home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Petit éloge de la souillure

Le « Unheimliche » est, selon Freud, tout ce qui aurait dû rester secret et caché, mais qui, pourtant, se manifeste.

 Lucille Toth-Colombié

Petit éloge de la souillure

Le Unheimliche ou le corps inquiétant

Le « Unheimliche » est, selon Freud, tout ce qui aurait dû rester secret et caché, mais qui, pourtant, se manifeste. Le Unheimliche est une « inquiétante étrangeté », également traduit par uncanny en anglais, traduction que je privilégierai dans ce texte. Le Unheimliche est cet inconfortable, ce bizarre qui surprend « quand la frontière entre fantasme et réalité se trouve effacée, quand se présente à nous comme réel quelque chose que nous avions considéré jusque-là comme fantastique » (Freud, 2001 : 111). « Sur ce sujet, écrit Freud, on ne trouve pour ainsi dire rien dans les exposés détaillés de l’esthétique qui préfèrent en général s’occuper des types de sentiments beaux, grandioses, attirants, c’est-à-dire positifs, ainsi que de leurs conditions et des objets qui les provoquent, plutôt que de ceux, antagonistes, qui sont repoussants et pénibles » (Freud, 2001 : 29). Nous évitons donc le Unheimliche en nous détournant systématiquement de ce qui pourrait provoquer l’inquiétude. Nous l’évitons parce que, comme le psychanalyste l’explique, le Unheimliche perturbe notre relation à l’Autre en nous forçant à nous confronter à nous-même et à nous définir par rapport à cette étrangeté.

Le Unheimliche est donc ce qui nous rappelle inconsciemment notre propre identité, nos pulsions cachées et réprimées (pulsions considérées comme une menace par le surmoi). Les choses et les individus sur lesquels nous projetons nos pulsions réprimées deviennent alors ces menaces uncanny, ces monstres ressemblants aux méchants des contes de fées et traités, à chaque fois, comme les boucs émissaires que nous blâmons pour toutes les calamités, maladies et misères du monde. De tout temps, nous avons ainsi voulu comprendre et expliquer les mal-formations, les dé-formations, les anormalités du corps, bref, tout ce qui nous paraissait unheimliche, uncanny, souillé, ou non maîtrisé dans l’humain. Qu’il soit monstrueux, déformé, sale, malade, vieux, ou « marqué » (Baudrillard, 1976 : 156), comme l’écrit Baudrillard, le corps se montre plus souvent dans ses faiblesses que sous sa forme optimale. Que ce soit les foires à monstres qui exposaient des corps que l’on ne comprenait pas encore (ces nains, bossus, androgynes, aujourd’hui scientifiquement reconnus et socialement intégrés - même si encore étonnants), que ce soit les maladies qui intriguaient et dont on cherchait une explication spirituelle, que ce soit les transformations corporelles radicales rendues possibles par la chirurgie d’aujourd’hui, le corps doit trouver un sens, il doit être explicable. Tout mon propos cherchera ainsi à expliquer pourquoi les corps unheimliche et imparfaits effraient l’Humain, pourquoi le corps « signé » est rejeté.

La « marque » ou le corps signé

Dans son texte « Le corps ou le charnier de signe », quatrième chapitre de L’échange symbolique et la mort, Jean Baudrillard développe l’idée d’une « nudité seconde » (Baudrillard, 1976 : 161). Le marché publicitaire cherche, selon lui, à nous faire croire que le corps nu ou presque nu est le corps idéalement érotique, parce que vrai. Pourtant, cette nudité (ce soi-disant « vrai » corps) ne serait que seconde. Le corps n’est véritablement nu et reconnu comme vrai que lorsqu’il est marqué. « Le corps nu est un masque inexpressif qui cache la vraie nature de chacun, écrit-il. Il n’y a pas d’autre nudité que celle qui se redouble dans les signes » (Baudrillard, 1976 : 163). Le corps n’a ainsi de sens que marqué, revêtu d’inscriptions. Que ce soit les bijoux, les accessoires, les vêtements, tout signe posé sur le corps entre, pour lui, dans un système de signifiance. C’est-à-dire que le corps nu n’est pas une vérité à l’état pur qui prouverait un présent, mais il reflèterait une idéologie du corps. Pourquoi se marquer, se demande Baudrillard, pourquoi « signer » notre corps ? Pour échanger. « Le marquage du corps comme la pratique des masques en société archaïque ont pour fonction l’actualisation immédiate de l’échange symbolique » (Baudrillard, 1976 : 164).

Il prend ainsi l’exemple de la peau et écrit :
La peau ne se définit pas comme « nudité », mais comme zone érogène. Cette peau poreuse, trouée, orificielle, où le corps ne s’arrête pas et que seule la métaphysique institue comme ligne de démarcation du corps, est niée au profit d’une seconde peau non poreuse, sans exsudation, ni chaude ni froide. (...) Fonctionnalisée comme un revêtement de cellophane (Baudrillard, 1976 : 162).

Ce revêtement, le fard, Baudrillard le voit comme une clôture, un degré zéro du corps. Non pas un zéro de neutralité, mais plutôt une base à tous les possibles dont le sujet fait le choix pour son propre corps. Grâce à cette « cellophane », on ne voit plus les autres marques, celles d’une histoire, celles d’un corps déchiré, « écorché » (Baudrillard, 1976 : 163) comme il l’écrit également, d’un corps de plaisir ou d’un corps érogène. La clôture dépasse tout cela « dans un simulacre de corps pacifié » (Baudrillard, 1976 : 163).

Si Baudrillard ne travaille cette marque qu’à travers l’accessoire et le fard, je voudrais la penser ici au travers de la marque physique, celle qui marque le temps du corps (la vergeture signe, par exemple, une peau craquelée après une grossesse ; la cicatrice signe un traumatisme ; le bouton signe le moment du cycle menstruel, etc.). La marque-vêtement de Baudrillard, l’accessoire, signe la marque corporelle elle-même, la cicatrice, et ce que le sujet décide de faire de sa marque. La marque sur la marque, devrions-nous dire alors. C’est donc cette marque physique qui m’intéresse ici. La marque corporelle que le vêtement cherche à maîtriser chez Baudrillard et que la société cherche à masquer. Cette marque toujours mise du côté du souillé, du malaise et du Unheimliche.

Je suis signé donc je suis

Greg Friedler, artiste américain contemporain, s’intéresse justement à cette marque physique, ce uncanny, mais à l’opposé de Baudrillard. Dans son livre Naked Las Vegas, il travaille le corps dans ce qu’il appelle sa « vérité », et non pas simplement dans l’image qu’on en attend. Ses mannequins sont nus, imparfaits, mous, malades, vieux. Ils représentent toutes ces formes de corps que l’on juge aujourd’hui anormales, dégoûtantes et abjectes. Il joue avec cette marque qui est devenue souillure et dont il faut soi-disant se méfier. Le travail de Friedler tourne autour du nu/habillé et pose un certain nombre de questions sur le rôle de la peau, de la marque et du camouflage : qu’est-ce que le dévêtu apporte ou dit du corps que le vêtement ne dit pas ? La nudité est-elle la vérité du corps ? Ou est-ce que, comme Baudrillard le propose, le vêtement, en signant le corps, lui donne la vérité qui lui manquait ?

Friedler, tout comme Baudrillard, questionne le corps dans sa nudité, mais en voyant l’accessoire-marque, le vêtement, comme une trahison de ce corps nu. Il écrit d’ailleurs ceci dans son introduction : « This book is not at all about eroticism. It is about identity. The nakedness serves a purpose. When naked we are all equal, on a bizarre, even playing field ; stripped of clothing we are stripped of society’s judgments and expectations » (Friedler, 2008 : 6). Contrairement à Baudrillard, Friedler voit donc la nudité comme la vérité du corps. Les imperfections du corps, ses marques sont son identité et ce qui nous permet de nous dé-marquer en tant qu’être unique (mon corps ne ressemble à aucun autre parce que mon histoire ne ressemble à aucune autre) tout en nous identifiant en tant qu’humain. Un de ses modèles illustre parfaitement cette idée [1]. Une stripteaseuse, au corps apparemment parfait et idéal lorsque habillé, révèle un ventre couvert de vergetures une fois nu. Baudrillard dirait que l’accessoire permettant de maîtriser ces vergetures révèle la vraie nature du corps du sujet. Friedler, de son côté, montre que la nudité est la vérité du corps, car elle ne ment pas, elle ne trahit pas son histoire.

Le livre de Friedler pourrait alors être lu de la manière suivante : à droite, les corps nus incarnant l’humanité et l’importance qu’il y a à se reconnaître en tant qu’être égal (« When naked we are all equal », comme il l’écrit) ; à gauche, le corps habillé évoquant la société et le corps transformé ou marqué par elle. Par cette société, nous dépassons notre simple statut d’être humain en faisant de nous-même des êtres sociaux, « échangeants » (échangeants « symboliquement », comme Baudrillard l’écrit dans son titre). Baudrillard et Friedler envisagent le corps, l’accessoire et donc le malaise de manières très différentes, voire opposées. Par cette opposition, ils inscrivent le corps dans deux définitions différentes : Friedler s’intéresse au corps dans son humanité (il appartient à un ensemble et cet ensemble est l’Humain), alors que Baudrillard voit le corps comme un objet de société utilisé pour communiquer.

Les corps que Friedler exploite sont doublement marqués. Le même corps est marqué à la fois par son histoire et par le « revêtement de cellophane » (Baudrillard, 1976 : 162). Friedler ne met pas le fard et la cicatrice au même niveau, mais considère les deux comme un revêtement du corps originel. Les deux revendiquent et disent quelque chose. Il y a, pour lui, une mise en scène du corps tant dans la cicatrice que dans le vêtement. Parce que le uncanny est inesthétique, il est accessoirisé, pourrait-on dire en suivant Baudrillard. Parce que la difformité ou l’anormalité effraient, elles sont condamnées, nous dit Friedler. La « marque », la trace de la vie, semble être, aujourd’hui, la souillure à combattre à tout prix.

Freak vs. monstre

Dans l’Antiquité, les corps déformés (handicapés) ou recomposés (mi-hommes, mi-animaux) étaient les corps à combattre, car considérés comme monstrueux. Jusqu’au début du XXème siècle, les foires à monstres étaient très populaires, elles excitaient et écoeuraient à la fois. Ce monstrueux s’appelle également freak aujourd’hui. Et, pour distinguer ces deux termes, il est important d’envisager le freak comme « one of us » (un des nôtres), expression utilisée par les personnages du film Freaks de Tod Browning en 1932. Ce film, qui se déroule dans un cirque des années 1930, raconte l’histoire d’Hans, un nain illusionniste, amoureux de Cléopâtre, la magnifique trapéziste. Apprenant qu’Hans vient d’hériter d’une grosse fortune, Cléopâtre décide de se marier avec lui avec pour projet de l’empoisonner une fois le mariage officialisé afin de récupérer l’héritage. Mais, lors du repas de noces, en compagnie de tous les monstres du cirque, Cléopâtre se voit proposer d’entrer dans la « famille ». « You’re one of us ! You’re one of us ! », crient les freaks. Écœurée, elle s’y oppose violemment, dévoilant ainsi son mépris pour ces freaks. Par vengeance, ceux-là mutileront son corps faisant d’elle le nouveau monstre de foire. Cet exemple montre qu’il est possible et facile d’appartenir à la famille des freaks : trop petit, trop grand, trop gros, trop poilu, androgyne, mutilé et vous êtes de la famille. Les freaks sont alors, pour Cléopâtre comme pour le spectateur, écœurants parce qu’encore identifiables en tant qu’humains.

Le monstre, de son côté, existe à un tout autre niveau. Il y a quelque chose d’irréductiblement super-humain ou de non-humain en lui. Différemment constitué par rapport à l’humain, il existe donc au-delà de lui. Rosemarie Garland Thomson le souligne dans son livre Freakery, en expliquant qu’« un fossé existe entre le monstre et l’humain, un fossé problématiquement occupé par le freak » (Garland Thomson, 1996 : 328). Et j’ajouterai un fossé occupé par le Unheimliche freudien. Car le Unheimliche nous rappelle ces aspects de nous-même que nous refusons d’accepter malgré leur familiarité. Familiarités qui interfèrent dans ce que nous pensions être parfaitement établis (morale, croyances populaires, etc). C’est d’ailleurs ce que nous rappelle Freud dans son texte : « L’étrangement inquiétant est donc aussi dans ce cas-là le chez-soi, l’antiquement familier d’autrefois. Mais le préfixe un par lequel commence ce mot est la marque du refoulement » (Freud, 2001 : 111). Le Unheimliche est donc ce qui autrefois était « heimliche », familier. La société, par son jugement, a marqué ce familier en l’excluant dans le monde du Unheimliche.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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