home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Petit éloge de la souillure

Le « Unheimliche » est, selon Freud, tout ce qui aurait dû rester secret et caché, mais qui, pourtant, se manifeste.

 Lucille Toth-Colombié

Souillure et morale : même combat ?

« Heimliche » et « Un-heimiliche » évoluent au gré des sociétés. Jusqu’au XIXe siècle, par exemple, hygiène et santé étaient intrinsèquement liées. Être malade voulait dire avoir une mauvaise hygiène personnelle et, surtout, une mauvaise hygiène spirituelle. Dans son texte L’onanisme, le Dr Tissot, un médecin du XVIIIe siècle spécialisé dans les sexualités déviantes, expliquait qu’il voyait dans les boutons l’expression d’une impureté morale évidente. Son texte, devenu référence en ce qui concernait « les maladies produites par la masturbation » (Tissot, 1980), posait les boutons comme la révélation évidente d’une activité masturbatoire trop intense. La masturbation étant prohibée par l’Église, les boutons étaient l’expression du Vilain. Donnant le compte-rendu d’une de ses observations et tentant d’expliquer les symptômes d’un de ses patients masturbateurs, il écrit : « L’on voit non seulement des boutons au visage, c’est un symptôme des plus communs, mais même de vraies pustules suppurantes sur le visage, dans le nez, sur la poitrine, sur les cuisses ; des démangeaisons cruelles de ces mêmes parties. Un des malades se plaignant même d’excroissances charnues sur le front » (Tissot, 1980 : 40). La masturbation (et l’immoralité en général) était donc, pour le Dr Tissot, cause des souillures physiques de ses patients.

Pourtant, qu’est-ce qui dérangeait vraiment le Dr Tissot ? Était-ce la masturbation, la déviance morale ? Ou était-ce le constat de corps qui s’éloignaient de la forme humaine usuelle, de corps devenus incontrôlables ? Il raconte également, dans une autre de ses anecdotes, l’histoire d’un homme dont la trop grande activité masturbatoire avait fait pourrir un de ses membres. L’odeur insupportable qui se dégageait de son corps l’avait forcé à s’isoler dans une grange où il mourut, seul. Pour le Dr Tissot, pas de doute : la masturbation est la seule cause possible à la pourriture du membre ! Le corps présenté ici se rapproche alors davantage de l’animal et du monstre (grand pécheur) que de l’humain : un corps uncanny, unheimliche, étrange, dû à une mauvaise moralité.

Nous voyons donc que ce qui avait été considéré pendant des siècles comme unheimliche ne l’est plus forcément et, inversement, ce qui était « heimliche », familier, est devenu étranger, inquiétant. Dans son texte Les anormaux, Michel Foucault explique justement que les grandes monstruosités d’autrefois (les géants, les créatures à deux têtes...) ont soit perdu de leur monstruosité soit été oubliées. Elles sont aujourd’hui divisées en une infinité de petites anormalités quotidiennes qui sont à la fois anormales et familières. Et ces « petites anomalies quotidiennes » (Foucault, 1999 : 102), qui étaient signe de malformations auparavant (nain, bossu, etc.), sont encore plus « petites ». Ce n’est plus le corps monstrueux qui dérange à présent, c’est le corps souillé, laid.

Miss Swan ou les « petites anormalités du quotidien »

Aujourd’hui, au lieu de rester monstrueux, difforme ou laid, on peut se transformer. Et cette transformation est devenue le nouvel héroïsme populaire, le nouvel argument de vente des chaînes télévisées. Miss Swan est, pour moi, ce que l’on fait de plus radical de nos jours en termes de transformation physique [2]. Le concept de l’émission est simple : les candidates sont des femmes dont le physique a été abîmé (grossesse, acné, etc.) ou est originellement déformé (nez crochu, hanches larges, etc.). Ces femmes postulent à Miss Swan pour être refaites intégralement et la transformation sera plus que radicale : le menton, le nez, les yeux, la bouche, les seins, les hanches, les cuisses, le ventre... bref, plus rien de l’apparence originale du corps ne restera. Même les cheveux seront réimplantés !

Où se situe alors la candidate à Miss Swan avec son corps transformé ? Et où se situe le patient du Dr Tissot avec ses membres pourris ? Sont-ils des freaks ? Sont-ils des monstres ? Sont-ils un genre nouveau de Unheimliche ou un genre nouveau d’humain ? Le corps transformé et reconstitué dans Miss Swan rappelle celui des monstres à deux têtes ou des Dieux qui alimentaient les légendes populaires. Leurs corps étaient mixtes, doubles. Celui de la candidate est refabriqué, quasi emprunté. D’ailleurs, leurs témoignages post-transformation révèlent que, même si le résultat est très convaincant et que les corps répondent aux exigences de la société, la candidate ne sera jamais la Belle. Elle restera toujours l’ancienne moche, l’ancienne freak, celle qui avait le nez tordu et le corps difforme. Elle sera la transformée.

Le Unheimliche perturbe donc notre relation à l’Autre, parce qu’il nous force à nous situer face à cet étrange. Le corps de la candidate devient unheimliche pour la société et, de ce fait, le devient pour elle-même. Elle ne se reconnaît pas en tant qu’être familier, mais bien en tant qu’être trans-formé, re-formé et donc, à nouveau, dé-formé. Dans son texte, Freud donne d’ailleurs l’exemple d’Olympia, cette poupée automate dont Nathanaël (héros du conte d’Hoffmann) tombe amoureux croyant que c’est une jeune fille. « L’un des stratagèmes les plus sûrs pour provoquer facilement l’inquiétante étrangeté, écrit Freud, consiste à laisser le lecteur dans le flou quant à savoir s’il a affaire, à propos d’un personnage déterminé, à une personne ou par exemple à un automate » (Freud, 2001 : 55). Les corps dans Miss Swan sont peut-être alors étrangement inquiétants parce qu’ils se rapprochent également des corps automates, des corps dont on ignore encore la définition. Peuvent-ils être encore considérés comme réels ? Pouvons-nous encore parler de corps lorsque ces derniers sont à ce point modifiés, reconstruits, quasi plastiques ?

Le Unheimliche menace notre quotidien. Ainsi, nous devons exclure les monstres et contrôler nos boutons, notre cellulite et autres soi-disant anormalités pour être certains d’avoir l’air bien humain, bien « heimliche ». Les « petites anormalités quotidiennes » dont Foucault parlait doivent être contrôlées pour mieux être combattues. Greg Friedler trouverait certainement les corps des candidates à Miss Swan très intéressants. Les cicatrices dues aux nombreuses interventions chirurgicales deviendraient alors la nouvelle vérité du corps modifié. Elles seraient sa nouvelle histoire.

Le Unheimliche : entre attraction et répulsion

Pourtant, dans son texte The Architectural Uncanny, Anthony Vidler écrit que « the subject of the uncanny is undoubtedly related to what is frightening - to what arouses dread and horror. (...) It tends to coincide with what excites fear in general » (Vidler, 1992 : 22). C’est-à-dire que l’horreur stimule. Le Unheimliche dégoûte autant qu’il attire. À l’instar des films d’horreur qui effraient, mais qu’on ne peut s’empêcher de regarder, à l’instar de ces films gores ou des corps modifiés et difformes de Cronenberg, écœurants mais d’autant plus fascinants, à l’instar également des foires à monstres qui, paradoxalement, dégoûtent et attirent les gens précisément à cause de ces corps troublants, ou tout simplement comme la poupée Olympia dans L’Homme au sable du conte d’Hoffmann que Freud utilise pour expliquer son inquiétante étrangeté, Miss Swan attire parce que « ça a l’air de faire mal », parce que les corps se transforment, que le bizarre du déformé ou du malformé disparaît pour faire place à un autre bizarre, celui du corps transformé. Mais une autre chose est sûre : ce « bizarre » fascine toujours.

La définition de Vidler met en avant ce rapport intéressant entre attraction et répulsion, rapport que Julia Kristeva proposait déjà dans Pouvoirs de l’horreur au sujet de l’abjection et de la souillure. Elle explique que nous réagissons négativement à ce qui a été férocement chassé de l’ordre symbolique. L’abjection peut être uncanny par son double statut : anciennement familière, elle est aujourd’hui repoussée. Le sujet peut donc identifier l’intérêt qu’il y avait dans l’abjection avant qu’on ne la repousse dans le hors norme, tout en étant conscient de son caractère repoussant.

Kristeva écrit :
Il y a dans la souillure l’idée d’une violente et obscure révolte de l’être contre ce qui le menace et qui lui paraît venir d’un dehors ou d’un dedans exorbitant, jeté à côté du possible, du tolérable et du pensable. Pourtant, cet ailleurs aussi tentant que condamné l’attire. (...) Un pôle d’appel et de répulsion met celui qui en est habité littéralement hors de lui (Kristeva, 1980 : 9).

Cette définition montre clairement le dispositif émotif entourant la notion d’abjection. Un rapport attraction/répulsion très fort qui serait lié, selon elle, à l’impossibilité de reconnaître la frontière entre le soi et l’autre. Notre « possible, tolérable et pensable » est remis en question avec Miss Swan parce que, tout comme le Unheimliche, l’idée de la peur face à ces corps souillés et abîmés a également beaucoup évolué avec le temps. Pourquoi avons-nous peur et de quoi ? Pourquoi sommes-nous attirés par cette peur ?




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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