home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Les malaisés dans la culture

Comment naviguer à travers la prolifération des « produits culturels » sans se perdre dans de telles généralités ? Comment éviter que l’étude littéraire ne devienne qu’un ramassis de constats d’échecs ? Quel type de rapport à la culture permet encore de penser le savoir littéraire une fois que le canon est réellement dissolu ?

 Benoît FAUCHER

Les malaisés dans la culture, ou, Le geek n’est pas canon

Il est 2 h 30 du matin. Je suis absorbé par la lecture de l’article de Wikipédia sur la Société de la Terre Plate, une organisation qui prétend déconstruire ce qu’elle appelle le mythe scientifique d’une terre sphérique. Puis, je me demande, quoiqu’il soit intéressant, pourquoi suis-je en train de lire sur ce sujet ? Quelles étranges possibilités m’ont menées vers la lecture de ce texte ? Je retrace mes hyperliens : Flat Earth Society vient de Flat Earth, que j’ai consulté à partir de l’image d’une gravure sur bois, qui, elle, a été consultée à partir de l’article sur Camille Flammarion, auteur que je recherchais pour son livre Les Mondes imaginaires et les mondes réels. Ce livre, marginalement lié à ma thèse, était sur le point d’être téléchargé à partir du FTP de la Bibliothèque nationale de France et, en attendant, je m’étais mis à suivre Wikipédia selon l’association libre de l’hypertexte. Cela devait faire au moins une heure que mon livre était sur mon disque dur, mais, moi, j’étais ailleurs, fasciné par l’idée de la Société de la Terre Plate.

Ce scénario est courant et parfois je peux passer par des dizaines de lectures dissociées avant que survienne la prise de conscience d’une déroute épistémologique, que je surnomme « l’égarement dans Wikipédia ». Bien sûr, Wikipédia n’est qu’un des multiples symptômes d’une accumulation d’informations maintenant immédiatement accessibles. Le projet Gutenberg, qui offre autour de 100 000 livres numérisés en est un autre. Les musées proposent de plus en plus d’aperçus numérisés qu’on peut consulter depuis chez soi. J-Stor offre 102 782 articles qui mentionnent Shakespeare, 348 qui contiennent le terme Geek. La blogosphère prend toujours de l’expansion, les utilisateurs de Twitter agrémentent le web de futilités à coup de 140 caractères et, chaque minute, 13 heures de vidéo sont téléchargées sur Youtube. Ce ne sont que quelques unes des voies légales pour avoir accès à du contenu. Si on commençait à compter combien de films ou d’albums sont accessibles sur les sites de torrents et combien d’heures cela prendrait pour tous les écouter, on réaliserait vite que la tâche de dresser une liste est impossible, compte tenu de la vitesse à laquelle les nouvelles œuvres sont mises en ligne. Ce qui, au bout du compte, signifie que la quantité des produits culturels mis à notre disposition est quasi-infinie et que la quantité d’heures que comporte une vie humaine, qu’elle soit courte ou longue, n’est même pas suffisante pour un survol des résumés de ce qui existe. Même une constatation sommaire comme celle-ci, sur les sources d’informations, pourrait prendre plusieurs jours, voire même plusieurs années.

Dans son livre Das Unbehagen in der Kultur (Le Malaise dans la Culture), Freud débute sa réflexion autour d’un « sentiment océanique » décrit par un ami, qui serait, selon le même ami, la source du sentiment religieux. La confrontation entre notre finitude individuelle et un universel perçu et constitué autour du sentiment d’extériorité, provoque un malaise auquel la religion serait une réponse. Dans un paysage culturel où l’océanique est une métaphore adéquate pour l’ensemble de l’information disponible, pouvons-nous toujours proposer la religion comme baume, comme conciliation entre l’universel et le fini ? Cet universel, loin d’être divin, serait plutôt le désir babélien d’une conciliation entre l’horizontal et le vertical. En somme, la prolifération de textes et la disponibilité immédiate de l’ensemble de ce qui a été historiquement préservé nous offre une source de « sentiment océanique » vulgaire.

L’idée moderne de la culture, qui ne cesse de s’effondrer depuis le début du XXe siècle, fonctionnait sous le mode de l’addition, de la narration linéaire et de l’accomplissement. La linéarité d’un tel modèle fournissait un réconfort à l’individu ; vivant dans un présent constamment renouvelé, toujours à la limite positive de la ligne de temps, l’être moderne avait la satisfaction de se savoir à l’apex de la société, à son moment le plus glorieux jusqu’à maintenant. Le modèle analogue que fournissait l’histoire littéraire était celui du canon, du panthéon des œuvres, où les admis sont permanents et où les nouveaux élus sont rares mais unanimes. Ainsi, il était adéquat de débattre sur la « valeur » des œuvres, les faisant passer du qualitatif au quantitatif dans le but de faciliter leur comparaison. Harold Bloom, dans The Western Canon, tente toujours de faire perdurer ce modèle, au nom de la « bonne » littérature. Il explique : « “Aesthetic value” is sometimes regarded as a suggestion of Immanuel Kant’s rather than an actuality, but that has not been my experience during a lifetime of reading. Things have however fallen apart, the center has not held, and mere anarchy is in the process of being unleashed upon what used to be called “the learned world” » (Bloom 1994 : 1). Qui s’oppose à ce monde érudit ? Un monde ignorant ? Ce phantasme du canon est un désir de totalisation qui irait à l’encontre du sentiment océanique, que Bloom surnomme une moindre anarchie.

Depuis la chute du modèle canonique en littérature, les études littéraires cherchent à circonscrire leur objet. Les stratégies de définition, d’énumération et de classifications sont des leurres, et chaque fois qu’on assiste à l’établissement d’une d’entre elles, on peut prédire son échec subséquent. Ainsi, le modèle pour penser l’ensemble « littérature » serait impossible à fixer. Cause à la fois de réconfort et de malaise, cet impossible est aussi prédisposition pour tout permettre. « S’il n’y a pas de canon, alors qu’est-ce qui différencie La Recherche du temps perdu d’un dépliant de Wal-Mart ? » J’entends sans cesse cette question retentir sous différentes formes lorsque le partisan du bon sens se heurte à l’idée d’un décentrement au cœur même du savoir. Et, justement, qu’est-ce qui différencie un texte d’un autre ? N’est-ce pas une question trop générale pour réellement poser un problème ? Comment naviguer à travers la prolifération des « produits culturels » sans se perdre dans de telles généralités ? Comment éviter que l’étude littéraire ne devienne qu’un ramassis de constats d’échecs ? Quel type de rapport à la culture permet encore de penser le savoir littéraire une fois que le canon est réellement dissolu ?

La figure du geek n’est pas une réponse à ces questions. Bien au contraire, le geek, sous sa forme nominale, est l’incarnation du malaise ressenti à l’adolescence, lorsque se butent les certitudes enfantines aux multiples discours conflictuels des adultes. De plus, la figure du geek évoque le malaise beaucoup plus concret du corps hormonal qui se déchaîne. Elle entre en rapport avec l’idée du canon lorsqu’on la sort du stéréotype de la cour d’école pour l’observer dans ses rapports avec la culture. Le geek, compris comme actant, comme celui-qui-geek-out, pointe vers une nouvelle approche à la culture. Il inverse la thèse de Freud dans Le Malaise dans la culture ; il sacrifie son rapport à la culture « générale », au mondain, au canonique, mais, plutôt que de retomber dans le dictat des pulsions, il fonde une nouvelle culture. Ainsi, celui qui geek out creuse une enclave ultra-spécialisée et y érige un canon ad hoc. Est-ce qu’il réussit à redonner à la littérature son centre, en le multipliant et le relativisant ? Au contraire, la figure du geek incarne la fissure sur le plan du savoir totalisant.

Dans une corporalité malaisante, liée au stéréotype du geek-comme-nom, développé par des penseurs psychologisant tel Dave Anderegg, se trouve le conflit entre le désir de figer la connaissance et l’impossibilité de l’englober. Le geek est une figure qui devient de plus en plus importante dans le discours contemporain, mais est-ce parce qu’elle répond à un besoin de trouver un nouveau modèle opératoire face à la culture ? Ou est-ce, au contraire, parce que le geek représente cet échec du modèle ? Que ce soit dans Geeks de Jon Katz ou dans J-Pod de Douglas Coupland, le geek est confirmé comme figure pertinente dans la nouvelle économie discursive autour du culturel, mais, à chaque fois, sa singularité échappe à la définition. Peut-être est-ce dans cette élusive non-définition que se trouve la pertinence du geek comme créateur de savoir littéraire hors du canon.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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