home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Le pont, méthode du malaise

Le pont ne se présente ni comme une issue, ni comme une alternative, ni comme une voie pour sortir du malaise, il est une mise à l’épreuve. Ainsi, dans l’espace fictionnel du Seigneur des anneaux de Tolkien.

 Mirella Vadean

Le pont, méthode du malaise

Le pont ne se présente ni comme une issue, ni comme une alternative, ni comme une voie pour sortir du malaise, il est une mise à l’épreuve. C’est en cela que nous pourrons saisir ses fonctionnalités et ses limites. C’est ainsi que je me propose de l’étudier aussi dans l’espace fictionnel du Seigneur des anneaux de Tolkien qui offre une voie possible de réflexion sur le malaise. Je souligne une voie possible, car l’analyse présentée doit être considérée en élaboration continue.

Une fois l’espace du malaise dans le récit de Tolkien tracé, dans une première partie, j’interroge la nécessité de sortir de cet espace et la manière dont on peut le faire. La deuxième et dernière partie de mon étude explore les différents attributs du pont à cet égard : la matière dans laquelle il est bâti, la façon dont il est habité. Un seul exemple tiré de la fin du récit (et du film) du Seigneur des anneaux me sert de « chantier ». Le fragment choisi est en mesure de mettre en évidence la pensée en lien avec le territoire, un territoire qui évolue tout au long de l’histoire vers un lieu accidenté, volcanique, actif, où des failles dans la terre s’ouvrent à tout pas. Dans ce paysage dévasté, on aperçoit pendant quelques secondes un pont. Apparu d’abord sous une forme effective, matérielle, ce pont en pierre édifié sur de hauts pilons surplombant l’abyme indique que le malaise entre dans un système d’échange et incarne la méthode du malaise (du grec methodos), symbole de la traversée.

Le personnage principal du récit, le Hobbit Frodon Sacquet (Frodo Baggins) arrive, en compagnie de son fidèle serviteur et ami, Sam (Samsagace Gamegie), au bout de son voyage, c’est-à-dire au sommet de la Montagne du destin devant le volcan où l’anneau du pouvoir a été forgé et dans lequel il doit être jeté pour effacer toute trace du Mal sur la Terre. Pour accéder à ce volcan, on entre dans une grotte, puis on traverse un pont qui mène au bord d’un précipice [ ].

1. Du malaise dans le Seigneur des anneaux

Plusieurs perspectives s’ouvrent en examinant le malaise sous l’angle de la douleur et de la souffrance, sous celle du temporel ou bien de l’être. Il suffit de se rapporter à cette seule séquence pour ressentir le sentiment éprouvé par les deux protagonistes [ ]. Le saisir, c’est interroger un objet dialectal, le rapport du Bien et du Mal, qui module l’histoire. Dans le cas des deux personnages, le malaise signifie faire l’épreuve du soi en faisant l’épreuve de l’anneau, une épreuve qui se démarque par son étendue et son intensité. Il est donc question d’un anneau, authentique objet mythique qui, une fois glissé au doigt rend invisible son porteur. C’est un « Anneau unique » qui gouverne tous les autres anneaux de pouvoir antérieurs à l’époque de l’histoire. Il détient une volonté et une puissance propres. Cette puissance est celle d’attirer le porteur dans l’espace du Mal absolu, la divinité Sauron, incarnée dans un Œil unique. À chaque fois que l’on entre dans l’espace symbolique de l’anneau, « le sujet s’éprouve devant le Mal ».

Sous l’angle temporel, l’extrait montre le malaise en acte, en déploiement, en force et non pas étant à son commencement. C’est une remarque importante, car c’est en plein malaise que l’on se rend compte de son existence. Le malaise serait difficilement (voire jamais) saisi au commencement, car on souffre déjà, on a mal lorsqu’on découvre son existence [ ]. Son origine serait plutôt au passé, car là où il débute, il n’est pas perceptible. Cette considération ferait voir une certaine distance importante pour l’analyse du malaise dans le cas des deux personnages du récit de Tolkien.

Sous l’angle de l’être, il entre dans une altérité, il n’est plus « ni sa propre singularité, ni sa propre proximité » [ ]. Dans ce récit, l’être (de Frodon) devient la proximité du mal suprême, Sauron. « Je est un Autre », depuis la perspective du Bien et du Mal aussi. Séduit et de plus en plus possédé par Sauron, Frodon est obligé de se reconsidérer lui-même dans cette transformation, dans ce devenir, ne serait-ce que par le contact avec les pensées noires et dominatrices du mal.

« Obligés de composer avec l’autre, avec le regard désagréable, les pensées de l’autre, nous capitulons tout le temps avec nous-mêmes. "L’enfer, c’est les autres !" » [ ].

L’enfer, c’est Sauron. Le malaise qui le décrit prend place dans un « espace de la perte » bien dessiné [ ] : y entrer est inévitable. Dans le récit du Seigneur des Anneaux, le choix de se diriger vers le malaise ne se pose pas [ ]. On ne choisit pas, on y est entraîné. La question qui émerge est la suivante : faut-il s’y laisser engloutir ? N’y a-t-il pas un autre moyen ? Si on essaie de s’en sortir que fait-on ? Laisse-t-on entrevoir la chute et l’effondrement ?

2. Sortir de l’espace du malaise ?

2.1. La seule issue, c’est la création

La constitution d’un espace légitimerait une éventuelle effraction transgressive du malaise. Mais sous quelle forme « bâtir » cet espace ? À partir de quelles lignes le tracer ? Une des possibilités serait d’envisager des lignes de fuites que nous comprendrons non pas comme lignes qui servent à fuir, mais qui servent à créer.
« Les lignes de fuites, ce ne sont pas des lignes qui consistent à fuir, bien que ça consiste à fuir [...] : « Je fuis, je ne cesse pas de suivre, mais en fuyant je cherche une arme ? » Je cherche une arme, c’est-à-dire je crée quelque chose. Finalement la création, c’est la panique, toujours, je veux dire, c’est sur les lignes de fuites que l’on crée, parce c’est sur les lignes de fuites que l’on n’a plus aucune certitude, lesquelles certitudes se sont écroulées. » [ ].

Il s’agit bien d’une création, car ces lignes ne préexistent pas au tracé, elles se forment, toutes frêles devant bien d’autres lignes qui désignent un individu dans l’espace du malaise. Examiner les personnages de Frodon et de Sam dans cet espace nous renseigne sur l’apparition de ces lignes. Au fur et à mesure que le voyage vers la Montagne du destin pour détruire l’anneau unique se poursuit, Frodon se dirige tout droit vers la perte de l’anneau tout comme vers sa propre perte. Pour lui, il n’y a pas, il n’y a plus de création possible. Donnons encore une fois la parole à Deleuze : « Les lignes sont bouchées, elles sont foutues, foutues, d’autres types de lignes, notamment celles de la grande rupture emportent » [ ]. Pour Frodon toute ligne de fuite devient ligne de destruction, d’abolition, ligne de mort [ ].

Qui crée donc dans cet espace du malaise dans le Seigneur des Anneaux ? À toute évidence, Sam, fidèle serviteur de son maître, compagnon de voyage. Il crée à la place de son maître et pour son maître. Ainsi, sa présence est essentielle. Dès les premiers chapitres de cette trilogie, le magicien Gandalf qui initie Frodon au pouvoir de l’anneau, lui fait comprendre que chaque personnage à un rôle à jouer bien déterminé dans cette histoire [ ]. La présence de Sam est essentielle, elle est placée sous le signe de la création.

2.2 La seule création, c’est le pont

2.2.1 Le pont physique

J’ai évoqué ci-dessus un pont, solidement bâti, sur des pilons hauts pour assurer le passage au volcan actif de la Montagne du destin. C’est un pont qui défie l’abyme. C’est un pont qui lie l’entrée de la grotte aux entrailles de la Terre, qui lie la surface aux profondeurs ténébreuses. C’est un pont qui lie le monde du dehors à celui du dedans. C’est un pont qui mène du Bien vers le Mal. Finalement, c’est un pont qui fait encore tenir ensemble ces opposés, qui convertit, transmute, transsubstantie [ ]. De quel matériau ce pont est-il bâti pour qu’il puisse unir des rives si différentes ? De quelle manière sa matière et sa substance s’adaptent-elles à de tels rivages sans rapport ?

Pour répondre à ces questions, tirons profit de l’analyse du concept du pont proposé par Heidegger (concept dont se sert aussi Michel Serres) [ ]. La première considération à retenir est qu’avant toute chose le pont fait voir que les rives qu’il relie ne précèdent pas son existence, elles se dessinent au besoin comme les lignes de fuites deleuziennes. Le pont dont il est question dans cette histoire ne relie pas deux rives (celles énumérées plus tôt), mais par le passage qu’il offre, il fait voir les rives en tant que rives. Autrement dit, il fait voir que le Dehors associé au monde de la Lumière et du Bien est relié à un Dedans, qui est le monde des Ténèbres et du Mal. Ces deux mondes, ces deux rives encore reliées se trouvent à l’heure de la séparation. Et c’est le pont, symbole d’union par excellence qui fait voir cette rupture : « C’est par le pont que la seconde rive se détache en face de la première » [ ]. C’est effectivement ce qui se passe après l’abandon de l’anneau dans le volcan : des morceaux de pierre tombent dans les failles de la terre pour séparer, détacher à jamais la rive volcanique de l’entrée dans la grotte. Ce pont à double voie au départ, c’est-à-dire qui permet des aller-retours entre l’extérieur et l’intérieur, devient un pont à voie unique, c’est-à-dire de l’intérieur vers l’extérieur, ainsi accordant « aux mortels un chemin » [ ], le chemin du retour, d’un retour définitif, du Mal vers le Bien. Ce pont légitime tout intérêt pour le malaise dans ce récit. Je ne saurais continuer sans préciser qu’en allemand le mot « intéresser » acquiert une signification de choix. Inter - esse signifie être parmi, entre les choses. S’intéresser au pont signifie être parmi, être entre les choses du malaise dans le récit de Tolkien.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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