home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Les malaisés dans la culture

Comment naviguer à travers la prolifération des « produits culturels » sans se perdre dans de telles généralités ? Comment éviter que l’étude littéraire ne devienne qu’un ramassis de constats d’échecs ? Quel type de rapport à la culture permet encore de penser le savoir littéraire une fois que le canon est réellement dissolu ?

 Benoît FAUCHER


Quel est le rapport entre geeking out et la perte de l’unanimité canonique ? Neal Stephenson, dans une conférence donnée au Gresham College le 8 mai 2008, décrit geeking out comme un élément primordial au nouvel ordre épistémologique.

Choose any person in the world at random, no matter how non-geeky they might seem, and talk to them long enough and in most cases you will eventually hit on some topic on which they are exorbitantly knowledgeable, and if you express interest on which they are willing to talk enthusiastically for hours. You have found their inner geek. [...]This is how knowledge works today and its how it’s going to work in the future. No more Heinleinian polymaths, instead a web of geeks each of whom knows a lot about something (2008 : 26:28-27:28).

Pour Stephenson, l’étant-geek serait plutôt une caractéristique partagée par tous. Être un geek, du moins à temps partiel, serait devenu le mode de navigation par excellence de l’océan d’information qui s’offre sans cesse à nous. Selon le modèle de Stephenson, l’alternative à geeking out est « vegge out ; to drop volontarily into a vegetative coma » (2008 : 24:54-24:58). Comme quoi, soit nous nous impliquons dans des espaces de connaissance, dans des points d’ancrages spécifiques, soit nous taisons le malaise par le biais d’un coma volontaire.

J-Pod de Douglas Coupland pullule d’exemples sur le potentiel de l’action du geek. Les membres du J-Pod passent leur temps à rechercher de l’information sur des sujets inusités, passant des breuvages à base de Cola jusqu’aux individus avec qui ils partagent leur espace de travail. « “By the way, I googled Kaitlin, and you’d be surprised at what I found.” “You googled her ?” “Of course I did. Didn’t you ?” I’d somehow forgotten to perform this essential task. » (Coupland 2007 : 136). Leur implication dans les sujets qu’ils recherchent va au-delà de la simple compréhension et ils s’intègrent dans le processus du savoir. Par exemple, une discussion sur la différence entre le Coca Cola et le Pepsi les conduit à rechercher la recette de ces breuvages, à découvrir des vendeurs de noix de cola et à confectionner leur propre breuvage à base de Cola, le jCola. Ainsi, ils s’intègrent dans le message simpliste offert par la publicité pour transcender la réaction habituelle de consommation. Ils prennent en main le message qui leur est vendu. Voilà pourquoi je propose les geeks comme des révolutionnaires qui se dissocient du cercle de la réappropriation commerciale. En fait, le désir technique de maîtrise du sujet pousse la logique du geeking out vers une conséquence intéressante ; le geek utilise les produits culturels de la société pour fonder de nouveaux savoirs à propos de cette dernière. Si la première étape d’un Star Trek geek est de connaître de fond en comble les multiples épisodes de la série, c’est lorsqu’il utilise ses connaissances pour souligner des anachronismes et des disparités dans la structure narrative de la série, ou lorsqu’il adapte ses désirs à cette même structure sous forme de fan fictions qu’il incarne et dynamise le potentiel de son sujet de prédilection. Ce qui le définit comme membre de la communauté est son implication dans le bassin des connaissances et sa réappropriation de l’information qui lui est fournie.

Si le sentiment océanique que ressent l’individu fini devant un monde infini peut expliquer un désir de religion pour l’ami de Freud, est-ce parce que le religieux permet l’ultime vegge out ? Je ne dis pas cela de façon dérisoire ; en fait, Freud lui-même explique qu’un autre de ses amis parvient à conjuguer l’universel et le particulier par la méditation. La contemplation du paradoxe de Kierkegaard, celui de l’infini incarné dans le fini, offrirait une certaine modalité du vegge out de la même manière qu’un koan zen ou que l’aporie. Peut-être aussi que s’égarer à même la masse de productions culturelles et se réorienter par le biais du geeking out pourrait offrir une piste pour penser la foi comme abandon de l’universel à même le sentiment océanique. Le vegge out et le geeking out agissent sur la façon d’appréhender une culture toujours inaccessible en tant qu’entité. Ces façons de sonder le tout, sans se soucier d’une vue d’ensemble qui ne serait pas déjà circonscrite à un espace limité, permettent de dynamiser un rapport à l’absolu en refusant à celui-ci son statut d’objectif. Étrangement, c’est à même ce refus que l’absolu est regagné, toujours subordonné à une limite, peu importe laquelle, mais qui servirait de limite type, d’idée de limite. Pour celui qui geek out l’objet privilégié agit comme point de capiton, comme centre nécessaire mais inessentiel. Le rapport entre religion, culture, vegging out et geeking out ouvre le potentiel pour une réflexion qui allierait le sentiment océanique à un nouveau paradigme apparu dans le paysage culturel contemporain, sans toutefois évacuer le rapport qu’entretient ce paysage au sentiment du désir religieux. La figure du geek sert de coin par lequel la pensée s’insère à même une brèche dans l’édifice de la production culturelle et Coupland permet, avec son roman J-Pod, d’appréhender des réflexions sur les changements radicaux qui seront engendrés par cette nouvelle fissure : « We’re googling every ten minutes. The problem is, after a week of intense googling, we’ve started to burn out on knowing the answer to everything. God must feel that way all the time. I think people in the year 2020 are going to be nostalgic for the sensation of feeling clueless » (Coupland 2007 : 287-8).

Bibliographie

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BLOOM, Harold. The Western Canon. New York : Riverhead Books, 1995.

COUPLAND, Douglas. J-Pod. New York : Vintage, 2007.

COUPLAND, Douglas. Microserfs. New York : Reganbooks, 1996.

FREUD, Sigmund. Le malaise dans la culture. Paris : Quadrige/PUF, 1995.

KATZ, Jon. Geeks : How Two Lost Boys Rode the Internet Out of Idaho. New York : Broadway, 2001.

KATZ, Jon. « Voices from Hellmouth » in Slashdot.org [En ligne] : www.slashdot.org. Page consultée le 2 avril 2009.

KEROUAC, Jack. Selected Letters : Volume 2 : 1958-1969. New York : Penguin Books, 2000.

« Geek Out » in The New Hacker’s Dictionary [En ligne] : http://www.ccil.org/jargon/jargon_2.... Page consultée le 2 avril 2009.

MIZUKO, Ito, Heather HORST, Matteo BITTANI, Danah BOYD, Cecky HERR-SEPHENSON, Patricia, G. LANGE, C. J. PASCOE, and Laura ROBINSON. Living and Learning with New Media : Summary of Findings from the Digital Youth Project. Cambridge : The MIT Press, 2008.

STEPHENSON, Neil. « Science Fiction as a Literary Genre » in FORA.tv [En ligne] : http://fora.tv/2008/05/08/Neal_Step.... Page consultée le 2 avril 2009.




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