home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Les malaisés dans la culture

Comment naviguer à travers la prolifération des « produits culturels » sans se perdre dans de telles généralités ? Comment éviter que l’étude littéraire ne devienne qu’un ramassis de constats d’échecs ? Quel type de rapport à la culture permet encore de penser le savoir littéraire une fois que le canon est réellement dissolu ?

 Benoît FAUCHER


Il pourrait sembler pertinent, à ce moment-ci de l’essai, d’offrir une définition claire de ce que j’entends par « geek ». De plus, il faudrait se demander ce qui a permis l’émergence d’une telle classe d’individus, associée aux stéréotypes du nerd en puissance et fière de se définir comme geeky. Je crois que cette nouvelle classe est une forme de réaction à la situation culturelle actuelle. Elle navigue sur le paradoxe du savoir infiniment détaillé et infiniment extensible. La figure du geek accepte la culture comme commodité mais la subvertit à sa façon, pour se l’approprier au-delà du précepte du mainstream. En effet, si c’est dans son rapport avec la culture « pop » que le geek devient tel, c’est aussi dans l’extension de cette dernière qu’il reconstitue une pensée culturelle et se dissocie du cercle de la réappropriation commerciale. En se morcelant et en creusant des créneaux hyper-spécialisés, les geeks deviennent un public qui ne peut plus être ciblé. Si le geek collectionne les faits autour d’une thématique culturelle, il le fait envers une totalisation impossible, ce qui veut dire qu’il redéfinit un nouveau corpus canonique comme point de départ présupposé, puis il s’implique dans l’application et le développement d’éléments pouvant potentiellement s’ajouter au dit corpus. C’est dans les variations et les extensions de ce corpus que la personnalité geek se dévoile. Ainsi, se forme une sorte de rébellion réflexive et apolitique, qui prend place au cœur même du foisonnement culturel et qui tente, tant bien que mal d’établir un rapport de sens et de maîtrise de l’objet.

L’usage du mot geek, en ce début du XXIe siècle, est balisé d’une longue histoire. Si on se fie à l’étymologie fournie à la fois dans le Merriam-Webster et dans le Oxford Dictionary, « geek » est probablement issu du mot « geck » du bas-allemand, qui voulait dire bouffon ou idiot. À l’époque élisabéthaine, celle où Barclay ou Shakespeare font usage du mot, c’est en accord avec cette définition qu’il est utilisé. À la fin du XIXe siècle, le mot « geek » est employé pour signifier une sous-classe de freak dans les sideshows de foires et de cirques. Ces freaks particuliers étaient reconnus pour l’usage de leurs bouches à l’aide desquelles ils décapitaient des poules ou des serpents, ou mangeaient du verre. Cette définition a perduré pendant une bonne partie du XXe siècle, et lorsque le mot apparaît dans Jailbird en 1979 sous la plume de Kurt Vonnegut ou en 1983 dans le roman Geek Love de Katherine Dunn, c’est encore en tant que type de freak qu’il est utilisé. Mais une étymologie alternative prend forme dans l’usage parlé du mot. En 1957, déjà, Jack Kerouac écrit dans une lettre : « Unbelievable number of events almost impossible to remember, including [...] Brooklyn College wanted me to lecture to eager students and big geek questions to answer » (2000 : 66). C’est que dans le slang étudiant, geek devient une sorte de maniaque du détail, incapable de parler sauf sous la forme de l’exposition extensive.

La différenciation entre le terme de nerd et de geek serait ici intéressante à faire, mais elle nous forcerait à nous distancer de notre sujet, soit celui du malaise né du sentiment océanique devant l’infinité d’informations culturelles immédiatement accessibles. Il suffit de dire qu’entre la fin des années 80 et maintenant une mutation a fait du geek plus qu’un rejet de la société de la cours d’école secondaire. Jon Katz, auteur de Geeks : How Two Lost Boys Rode the Internet Out of Idaho, commence à s’intéresser au sujet dès 1996. Geeks de Jon Katz est un manifeste idéologique couplé d’un récit véridique, qui a pour but d’établir le geek comme membre d’une nouvelle sous-culture. À son plus bombastique, Katz s’emporte et produit une définition personnalisée et hautement optimiste. Pour Katz, un geek est

A member of the new cultural elite, a pop-culture-loving, techno-centered Community of Social Discontents. Most geeks rose above a suffocatingly unimaginative educational system, where they were surrounded by obnoxious social values and hostile peers, to build the freest and most inventive culture on the planet : the Internet and World Wide Web. Now running the systems that run the world. (2000 : xiii)

Il définit la deuxième moitié des années 90 comme « the geek ascension » (ibid. : xvii) et identifie l’internet comme étant le précepte organisateur d’une caste sociale morcelée. En 1996, suite à l’écriture d’un article intitulé The Rise of the Geeks sur le site Hotwired (la version numérique de l’incarnation originale du magasine Wired), Katz reçoit une pléthore de courriels issus de gens qui se définissent comme des geeks. Ayant comme projet de mieux comprendre et d’écrire sur cette culture insoupçonnée, Katz compile les réponses. Wired, puis Slashdot.com deviennent les lieux où il définit cette sous-culture. Mais ce regard extérieur prend un ton légèrement paternaliste. Plutôt que de développer un questionnement sur une nouvelle pratique subjective associée au rapport que le geek entretient avec la culture, pratique qui me semble capitale pour répondre au sentiment océanique, Katz préfère raconter l’histoire de l’insertion sociale de Jesse, un de lost boys du titre, grâce à l’influence qu’un journaliste de Wired peut exercer sur le recteur d’une université prestigieuse.

C’est là que la plus récente utilisation de « geek » entre en jeu. Le grand Oxford reconnaît que geek peut être utilisé en tant que verbe et que lorsqu’il est couplé avec le mot « out » il signifie l’acte de divaguer vers un monde d’une spécificité absolue. Douglas Coupland, dans Microserfs, fait un des premiers usages de geek out ; « On the way back we read the Riot Act and said that Bug had to stop geeking out and learn to enculturate » (1996 : 27). Mais la racine de l’usage se trouve dans le jargon de hackers du début des années 90. En 1991, le New Hackers Dictionary donne cette définition : « Geek out, to temporarily enter techno-nerd mode while in a non-hackish context. Especially used when you need to do something highly technical and don’t have time to explain : ‘Pardon me while I geek out for a moment’ ». Geek n’est pas une finalité mais bien un état transitoire, un moment plutôt qu’un type. L’être-geek passe à l’étant-geek.

Le stéréotype du geek est causé par la réduction d’un individu à une façon d’agir. La multitude de types de geeks s’explique par un acte qu’ils ont en commun, celui de s’immiscer dans un domaine si précis qu’il devient possible d’aliéner les non-initiés simplement en parlant du sujet. Un rapport datant d’il y a 5 mois, écrit pour la fondation MacArthur et intitulé Living and Learning with New Media : Summary of Findings from the Digital Youth Projet se penche sur l’usage que les jeunes font de leur temps sur Internet. Le rapport divise les genres de participation en trois catégories : Hanging Out, Messing Around et Geeking Out. Leur définition appuie ma lecture : « Geeking out involves learning to navigate esoteric domains of knowledge and practice and participating in communities that traffic in these forms of expertise » (Mizuko et al. 2008 : 28). La raison pour laquelle le concept du geek est si souvent associé à l’internet s’explique ; celui qui geek out nécessite une source d’information et un milieu pour partager cette information. Bien sûr, les Internet geeks qui geek out à propos de l’Internet existent toujours, mais le protocole « http » ne leur est pas réservé. Si les geeks passent tant de temps à parcourir le net, c’est qu’ils recherchent la dernière information à propos de leur sujet de prédilection.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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