home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Petit éloge de la souillure

Le « Unheimliche » est, selon Freud, tout ce qui aurait dû rester secret et caché, mais qui, pourtant, se manifeste.

 Lucille Toth-Colombié

Peur ou nécessité du Unheimliche ?

Jacques Lacan a justement consacré plusieurs de ses travaux à l’étude du sujet face à la tension peur/fascination. En 1949, dans sa fameuse conférence intitulée « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », il distingue deux termes jusqu’alors confondus par la psychanalyse : le moi idéal et l’idéal du moi. Il y explique que l’idéal du moi est une introjection symbolique, alors que le moi idéal est la source d’une projection imaginaire. L’idéal du moi est l’idéal de perfection que le moi s’efforce d’atteindre. Il affecte le sujet pour la première fois lorsqu’il découvre son reflet dans le miroir au moment du « stade du miroir ». Voir cette image de lui-même établit une discordance entre l’image idéalisante qu’il saisit dans le miroir (l’enfant se comprend pour la première fois entier, délimité) et la réalité chaotique de son corps. Cette image établira la logique de la construction fantasmatique de l’imaginaire qui dominera la vie psychique du sujet au cours de sa vie future. À l’inverse, le moi idéal correspond au moment où le sujet se regarde depuis ce point idéal (inatteignable). Se regarder depuis ce point de perfection, c’est regarder sa propre vie comme vaine et inutile. L’effet, alors, est d’inverser la vie normale du sujet, pour la voir soudainement répulsive. Ainsi, quand la vision idéale du moi n’est pas atteinte, le sujet (l’enfant dans le cas de Lacan) s’effondre et sa relation avec le monde est transformée.

Ce qui m’intéresse dans cette idée d’effondrement du moi, c’est de l’envisager au niveau de la société elle-même ; société qui fonctionne exactement comme l’enfant au moment du stade du miroir. Selon Lacan, l’enfant essaiera toute sa vie de conserver cette vision idéale de lui-même qu’il a vu pour la première fois dans le miroir. Et, pour renvoyer cela à la société, je dirais que nous dénigrons les corps uncanny, les corps non modifiés par la société pour continuer à rêver à notre société idéale. Nous essayons de sur-contrôler nos corps pour correspondre à notre moi idéal de citoyen, à notre soi-disant besoin de perfection. Baudrillard met cette maîtrise au centre de sa réflexion. Il faut se marquer pour mieux s’appartenir et se contrôler. Miss Swan prône la même maîtrise de l’idéal. L’émission promet un idéal enfin atteignable, c’est pour cela que les candidates postulent et que le spectateur regarde (même si, comme nous l’avons vu, la transformée sera toujours unheimlich, et le spectateur toujours en quête d’un idéal inatteignable). Et il faut également constater ici que ce corps imparfait soi-disant pourchassé comme une horreur intolérable (repensons au Dr Tissot et à son besoin d’expliquer à tout prix les boutons par une impureté morale) est pourtant un équilibre social vital.

Pourquoi avons-nous peur du Unheimlich, demandais-je plus haut, et pourquoi sommes-nous, tout à la fois, attirés par cette peur ? Parce que nous avons besoin de la déviance, de la souillure, du corps abîmé pour continuer à rêver, pour continuer à nous idéaliser et à nous projeter. Sans le Unheimliche, l’idéal n’aurait pas de sens et le corps n’aurait plus d’identité. Si nous découvrions nos corps pour être constamment dans la vérité, comme Friedler le suggère, nous serions des livres déjà ouverts où tout serait déjà dit et vu. Le vêtement, le corps masqué, la marque marquée, cherche à stimuler le malaise tout en le rassurant. Car le corps fardé devient mystérieux, érotique et excitant. Pourtant, une fois révélé, ce mystère (ce qui restait caché) devient uncanny, rejeté et source de malaise.

Conclusion

La fissure est donc double : d’un côté, il y a le corps (vergeturé, blessé, troué) qui nous embarrasse et crée le malaise ; de l’autre, l’image de la fissure et ce qu’elle représente pour celui ou celle qui la porte et/ou la voit. Le malaise semble alors inévitable, à moins que... À moins que nous ne comprenions ce que même la télévision tente aujourd’hui de mettre en place : la démocratisation du corps. Contre l’idéal de perfection qui y a toujours trôné, un phénomène intéressant apparaît depuis quelques années. En opposition aux séries glamours à la 90210, Gossip Girl ou Les Feux de l’amour où tout est esthétiquement et plastiquement parfait (et donc à l’encontre de l’idéal recherché dans Miss Swan), existent des séries comme, par exemple, How I Met Your Mother ou Skins où l’on retrouve du Friedler dans l’esthétique. Robin, une des héroïnes de How I Met Your Mother, est, par exemple, rarement maquillée. Si elle a des cernes ou des boutons le jour du tournage, ils ne seront pas retouchés ou enlevés par la suite. La production assume le corps de l’actrice et ses imperfections. L’actrice assume la trahison de son corps. Le spectateur est donc confronté à un Unheimliche redevenu « Heimliche », un corps inquiétant retourné du côté du familier.
Les boutons du Dr Tissot, les vergetures des modèles de Friedler, la transformation plus que totale de notre participante à Miss Swan, tout cela nous montre bien le questionnement perpétuel entourant la question du corps et l’importance qu’il y a à le montrer sous toutes ses formes, même (et surtout !) celles que nous aimerions avoir fait disparaître pendant notre sommeil, comme par magie... Est-ce qu’alors, par ce contre discours artistique et télévisuel, la fissure ancestrale entre la recherche d’idéal et le possible se réconciliera ? Est-ce que le Unheimliche entrera dans une ère nouvelle où le maigre redeviendra cette inquiétante étrangeté qu’il était à l’époque où les Trois grâces étaient des modèles de beauté ?

Bibliographie
BAUDRILLARD, Jean, L’échange symbolique et la mort, Gallimard, Paris, 1976.
FOUCAULT, Michel, Les Anormaux, Seuil, Paris, 1999.
FREUD, Sigmund, Das Unheimliche, Paris, Folio, 2001.
FRIEDLER, Greg, Naked Las Vegas, W.W. Norton & Company, 2008.
GARLAND THOMSON, Rosemarie, Freakery, New York University Press, 1996.
KRISTEVA, Julia, Pouvoirs de l’horreur, Seuil, Paris, 1980.
LACAN, Jacques, « Le stade du miroir », in Écrits I, Seuil, Paris, 1966.
Séminaire. Livre 10 : L’angoisse, Seuil, Paris, 2004.
Dr. TISSOT, L’onanisme. Dissertation sur les maladies produites par la masturbation, Éditions Le sycomore, 1980.
VIDLER, Anthony, The Architectural Uncanny, MIT Press, London, 1992.

Filmographie
BROWNING, Tod, Freaks, 64 minutes, USA, 1932.
W9, Miss Swan, USA, 2009.
CBS, How I met your mother, USA, 2009.

[1] http://www.gregfriedler.com
[2] http://www.w9.fr/cms/display.jsp?id...
[3] http://video.google.com/videosearch...




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