home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Le pont, méthode du malaise

Le pont ne se présente ni comme une issue, ni comme une alternative, ni comme une voie pour sortir du malaise, il est une mise à l’épreuve. Ainsi, dans l’espace fictionnel du Seigneur des anneaux de Tolkien.

 Mirella Vadean


2.2.2 Le pont symbolique

Au-delà de cette signification immédiate, le pont s’investit d’une valeur de symbole. Revenons à Heidegger qui montre qu’un pont, avant d’être pont est aussi symbole. Quel est le symbole de notre pont ? Force est de reconnaître ce symbole dans celui de l’amitié, de la fidélité dans l’amitié. Il reste à assumer pour nous la tâche immédiate de la signification que ce symbole impose.
Dans son livre Éthique à Nicomaque, Aristote différencie l’homonoia (consensus) de philia (amitié), fondé sur un sentiment d’affinité et de similitude [ ]. Pour être l’ami de Frodon, Sam doit pénétrer dans son mode de pensée pour se rendre compte que, pour lui, les lignes de fuites sont anéanties et à jamais transformées en lignes de mort. Il se rend compte que, pour Frodon, l’édification d’un pont n’est plus possible et qu’il faut qu’il crée un pont et lui tende la main pour aider son maître, pour lui donner une dernière chance de le traverser [ ]. Sam n’hésitera pas à donner jusqu’au bout la preuve de son amitié. Une fois l’anneau englouti par la lave du gouffre, la terre commence à trembler et Frodon se trouve suspendu au-dessus du volcan, en s’agrippant difficilement de sa main mutilée puisque, dans une lutte finale, Gollum lui a mordu le doigt qui portait l’anneau avant de tomber dans la crevasse en essayant d’entraîner Frodon avec lui. À ce moment précis, Sam lui tend une main salvatrice en matérialisant par ce geste un pont bien plus solide qui s’édifie dans cet espace de l’effondrement, de la chute, du malaise. Tandis que le pont en pierre se défait, le pont symbolique de l’amitié se fait et se refait dans une poignée de main, dans un geste amical.

Ce pont symbolique de l’amitié fait voir les places et les chemins de chacun, tout comme il fait voir la voie du retour qui reste. Sam est d’un côté (au bord de la paroi rocheuse), Frodon est de l’autre (suspendu au-dessus de la crevasse bouillonnante de feu). Le pont apparaît comme limite. Une limite qui n’est pas un terminus (là où les choses s’achèvent) mais un commencement (là où les choses commencent à être) [ ]. Le moment où Frodon, dans un effort suprême, arrive à prendre la main de Sam, il rend visible cette limite. Là où le malaise s’achève, l’amitié commence à être à nouveau [ ].

Ces considérations nous donnent la possibilité de penser le pont comme un lieu qui met en place un intervalle et une étendue où « la proximité et l’éloignement entre les choses et l’homme peuvent devenir (simples) distances » [ ]. La proximité de l’amitié et l’éloignement du malaise se déterminent sur un pont symbolique qui vient suppléer le pont matériel nous donnant la possibilité de voir que « nous séjournons auprès de ces choses », [ ] ou, dit autrement, que nous les habitons. « Le rapport de l’homme à des lieux et par des lieux à des espaces réside dans l’habitation » [ ]. Dans ce récit, le pont permet de penser l’habitation dans le malaise. Il admet cette pensée et l’installe. Heidegger montre le lien entre bâtir un pont et l’habiter à travers le terme allemand bauen qui signifie à la fois habiter, séjourner, édifier, cultiver, soigner, élever. Dès lors, bâtir signifie déjà habiter.

Lorsque Sam bâtit ou, plus précisément, rebâtit un pont entre lui et Frodon, il l’habite en ami. « C’est seulement quand nous pouvons habiter que nous pouvons bâtir » [ ]. De son côté, lorsque Frodon s’accroche pour s’extirper du dernier espace du malaise, il habite aussi ce pont en ami. Quelques instants plus tard, il fait le précieux aveu de cette habitation. Sorti de la grotte, l’anneau détruit, livré à son propre sort, seul avec son serviteur sur un rocher, au milieu d’une terre qui disparaît morceau par morceau, Frodon fait devant celui-ci l’éloge suprême de l’amitié : « Je suis heureux que tu sois ici avec moi... Ici à la fin de toutes choses, Sam » [ ].

Conclusion

Le moment où le pont apparaît, le malaise entre dans un système d’échange. Si le premier pont matériel s’enfonce, le deuxième pont symbolique se dresse pour montrer une voie de liberté possible face à l’enfermement dans le malaise. Une première partie de cette étude a révélé le fait que les lignes qui tracent ce pont sont abolies : de lignes de création, elles deviennent lignes de mort. Puis, une deuxième partie nous a permis d’explorer la voie pour échapper à la mort en montant et en traversant un pont, qui passe du pont à double sens à un pont à sens unique : du Mal vers le Bien, des Ténèbres vers la Lumière. L’examen attentif des spécificités de ce pont a dévoilé d’abord sa propriété essentielle, celle qui consistait à faire tenir ensemble des rives différentes, voire opposées. Ensuite, ces spécificités nous ont permis de comprendre la façon d’habiter et de penser un pont.

Le pont est à son tour dépositaire de la spécificité du récit de Tolkien dans la mesure où il doit être considéré à double échelle. Le malaise de Frodon est le malaise de toute l’humanité à ce moment-là dans cette histoire. En essayant d’échapper à ce malaise, grâce à son compagnon Sam, Frodon peut enfin faire passer le monde du Troisième au Quatrième Âge [ ]. Sans conteste, le Seigneur des anneaux fait voir à travers le malaise un point de vue sur la fin du monde. Le concept du pont nous permet de la penser et d’en saisir surtout le mouvement de rapprochement, d’unification de l’esprit humain qui semble s’intensifier en ce moment précis. C’est la raison pour laquelle je crois que les mots de Michel Serres dans L’Art des ponts devraient résonner et raisonner en cette fin d’analyse :
« Sans pont donc, pas de chemin ; entendez par là de connexion d’un point, tel, à un autre, tout autre ; sans pont donc pas de méthode ; entendez par elle, un chemin du [soi] à l’autre [...]. Or, le mot méthode désigne une route qui passe à travers, exactement une traversée... Par sa traversée, le pont, inversement symbolise et réalise une méthode. » [ ].

En tant que personnages, on construit dans le récit du Seigneur des anneaux un pont pour le traverser. En le traversant, on l’habite en ami. Cette vertu laisse place à l’espoir comme force capable de transcender le malaise.

En tant que lecteurs du Seigneur des anneaux, nous faisons à notre tour l’expérience de la construction, de l’habitation et de la pensée d’un pont. Rien qu’une autre expérience de réception qui nous autorise à dire, comme Hölderlin, que l’homme peut encore habiter un pont « en poète » [ ].

Bibliographie

Corpus :

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 2002, tomes I et III.
The Lord of the rings. The Return of the King, DVD-ROM. (2001). New Line Production, Scenario : Fran Walsh, Philippa Boyens, Peter Jackson. Direction : Peter Jackson

Ouvrages cités :

Aristote, Éthique à Nicomaque, Paris, Flammarion, 2002, trad. Jean Tricot.
Isabelle Daunais, Des ponts dans la brume, Montréal, Les éditions du Boréal, 2008.
« Anti-Œdipe », dans La Voix de Gilles Deleuze en ligne, Université de Paris 8 Vincennes St-Denis, cours du 27. 05. 1980, [En ligne] http://www.univ-paris8.fr/deleuze/a....
« Bâtir, habiter, penser », dans Martin Heidegger, Essais et conférences, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1958, p. 170 -193.
Montaigne, Essais, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2007.
Christophe Rogue, « Limite », dans Grand dictionnaire de la philosophie, Paris, Larousse, 2003, Michel Blay, dir. p. 616.
Michel Serres, L’Art des ponts - Homo pontifex, Paris, Le Pommier, 2006.

Références en ligne :

La douleur et la souffrance, http://www.philosophie-en-ligne.com..., page consultée le 16 avril 2009.
Jérôme Coudurier-Abaléa « Autrui infernal » dans Le labyrinthe, 2 février 2006, http://lelabyrinthe.over-blog.net/a..., page consultée le 16 avril 2009.




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