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Figures, anti-figures : Trys dienos de Sharunas Bartas

Trys Dienos est le premier film de fiction de Sharunas Bartas. Il traite d’une rencontre amoureuse. Si nous analysons le film suivant l’axe que propose une analyse figurale, deux mouvements semblent s’opposer. Ces mouvements prennent, d’une part, la forme d’une annonciation et d’autre part, la forme d’une déshérence. C’est dans cette double circulation que s’inscrivent les notions de figure et d’anti-figure.

 Bruno Girard

Anti-figure

Nous allons ici présenter quelques faits visuels et généraux que j’estime, par leurs expressions figuratives et leurs relations possibles, être de nature à questionner la notion de rencontre. La table des faits et des symptômes mériterait d’être détaillée, mais cela ne conviendrait pas au nécessaire format de cet article. Si bien qu’il ne pourra tenir lieu de démonstration, mais plutôt d’esquisse à un travail plus systématique et précis que j’entreprends par ailleurs.

Ce film est une fiction qui traite d’une rencontre. En effet, un jeune homme va passer trois jours avec une jeune femme. Ce film possède quelques caractéristiques propres : utilisation systématique de plans fixes (on ne compte que quelques mouvements de caméra), longueur des plans, mutisme des personnages, tournage dans des lieux délabrés ou misérables, choix d’une tonalité brune et sombre.

Les personnages ou silhouettes du film sont voués à l’errance, leurs déplacements à travers la ville présentent des lacunes et conduisent à des apories. Dans ce film et d’une manière quasi systématique dans les autres réalisations de Bartas, la construction narrative conduit inexorablement à une situation de crise des personnages. Généralement cette crise intervient après que l’on a dansé ou bu. Que ce soit Trois jours avec la frénésie finale de la jeune fille dans les bras du jeune homme, celle de Few of us avec la tentative de viol et le meurtre ou bien celle de Seven invisible men avec l’incendie final et la mort du héros, quelque chose dans l’ensemble de ces films est finalement libéré brutalement. Quelque chose comme un retour du refoulé qui rompt soudainement avec l’état d’inactivité ou d’attente caractérisant par ailleurs ces films.

C’est la ville de Kaliningrad qui, dans Trois jours, sert de territoire à cette rencontre. Une ville dont le réalisateur a choisi de ne montrer que les quartiers populaires, les vestiges (église, usine), les lieux souterrains (caves, tunnel, blockhaus) et les espaces publics minables (hôtel, restaurant, café, esplanade).

Çà et là, s’immiscent, dans le film, des personnages marqués par le temps, la misère ou les souffrances passées. Ils apparaissent souvent isolés dans un plan et n’interviennent pas dans la narration. Ce qui les rend problématiques, c’est la fréquence de leurs apparitions. Dans ce film, il n’y a que trois catégories de silhouettes : des jeunes gens, de vieilles personnes et des animaux. Les actifs ont quasiment disparu, si bien que les personnages principaux du film, ne leur ressemblant pas tout à fait, sont, en quelque sorte, mis entre les parenthèses du monde, se détachent du décor et même prennent, au sens propre comme au sens figuré, de la hauteur [11]. Personnages principaux ou secondaires, silhouettes, tous souffrent pourtant de mutisme généralisé. Les paroles sont comptées, les dialogues rudimentaires, les réponses évacuées à tel point que, par exemple, aucun nom ne sera prononcé.

Dans ce film, une physique de l’attraction, de l’évitement et de la collision opère. Les trajectoires des personnages sont souvent elliptiques. On se tourne autour, on bifurque au gré des rencontres, comme des mobiles dont la route serait infléchie par d’autres mobiles. Objets, animaux, personnes, tout semble soumis à cette absence d’intentionnalité et aux lois de la physique. Les lieux se succèdent, se retrouvent, sans qu’aucune direction ne se dessine. Les personnages sont réunis, ils se séparent, se retrouvent sans que leurs séparations ou apparitions ne soient montrées. Ils disparaissent parfois sans crier gare à la faveur d’un changement de plan. Animaux, bateaux, hommes, tout est mobile, mais il n’y a pas de mobile apparent à cette mobilité. On erre ici sans désespérer, la seule nécessité étant d’attendre ou d’avancer. Cette appréhension du mouvement renvoie, du moins en surface, à une absence de désir.

Ainsi, le sol de l’esplanade où la rencontre se produit contient comme motif une sorte de rose des vents : en son centre se dresse une statue composée de trois corps, sans doute en plâtre, tournés vers des directions opposées, dont certaines parties abîmées laissent entrevoir de la ferraille. On remarquera aussi la position des personnages : tout autour de cette rose des vents et leurs déplacements de part et d’autre. Cette rose des vents donne les directions possibles pour les mouvements des personnages et préfigure ainsi les rencontres qui en découlent.

Trois jours présente au moins trois rencontres, il y a d’abord celle qui semblerait être le propos du film, celle d’un jeune homme avec une jeune femme, la rencontre de deux êtres silencieux. Deux êtres qui ne se frôlent ni ne se touchent vraiment, mais sont ensemble, vont et viennent après quelques séparations. Un couple seulement se formera à l’issu de cette rencontre entre deux jeunes gens et deux jeunes femmes. Trois combinaisons seront testées : premièrement, le couple que nous connaissons, deuxièmement, le premier jeune homme avec la deuxième jeune fille et, troisièmement, celle (très discrète) du second jeune homme avec la première jeune fille. Les perdants de ces essais d’appariements seront renvoyés dans le décor et finiront abîmés. Ils disparaîtront, sans retour, du champ, tout comme le couple formé finira lui aussi par se dissoudre dans l’image sans que l’on sache si cette rencontre est appelée à durer. On les voit sur le quai d’une gare, puis on ne les voit plus et la campagne défile. On se retrouve ensuite là où tout a commencé dans cette ferme au bord d’une rivière où les jours se succèdent. Si rencontre sexuelle il y a, elle est éludée ou complètement éclatée entre deux scènes : celle anodine où le jeune homme et la jeune fille sont nus côte à côte dans un lit étroit au petit matin et, plus tard, dans la scène où, habillés, ils sont enlacés, presque immobiles, tandis que la jeune femme est submergée par une émotion puissante et douce. La deuxième rencontre concerne le second jeune homme avec des voyous qui le frappent et lui volent ses papiers. Mais déjà il s’agit moins d’une rencontre que d’une collision. Enfin, la rencontre du jeune homme élu avec un vieil hirsute qui l’invite dans la cave où il vit et qui est l’occasion de ce monologue :
- Quel âge avez-vous ?
- 28 ans.
- 28 ans ? ... La vie, c’est fini tout compte fait ... Tout ce qui commence finit par s’achever ... Les débuts sans fin, ça n’existe pas ! Et donc nos vies ont un début et aussi une fin ... Et après, qu’est ce qu’il y a ? ... Il y a la lumière. Et moi, alors ! J’suis dégueu, j’suis mauvais ... Cette lumière, ce n’est pas pour moi ... Ben moi, je retournerai à la terre. L’âme ... L’âme se punit elle-même. Pas Dieu. L’âme ... C’est comme ça ... Je reviens tout de suite.

Vestige, mutisme, errance, solitude sont les traits qui servent d’espace à ces rencontres, traits qui caractérisent un monde en train de se défaire, un monde en état d’abandon voire même de déréliction si l’on s’en rapporte à cette église en ruine où va se réfugier le couple. L’état du monde, celui de Trois jours, problématise la rencontre, la fragilise. Le film tend à l’isolement de chacun voire même à l’isolement du plan et condamne à la solitude, au cloisonnement, à l’image de ces gens vus séparément derrière leurs fenêtres par le héros. Mais, on perd l’autre en se perdant soi-même si bien qu’il n’y aurait plus que des trajectoires et quelques collisions à l’image des particules élémentaires ou des astres. On est alors dans l’altérité existentielle où ce qui est autre devient l’inaccessible. La figure qui se dessine alors le long de cette rencontre lacunaire est le manque et la perte de l’autre, la figure de la déshérence.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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