home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Les singuliers évanouissements d’Angel

Dans Matador, film de Pedro Almodóvar datant de 1986, le jeune Ángel, apprenti torero fasciné par son maître Diego Montes, tombe souvent en syncope.

 Mathilde BRANTHOMME


Les évanouissements d’Ángel proposent autre chose, une syncope qui n’apporte rien, si ce n’est l’oubli de soi-même pour un temps et des drôles d’élucubrations d’universitaires en mal de nouveauté. Un malaise qui essaie de sortir de la binarité vaincu, vainqueur, amour et meurtre. Une expérience creuse qui se pose dans l’irrécupérable, l’impossibilité de se souvenir, impossibilité de reprendre ce que l’on a dit. Georges Didi-Huberman montre magistralement comment le danseur Israel Galván se sert du burlesque et « construit plutôt la profondeur de sa danse sur l’intuition que solitude et burlesque forment un même ensemble de « naissance de la tragédie » » (2006 : 111). Ángel semble rester toujours dans le burlesque, en dehors de la tragédie sacrée que vivent Diego Montes et María Cardenal, comme si cette tragédie, qui est aussi accomplissement sexuel et vital pour ces personnages, était réservée à ceux qui se placent, dès le départ, en dehors de la société, aux conspirateurs, aux dissidents, aux meurtriers. Àngel est au contraire écartelé, incapable de choisir la tragédie, toujours soumis à une mère membre de l’Opus Dei et à une société qui envoie les fous dans des asiles. Mais les évanouissements d’Ángel ne permettent pas moins d’ouvrir l’espace dans une société qui a fait de María Cardenal et Diego Montes des machines à tuer (Evans 1993 : 334).

Quel passage a lieu dans l’évanouissement d’Ángel ? S’agit-il ici de la syncope de l’enthousiaste, de l’apparition qui traverse ? Catherine Clément dans son livre La syncope, philosophie du ravissement nous dit à propos de la syncope : « À l’origine, il y a du choc, du retranchement : on y perd ; mais nul ne dit qu’on y gagne. » (1990 : 12) et elle ajoute « Le temps physique ne s’arrête jamais. Soit, mais la syncope semble réussir une miraculeuse suspension. » (ibid. : 17). Dans les malaises d’Ángel, il y a passage de visions, Ángel voit les meurtres qui se commettent dans Madrid. Éternel coupable (Vidal 1988 : 174), grâce à une enfance bercée dans les belles maximes de l’Opus Dei, messie et visionnaire, celui qui se veut rédempteur des autres vit sa propre passion. Ángel a été comparé par une critique, María Donapetry, à Jésus-Christ, celui qui sauve l’humanité en prenant en charge les péchés qu’il n’a pas commis. L’auteure s’intéresse plus particulièrement à la scène où sa psychiatre le tient dans ses bras reproduisant ainsi la Pieta (1999 : 71). Angel serait-il la figure messianique de Walter Benjamin, l’ange de l’histoire, celui qui ouvre le temps vers une histoire sociale qui permet d’échapper aux grands récits religieux et franquistes ? Le fait de perdre connaissance pose une suspension dans l’histoire, une interruption dans le temps qui peut ouvrir sur une autre vision de l’histoire. Ángel est le personnage de Matador qui propose autre chose qu’une simple binarité homme/femme, autre chose qu’une violence idéologique à l’œuvre dans la corrida, dans la religion et dans le fanatisme de la nation. Si comme Peter Evans le souligne (331), Matador propose « la possibilité d’une libération masculine des prisons de l’idéologie » [5] n’est-ce pas grâce aux évanouissements d’Ángel ? Dans Matador, il ne s’agit pourtant que d’une rédemption ratée puisque Ángel ne sauve rien ni personne, mais il pique la curiosité du spectateur. Il ne faudrait pas pour autant enlever tout sacré, Almodóvar y tient et il dit dans un entretien avec Frédéric Strauss :

« Dans Attache-moi !, on retrouve l’image kitsch qui ouvre le film au dessus du lit du décorateur où se concrétise l’union de Victoria Abril et Antonio Banderas. En commençant le film sur cette peinture religieuse, j’avais envie de parler de la sacralisation du mariage, non parce qu’il est béni légitimement par l’église, mais parce que, pour moi, l’union de deux personnes appartient au domaine du sacré. Alors, je montre cette image où l’on voit un cœur ardent, qui brûle, pour dire que l’on va parler de deux personnes qui s’aiment follement. J’utilise le cœur sacré de Jésus sur un mode qui n’est pas tout à fait religieux mais qui n’est pas seulement esthétique. » (Almodóvar et Strauss, 2004 : 45)

Et c’est pour cela qu’Ángel me semble particulièrement pertinent. Le sacré demeure mais les étranges malaises d’Ángel ouvrent peut-être une autre porte, où le risque fou et la violence ne sont plus les solutions du sauvetage, mais bien plus la perte inconsciente de soi. Il n’y a d’ouverture de l’histoire que dans une perte de connaissance première et dans l’œil du spectateur qui jouit de la perte de connaissance.

Bibliographie

Almodóvar, Pedro, and Frédéric Strauss. Conversations avec Pedro Almodovar. Paris : Cahiers du Cinéma, 2004.

Almodóvar, Pedro (réalisation et scénario), Ferrero, Jesús (scénario) et Gómez, Andrès Vicente. Matador. Cia Iberoamericana de TV, Culver City, CA : Sony Pictures Home Entertainment, 2007.

Bataille, Georges. « Le sacré », Œuvres complètes, I, Paris : Gallimard, 1970.

Benjamin, Walter. « Sur le concept d’histoire ». Oeuvres III. Paris : Gallimard, 2000.
Clément, Catherine. La syncope. Philosophie du ravissement. Paris : Éditions Grasset & Fasquelles, 1990.

Donapetry, María, “Once a Catholic ... : Almodóvar’s Religious Reflections”. Bulletin of Hispanic Studies, LXXVI, (1999), 67-75.

Evans, Peter. “Almodovar’s Matador’ : Genre, Subjectivity and Desire”. Bulletin of Hispanic Studies, 70:3 (1993 : Juillet), 325-335.

Pontalis, J. B. Perdre de vue. Paris : Gallimard, 1999.

Trésor de la Langue Française informatisée [En ligne], page consultée le 8 septembre 2009 http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv4/showps.exe ?p=combi.htm ;java=no ;

Vidal, Nuria. El cine de Pedro Almodóvar. Barcelona : Ediciones Destino, 1988.

Yarza, Alejandro. Un caníbal en Madrid : la sensibilidad camp y el reciclaje de la historia en el cine de Pedro Almodóvar. Madrid : Ediciones Libertarias-Prodhufi, 1999.

Notes

[1] Ma traduction

[2] Ma traduction

[3] Au sujet de la culpabilité, voir l’entretien de Nuria Vidal et d’Almodóvar (Vidal 1988 : 174).

[4] Voir Michel Leiris, « De la littérature considérée comme une tauromachie », L’âge d’homme, Paris : Éditions Gallimard, 1939, 9-22.

[5] Ma traduction




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
© 2006 Lignes de Fuite - Mentions légales espace privé   -   crédits : www.antipole.fr