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Le thème de la vengeance dans trois westerns

Agrégé d’anglais, Pierre-François Peirano est doctorant en Etudes du monde anglophone (LERMA-Université de Provence). Il prépare une thèse intitulée « Iconographie et représentations de l’expédition Lewis et Clark ».

 Pierre-François Peirano

Le thème de la vengeance dans trois westerns : Winchester ’73 (Winchester ’73, 1950) d’Anthony Mann ; L’Ange des maudits (Rancho Notorious, 1952) de Fritz Lang ; Il était une Fois dans l’Ouest (C’era una volta il West, 1968) de Sergio Leone.

Le thème de la vengeance constitue la principale force à l’origine des actions des personnages dans les trois œuvres étudiées. Des jeux complexes entre le spectateur et les personnages se créent, mais le dénouement confère un véritable sens à la vengeance, qu’elle représente un parcours initiatique, une catharsis ou une fuite en avant. Dans cette optique, l’Ouest américain constitue un cadre privilégié, mais le contexte est, à chaque fois, celui d’une époque-charnière, où transparaît l’avènement de la modernité. Ainsi, le thème de la vengeance est indissociable d’une certaine vision de l’Amérique.

« Une histoire de haine, de meurtre et de vengeance », nous apprend le refrain de la chanson lancinante qui rythme L’Ange des maudits. Le titre de cette ballade, Chuck-a-luck, était aussi celui que Fritz Lang souhaitait donner au film : il désigne à la fois la roulette verticale en usage au Far West [1] et le repaire d’Altar Keane (Marlene Dietrich). Ces paroles résument, à elles seules, le rôle prépondérant joué par la vengeance dans les trois westerns déjà cités, rôle confirmé par un rapide résumé de chaque film : dans Winchester ’73, Lin McAdam (James Stewart) tente de retrouver son frère, Dutch Henry Brown (Stephen McNally), ce dernier ayant tué leur père et volé à Lin une carabine gagnée lors d’un concours de tir - laquelle changera souvent de propriétaire ; L’Ange des maudits relate l’histoire de Vern Haskell (Arthur Kennedy), lancé à la poursuite de l’assassin de sa fiancée, dont il sait juste qu’il fait partie de la mystérieuse bande dirigée par Altar Keane ; enfin, Il était une Fois dans l’Ouest traite en parallèle l’avancée du chemin de fer et le destin d’Harmonica (Charles Bronson), déterminé à se venger du cruel Frank (Henry Fonda), responsable de la mort de son frère.

Ces intrigues différentes pourraient laisser supposer une vision tout aussi différente de la vengeance. Cependant, qu’il s’agisse d’un archétype du western classique, d’un western baroque ou d’un western-spaghetti, les mêmes constantes émergent dans le traitement initial de ce thème, sa place dans la trame du récit, ainsi que dans la prépondérance accordée à l’individu et à sa volonté de mener sa tâche jusqu’au bout. Et c’est, justement, la fin de chaque film qui met en perspective le véritable rôle joué par la vengeance dans chaque œuvre : constitue-t-elle un aboutissement, une catharsis ou une fuite en avant ? Cette question ne saurait aller sans une réflexion sur les normes qui régissent les différents groupes sociaux auxquels appartiennent les personnages, voire la société même, le désir de vengeance ayant à chaque fois pour source des actes criminels punissables par la loi. Or, si l’individu décide de se substituer à ladite loi, quel jugement pouvons-nous porter sur la société qui nous est projetée, ou que l’on désire nous projeter, pour transmettre une vision de l’Amérique à travers la distanciation opérée par le western ?

La présence de la vengeance est indissociable d’un rappel, plus ou moins fréquent, du passé et de l’événement déclencheur de ce sentiment. Sur ce point, Winchester ’73 présente une originalité fondamentale : le film s’ouvre sur l’arrivée de Lin McAdam et de son ami High Spade (Millard Mitchell) à Dodge City, où doit se dérouler un concours de tir, à l’occasion duquel Lin espère retrouver Dutch. Son intuition se confirme dans la scène suivante, au cours de laquelle les deux hommes se retrouvent dans un saloon. Le spectateur sait déjà qu’un contentieux inconnu les oppose, auquel va s’ajouter le vol de la Winchester, qui nous est, cette fois-ci, montrée dans son intégralité. Tout au long du film, Lin a donc deux raisons de vouloir retrouver Dutch et de se venger, l’une d’entre elles demeurant mystérieuse jusqu’à la fin. Dans L’Ange des maudits, le tragique assassinat de la fiancée de Vern n’est pas caché au spectateur, qui connaît l’identité du coupable, Kinch (Lloyd Gough). Mais, cette fois-ci, les rôles sont inversés et, pendant la plus grande partie du film, nous sommes les témoins de la quête de Vern, qui recherche et côtoie ensuite un meurtrier que nous connaissons, mais dont il n’apprendra l’identité qu’à la fin. Quant à Sergio Leone, son traitement du thème de la vengeance se situe à l’opposé de la narration linéaire de Fritz Lang : ce n’est que par l’utilisation de flash-backs pouvant être assimilés à des fragments que le spectateur apprend les raisons pour lesquelles Harmonica cherchait à se venger de Frank. Cependant, cela ne signifie pas qu’il n’y ait aucun flash-back dans L’Ange des maudits. Au contraire, cette technique est utilisée pour mieux nous décrire Altar Keane, le véritable personnage central du film.

Si, à chaque fois, les faits n’apparaissent dans toute leur lumière qu’au cours de la dernière partie de chaque œuvre, il va de soi que le héros « avance masqué » et ne dévoile ses véritables intentions qu’en temps voulu : Vern Haskell agit de telle sorte qu’il se retrouve dans la même prison que Frenchy Fairmont (Mel Ferrer), l’amant d’Altar, et l’aide ensuite à s’évader pour mieux être introduit dans la bande. Dans Il était une Fois dans l’Ouest, Harmonica se range même aux côtés de Frank au cours d’un règlement de comptes pour le sauver et l’affronter ensuite en combat singulier. Ce n’est que lors du duel final qu’il le blessera mortellement et lui expliquera les véritables raisons de sa vengeance. Seul Lin McAdam fait parfois référence au vieux conflit qui l’oppose à Dutch. Par exemple, après avoir gagné la carabine, il affirme que l’arme ne lui servira pas à « tirer dans le dos des gens ».

Malgré cette occultation apparente du thème dans les trois films, la « présence dans l’absence » l’emporte et le héros reste, avant tout, animé par son désir de vengeance - motif central auquel se rattachent les autres éléments du film. Il était une Fois dans l’Ouest a beau superposer avec virtuosité l’implantation du chemin de fer aux destins des principaux personnages, L’Ange des maudits nous présenter une étrange société secrète, composée uniquement de brigands, et Winchester ’73 nous offrir une quintessence du western - avec, dans l’ordre, un concours de tir, une attaque d’Indiens et le hold-up d’une banque - , les objets qui « symbolisent » la vengeance refont toujours leur apparition - dans l’ordre chronologique des films : la carabine Winchester, la broche offerte par Vern à sa fiancée et portée ensuite par Altar et, bien entendu, l’harmonica de Charles Bronson. Si les ellipses et les digressions sont fréquentes au cours de ces trois œuvres - agrémentées, dans L’Ange des maudits, de la ballade déjà citée. La présence de ces objets donne lieu à une véritable condensation du temps et à une tension accrue, tension magnifiée, dans Il était une Fois dans l’Ouest, par la musique d’Ennio Morricone.

Les objets, faisant office de fil conducteur du récit, permettent au personnage principal d’apprendre enfin la vérité. Altar, par exemple, révèle à Vern que la broche lui a été donnée par Kinch. Le dénouement de Il était une Fois dans l’Ouest comporte même une dimension supplémentaire. Harmonica place son instrument dans la bouche de Frank, répétant un geste que ce dernier avait fait dans le passé : d’un côté, c’est le personnage (et, à travers lui, la mise en scène) qui permet à un autre de comprendre la vérité ; de l’autre, c’est le spectateur qui la comprend enfin - mais partiellement. Leone, procédant toujours par « touches », ne livre pas d’explication exhaustive. Il incombe au spectateur de reconstituer la vérité à travers les flash-backs et l’explication finale demeure assez sibylline, puisque le spectateur ne sait pas vraiment pourquoi Frank tenait à faire pendre le frère d’Harmonica. Il se situe dans un cadre presque surréaliste, pastichant les films de John Ford. Nous sommes bien loin de la démarche didactique de Winchester ’73, où l’entraîneuse Lola Manners (Shelley Winters) remarque d’abord une photographie sur laquelle Lin et Dutch entourent leur père. C’est High Spade qui lui raconte ensuite l’histoire de Lin, en attendant que ce dernier revienne du règlement de comptes final, au cours duquel il appelle enfin son frère par son véritable nom : - Matthew McAdam ! Ça sonne mieux que « Dutch Henry Brown » !. De cette manière, il ne reste aucune zone d’ombre pour le spectateur...

Si un tel examen des trois films pourrait faire penser à de simples variations sur le thème de la vengeance, plusieurs détails vont jusqu’à révéler une filiation : Fritz Lang devait, à l’origine, tourner Winchester ’73 ; dans L’ange des maudits, Geray (Jack Elam), l’un des membres de la bande d’Altar, possède déjà une montre-carillon que Leone utilisera quelques années plus tard dans ...Et pour quelques dollars de plus (1965). Mais, en allant plus loin, il convient désormais de se pencher sur le véritable sens conféré à la vengeance par-delà ces points communs.

Un premier indice nous est fourni par la manière dont le héros est mis sur la piste de celui dont il désire se venger ou par la manière dont il le rencontre. A l’arrivée de McAdam et High Spade à Dodge City, ce dernier lui demande : - Penses-tu qu’il viendra ? Lin lui répond alors, en regardant la Winchester promise au gagnant : - Ne t’inquiète pas. S’il ne vient pas, cette arme le fera venir, affirmation bientôt confirmée. Plus tard, quand les deux hommes se rendent à Tascosa, sachant que Dutch Henry doit y rencontrer un certain Waco Johnny Dean (Dan Duryea), ils se rendent précisément dans le saloon où Waco attend l’arrivée de la diligence qu’il avait projeté de dévaliser avec Dutch. Les recherches de Vern Haskell au début de L’Ange des maudits se révèlent initialement infructueuses et c’est en interrogeant un barbier qu’il découvre qu’un autre client fait partie de la bande de Chuck-a-luck.

Si le hasard semble présider à ces événements - comme le suggère aussi, détail révélateur, l’expression Chuck-a-luck - , la narration met davantage l’accent sur la perspicacité des personnages. Mais, si la vengeance est considérée comme une quête ou un parcours initiatique, il serait logique d’y voir une intervention providentielle, comme si son accomplissement était inscrit dans la destinée du héros. Cette hypothèse téléologique, qui semble surtout s’appliquer à Winchester ’73, est confirmée par l’épisode qui suit l’attaque des Indiens : Lin abat le chef Young Bull (Rock Hudson), qui possédait alors la Winchester volée par Dutch. Un soldat la découvre sur le champ de bataille et décide de la donner à Lin, mais ce dernier vient de partir avec High Spade en direction de Tascosa : il est trop tard. Coup du sort ? Peut-être. Mais Lin ne doit-il pas tuer Dutch et retrouver sa Winchester en même temps- ce qu’il fait à la fin, accomplissant ainsi sa vengeance ? Dans cette perspective, le scénario transformerait l’histoire d’Abel et de Caïn, la morale se situant, sans aucun doute possible, du côté de Lin, même si ce dernier se mue parfois en vengeur implacable, tout comme Vern, lorsque les deux personnages ont conscience de toucher au but.

Par conséquent, la question du rôle de la vengeance dans l’évolution de la destinée du héros mérite d’être posée : contribue-t-elle, une fois achevée, à son épanouissement ou à sa destruction ? C’est sur ce point précis que les trois films diffèrent : si Winchester ’73 se termine sur une note résolument optimiste - Lin s’est acquitté de sa lourde tâche et semble promis à un heureux avenir en compagnie de Lola -, Harmonica, lui, tire sa révérence après avoir tué Frank. Il refuse de rester en compagnie de Jill et s’éloigne de la ville en construction, comme si venger son frère était la seule chose qui lui importait. La fin de L’Ange des maudits, en revanche, ne résout rien. Certes, Vern réussit à abattre Kinch, mais il reste un homme brisé. Tout au long du film, sa quête l’a détruit et consumé de l’intérieur. Lors du règlement de comptes final, Altar se sacrifie pour sauver Frenchy et trouve la mort : les deux hommes ont chacun perdu la femme qu’ils aimaient et le générique de fin les montre partir ensemble, dans une fuite en avant à l’issue incertaine...




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