee »

Cet article propose de réfléchir autour de l’adaptation cinématographique d’un roman de kungfu chinois (wuxia xiaoshuo) écrit dans les années 40 par Wang Dulu, un auteur prolifique du genre : le film Tigre et Dragon de Ang Lee, sorti en 2000. Il sera d’abord intéressant de situer ce roman dans la pentalogie littéraire à laquelle il est rattaché. Puis, nous pourrons réfléchir sur l’adaptation et sur ce que cela implique quand il est question de respecter un genre littéraire, le style d’un auteur, l’intrigue et les différentes facettes des personnages. Enfin, nous nous intéresserons à une autre étape capitale dans le succès et l’accueil d’un film : sa traduction dans la langue maternelle des spectateurs visés, dans notre cas, la traduction française.

I. Histoire d’un succès

1. Tigre et Dragon : présentation

Tigre et Dragon est un film d’arts martiaux sorti en l’an 2000, qui a été présenté pour la première fois en France à l’occasion du festival de Cannes. C’est le fruit d’une coproduction américaine, chinoise, hongkongaise et taïwanaise. Il a été réalisé par le cinéaste taiwanais Ang Lee, découvert avec Pushing hands (1992), puis Garçon d’honneur (The Wedding Banquet, 1993), également connu pour Salé, sucré (1994), son adaptation de Jane Austin Raison et sentiments (1995), The Ice Storm (1997), Chevauchée avec le diable (Ride with the Devil, 1999), Hulk (2003), Le Secret de Brokeback mountain (2005) et Lust, caution (2007).

A l’affiche du film, on trouve Chow Yun-Fat et Michelle Yeoh (acteurs de Hong Kong exilés aux Etats-Unis), Zhang Ziyi (dans son premier grand rôle), Chang Chen (acteur de Happy Together de Wong Kar-wai en 1997 et de Lust Caution), et Cheng Pei Pei (ancienne star des films de gongfu). Le choix a été fait de sortir le film directement en mandarin, même si ce n’est pas la langue forcément maîtrisée par tous les acteurs (Michel Yeoh et Chow Yun-Fat parlent cantonais).
Enfin, le réalisateur et cascadeur Yuen Wo Ping, qui a notamment travaillé avec Andy et Larry Wachowski sur Matrix et réalisé plus de 30 longs métrages en Asie (dont Fist of legend en 1994), a été choisi comme chorégraphe pour les scènes de combat.

2. Le genre

Tigre et Dragon est un film de gongfu - ou wuxia pian, catégorisation provenant du genre littéraire des romans d’arts martiaux, qu’on appelle aussi « romans de chevalerie », en chinois « wuxia xiaoshuo ». En général, les romans de gongfu racontent les aventures d’un chevalier droit, courageux et généreux, qui rétablit la justice. Les auteurs insèrent souvent dans l’intrigue des techniques secrètes d’arts martiaux, mais aussi de lamagie, de la sorcellerie et des capacités physiques extraordinaires dont le public chinois raffole. Il s’agit du genre littéraire le plus lu en Chine, avec d’innombrables adaptations télévisées, notamment celles des romans de Jin Yong, l’auteur le plus célèbre et le plus prolifique.

3. Le synopsis

L’histoire se passe en Chine, au XIXe siècle, sous la dernière dynastie impériale des Qing (1644 - 1911). Le chevalier Li Mubai (incarné par Chow Yun-Fat), qui vient de mettre un terme à une retraite dans les monts Wudang, rend visite à une vieille amie nommée Yu Shulian (Michelle Yeoh ) qui possède une agence d’escorte de protection armée. Il lui confie sa précieuse épée « Destinée » qu’il lui demande de porter au seigneur Pei à Pékin. C’est là que Shulian fera la connaissance de la fille du gouverneur Yu, une certaine Jiaolong (incarnée par Zhang Ziyi = Jen), qui va bientôt se marier à l’homme que lui ont choisi ses parents. En réalité, la jeune fille est la disciple de la terrible Jade la Hyène (Cheng Pei Pei), assassin du maître de Li Mubai. Elle est également secrètement amoureuse du jeune brigand Xiaohu (Chang Chen), rencontré dans le désert du Xinjiang lors d’une précédente affectation de son père dans la région. Par jeu, Jiaolong vole de nuit l’épée « Destinée ». Li Mubai rejoint Shulian à Pékin. Tous deux comprennent vite qui est l’auteur du vol, mais doivent faire preuve de tact pour ne pas compromettre la réputation de l’hôte du seigneur Pei. Finalement, Jiaolong fuit ses responsabilités et abandonne son mari ainsi que ses parents pour se lancer dans le monde de la chevalerie. Elle se réfugiera chez Shulian, avant d’être retrouvée par Li Mubai puis par la Hyène. A la fin, Li Mubai et la Hyène s’affrontent dans un combat mortel. Puis Jialong retrouve Xiaohu dans un temple du mont Wudang. Rongée par la culpabilité, elle se jette du haut d’un pont, mettant ainsi fin à ses souffrances.

4. Le roman

Tigre et Dragon est inspiré d’un roman des années 40 écrit par Wang Dulu(1909 - 1977), de son vrai nom Wang Baoxiang (nom littéraire Xiaoyu), un auteur chinois d’origine mandchoue. C’est dans les années trente qu’il commence à écrire pour des journaux quelques articles et poèmes. Suivront des rédactions de courts romans à épisodes, puis, après l’invasion japonaise, une vingtaine de romans d’amour et de chevalerie (wuxia yanqing xiaoshuo) ainsi que des romans de mœurs (shehui xiaoshuo). Sous la Révolution culturelle, il est envoyé à la campagne avec sa famille. C’est là qu’il décèdera, à l’âge de 68 ans.

Les romans à succès de Wang Dulu lui ont permis de devenir l’un des plus grands auteurs chinois de wuxia xiaoshuo. Il a inspiré de nombreux écrivains de Taiwan et du continent des époques suivantes et est devenu l’un des « quatre grands auteurs de l’Ecole du Nord ».

Tigre et Dragon fait en réalité partie d’une pentalogie écrite entre 1938 et 1942, en anglais : The Crane-Iron pentalogy, « Crane » signifiant « la grue » et « Iron » « fer », ce qui fait référence aux noms des personnages principaux du premier et du dernier tome. Tigre et Dragon est le quatrième et avant-dernier volet de cette série qui retrace l’histoire sur quatre générations de « chevaliers » hommes ou femmes. Chaque tome est présenté sous la forme d’une « légende » ou « chronique », et raconte une histoire de vengeance, dans la pure tradition des romans de gongfu, avec, en parallèle, une histoire d’amour. Quatre des cinq romans se terminent tragiquement [1].

5. L’énigme du titre

Le titre du film est aussi celui du tome dont il est inspiré : Wò Hǔ Cáng Lóng, littéralement « le Tigre reste tapi ; le dragon, caché ». L’explication est simple : Wang Dulu choisit de donner pour titre à chaque tome de la pentalogie les noms des personnages principaux. Pour ce quatrième volet, « Tigre » et « Dragon » sont les noms des deux jeunes protagonistes amoureux : le jeune fille s’appelle Jiaolong, littéralement « le charmant Dragon », et son amoureux du désert « Xiaolong », « Petit tigre ». « Tigre » et « Dragon » sont également des signes d’astrologie chinois. Il est d’ailleurs précisé dans le roman que la jeune femme, âgée de 18 ans, est du signe du dragon, d’où son nom. Le film est aussi sorti en 2000, année du dragon. « Tigre » désigne une personne brave et intrépide, tandis que « dragon » renvoie à un caractère noble, ce qui correspond bien aux deux personnages. Enfin, la combinaison des deux termes donne en chinois l’expression imagée « Wo hu cang long »(le titre du film en chinois), employée pour désigner « un talent hors du commun ».

6. Dispute autour d’une super production

Tigre et Dragon a été produit par Columbia Pictures (Film Production Asia - Hong Kong), puis distribué par Warner Bros. Le film est un immense succès commercial. Dès sa présentation au festival de Cannes, le public occidental est enthousiasmé. Il bat tous les records aux Etats-Unis, devançant les succès de Jackie Chan ou de Jet Li. Il remporte deux Golden Globes (Meilleur réalisateur et Meilleur Film Etranger), puis quatre Oscars à Hollywood (direction artistique, photographie, musique et meilleur film en langue étrangère).

Par conséquent, les Frères Weinstein se sont intéressés à la pentalogie et ont décidé, en 2005, d’adapter, dans une super production, les quatre autres volumes écrits par Wang Dulu. Ils ont pour cela obtenu l’accord écrit du fils de l’auteur. Mais, à présent, Columbia conteste leur droit, prétextant qu’ils sont eux aussi sur le projet, ayant eu un accord par téléphone et par mail dudit fils de l’auteur. Le procès est en cours. Le projet est bloqué, et il est fort à craindre qu’il ne voie jamais le jour, ou alors d’ici quelques années, quand le succès de Tigre et dragon se sera estompé.




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