home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Ruptures et glissements dans les mangas

Les mangas, ou bandes dessinées japonaises, font aujourd’hui partie de l’un des plus importants flux transculturels vers l’Occident. Cette dimension transculturelle leur permet de procurer aux lecteurs francophones une expérience de lecture particulière, que l’on peut examiner selon la perspective d’un malaise. Cependant, il ne s’agit pas uniquement d’un décentrement provoqué par la distance culturelle.

 Valérie Cools

Ruptures et glissements dans les mangas : les deux faces du malaise

Les mangas, ou bandes dessinées japonaises, font aujourd’hui partie de l’un des plus importants flux transculturels vers l’Occident. Cette dimension transculturelle leur permet de procurer aux lecteurs francophones une expérience de lecture particulière, que l’on peut examiner selon la perspective d’un malaise. Cependant, comme nous allons le voir, il ne s’agit pas uniquement d’un décentrement provoqué par la distance culturelle. Ce dernier existe certes, et je l’analyserai en premier lieu : il s’agit d’un malaise culturel ressenti par le lecteur occidental, un malaise qui ne repose pas sur des idées reçues ou des a priori généraux ou un orientalisme irréductible, mais plutôt sur une rupture des habitudes de lecture individuelles, ainsi que l’horizon d’attente. Cependant, comme je le montrerai par la suite, ce malaise-là peut être surmonté et ce processus peut même être source de plaisir. Dans un deuxième temps, je tenterai de démontrer qu’il existe un autre type de malaise associé à la lecture de mangas, celui-là davantage lié au contenu des ouvrages, plus intime et plus difficile à surmonter : il découle de la rencontre du lecteur avec des personnages qui, comme nous le verrons, évoluent sous le signe de la métamorphose et sont de ce fait affligés d’un malaise transmis au lecteur. Entre malaise culturel et malaise personnel, nous verrons que la différence se situe dans l’existence ou l’absence d’une rupture bien définie.

Avant de commencer, il faut préciser qu’il est évidemment impossible de rassembler tous les mangas traduits dans une même catégorie. Ainsi, je me contenterai de parler des mangas populaires, qui relèvent de genres bien définis : les mangas d’action, d’apprentissage, de romance, de science-fiction. Bien que ces ouvrages soient fort différents, il est possible de les faire entrer en résonnance grâce à certains traits, dont je présenterai une partie au cours de cette présentation. Le fait de me limiter à ces mangas-ci me permettra d’analyser l’expérience de lecture la plus répandue en Occident.

Malaise culturel : le plaisir de la guérison

Si les mangas provoquent un malaise, c’est avant tout parce qu’ils nous apparaissent comme différents. Peut-être le paraissent-ils moins à l’heure actuelle, étant donné qu’ils peuplent nos librairies et étagères depuis maintenant vingt ans. Cependant, il est encore possible d’isoler des caractéristiques qui distinguent clairement les mangas de la bande dessinée européenne. Ce sont ces traits distinctifs qui provoquent un premier type de malaise chez le lecteur.

Quels sont ces traits différentiels ? Le plus évident est le sens de lecture inversé des mangas, c’est-à-dire de droite à gauche : il est certain que cette particularité déstabilise. D’une part, la lecture des cases va à l’encontre de toute une vie d’habitude de lecture ; d’autre part, le sens de lecture des images demeure contraire à celui des mots, ce qui crée une rupture supplémentaire à l’intérieur même de chaque case. Le lecteur ressent alors un inconfort que l’on peut qualifier de physique, car il est lié au mouvement de l’œil sur la page. Cet inconfort est accentué par le fait que la mise en page, contrairement à celle qui s’utilise habituellement en bande dessinée, est souvent irrégulière. En effet, elle varie de planche en planche, la perpendicularité et le parallélisme sont rompus, les cases se chevauchent, et il arrive que les personnages sortent des cadres des vignettes. De plus, la mise en page passe souvent d’une logique linéaire à une logique tabulaire, comme l’explique Frederik Schodt : les cases ne se contentent plus de se suivre dans une représentation linéaire des actions, mais s’agglomèrent en un tableau qui communique l’atmosphère d’une scène en même temps qu’il raconte une histoire (1983 : 89). Cette technique de mise en page était à l’origine utilisée principalement dans les shoujo mangas (les mangas destinés aux adolescentes), mais elle se rencontre aujourd’hui également dans d’autres genres.

Par ailleurs, les mangas contiennent souvent des symboles iconographiques dont la signification est sous-entendue au Japon, mais elle est loin d’être aussi évidente pour un lecteur occidental : un saignement de nez est synonyme d’excitation sexuelle, une croix sur le visage signifie la colère, etc. Certes, on rencontre énormément d’autres éléments culturels japonais dans le contenu même des mangas, notamment à travers la représentation de la vie quotidienne au Japon : uniformes scolaires, gastronomie typique, architecture, etc. Cependant, il s’agit d’éléments qui sont aisément déchiffrables, du moment que le lecteur est conscient de l’origine des mangas : le fait de voir des personnages manger avec des baguettes, par exemple, ne devrait pas le surprendre outre mesure, étant donné qu’il s’agit d’une caractéristique de la réalité japonaise. Je dirais même que le lecteur n’a même pas besoin de posséder une connaissance préalable de cette caractéristique : il suffit qu’il soit conscient qu’il existe des cultures différentes de la sienne et que les coutumes peuvent varier selon celles-ci. Par contre, les symboles iconographiques ne renvoient pas à un comportement réel et sont donc incompréhensibles avant que le lecteur ne les rencontre à plusieurs reprises, et qu’il en déduise une signification à partir des constantes présentes dans les différents contextes.

Parallèlement à ces éléments purement culturels, les mangas sont caractérisés par un excès général. Par « excès », j’entends un contenu dont l’expressivité dépasse les conventions acceptées en Occident (en effet, la notion d’excès est relative par définition). Cet excès passe avant tout par des ruptures stylistiques. Comme le fait remarquer Thierry Groensteen, les mangas se distinguent des autres bandes dessinées en adoptant un style non uniforme, c’est-à-dire un style qui joue sur différents registres d’expression (1999 : 53). Ainsi, selon les besoins expressifs ou le besoin de souligner un aspect du contenu narratif, un même personnage peut être représenté de manière tout à fait différente, la déformation pouvant parfois pousser jusqu’au grotesque ou à une « expressivité paroxystique » (ibid. : 191). Souvent, voire la plupart du temps, ces effets d’exagération sont utilisés dans un but humoristique et caricatural, voire même clownesque. Néanmoins, ces ruptures de style constituent également une rupture de l’horizon d’attente du lecteur, car on ne leur trouve pas d’équivalent dans la BD occidentale : même lorsque celle-ci tombe dans l’exagération, elle respecte un code stylistique comparativement homogène.

Cela dit, l’expressivité excessive des mangas passe aussi par d’autres procédés, qui ne sont pas nécessairement humoristiques. Par exemple, les arrière-plans des cases sont régulièrement utilisés comme un canevas sur lequel est représenté soit l’état émotionnel intérieur des personnages, soit l’atmosphère générale de l’instant. Souvent, une case se trouve insérée uniquement dans le but de montrer et souligner ce type d’ambiance ou d’information émotionnelle (McCloud 1993 : 79). De plus, les émotions ainsi soulignées et accentuées sont très variées, allant de la peur à la joie, en passant par le chagrin et la détermination : elles constituent de véritables pics, de sorte que le parcours émotif des personnages (et celui du lecteur également) est en dents de scie, constitué d’une série de virages abrupts ou, si l’on peut dire, de quasi-ruptures.

Voyons à présent comment ces différences peuvent provoquer un malaise chez le lecteur. Je dirais qu’il s’agit d’un malaise qui relève d’un double décentrement. En premier lieu, il y a décentrement dans le sens d’un « déséquilibre », en ce que le lecteur a de la difficulté à situer le style des mangas et à se situer par rapport à ce dernier : face à toutes ces ruptures, il est déboussolé ; au fil de ces différents pics, il est ballotté dans tous les sens. Il s’agit d’un décentrement aussi bien visuel qu’esthétique : comme nous l’avons vu, les ruptures se situent non seulement dans le style, mais aussi dans le balayement du regard sur la page.

En deuxième lieu, le malaise relève d’une définition du décentrement qui s’inspire de celle que nous donne Henri Meschonnic et que nous pouvons transposer à ce cas-ci. En traductologie, le décentrement est défini comme « un rapport textuel entre deux textes dans deux langues-cultures », soit la distance qui existe entre un texte tel qu’écrit et lu dans sa langue et sa culture d’origine, et la traduction de ce texte dans une autre langue, pour une autre culture. Comme l’écrit Meschonnic : « Un texte est à distance : on la montre ou on la cache » (1973 : 308), et j’ajouterais qu’on la cache en tentant de la « naturaliser », de la normaliser en la rendant conforme aux attentes culturellement conditionnées. Mais dans le cas des mangas, étant donné qu’on ne peut guère « naturaliser » le graphisme, la distance qui est exprimée par ce moyen, et que je viens de mettre en évidence en évoquant les différents traits distinctifs, ne peut qu’être montrée. La rupture n’existe donc pas uniquement entre les différents registres stylistiques et expressifs à l’intérieur du récit en images, mais aussi entre l’œuvre et le lecteur, sous forme d’une distance, d’un décalage.

Cependant, c’est justement parce que cette distance est clairement présente que ce type de malaise en particulier est surmontable. En effet, ce qui apparaît en filigrane de ces différences, ruptures et excès, c’est le Japon. Même si ce pays n’existe pour le lecteur que comme une vague zone lointaine, même si le lecteur s’en fait une idée erronée, il s’agit néanmoins d’un pays réel, qui est normalement présent dans son esprit, ne serait-ce qu’à travers les éléments culturels reconnaissables mentionnés précédemment (aliments, idéogrammes, codes vestimentaires, etc.). Ainsi, le lecteur associe les différences stylistiques et visuelles au Japon, et, ce faisant, il les explique par l’origine lointaine des mangas. De cette manière, la différence et la distance s’accordent dans son esprit, ce qui crée une cohérence. Comme l’explique Edward Saïd, rappelant les travaux de Claude Lévi-Strauss, l’homme fonctionne en divisant son environnement (immédiat ou non) en catégories spatiales, dont chacune a un rôle, une fonction.

Saïd ajoute :
[...] we will appreciate how possible it is for many objects or places or times to be assigned roles and given meanings that acquire validity only after the assignments are made. This is especially true of relatively uncommon things, like foreigners, mutants, or “abnormal” behaviour. (1978 : 54)

Ainsi, sans nécessairement accuser tous les lecteurs occidentaux d’orientalisme, on peut concevoir qu’il soit néanmoins rassurant pour ces derniers de pouvoir associer une distance mentale (celle qui est ressentie face au livre que l’on tient entre ses mains) à une distance physique ou géographique (celle qui sépare le Japon du Canada, par exemple). La distance est donc concrétisée et par cela même se retrouve justifiée ; le décentrement se situe toujours par rapport à un centre, même si ce dernier est méconnu.

J’avancerais qu’une fois que la distance est connue et identifiée, elle peut-être mesurée et, enfin, franchie. À partir du moment où la cause du malaise est identifiée, ce dernier peut être guéri. Il existe même, un plaisir certain à surmonter un trouble diagnostiqué, comme le suggère Susan Napier, s’inspirant des travaux de Mihaly Csikszentmihalyi : « Pleasure, then, is something that is often experienced in relation to learning about or creating new things, thereby stimulating new emotional experiences, including a sense of mastery. » (2007 : 10). Une fois qu’un décentrement est compris comme relevant d’un manque de connaissances localisé, ce manque peut être comblé, la fissure peut être colmatée. En quelque sorte, après le désarçonnement initial, la « croix sur le visage » finit par être mise dans la même catégorie que les baguettes asiatiques. Ainsi, le malaise se transforme en quête de réponse, en une enquête qui cherche à percer le sens des symboles iconographiques, soit à trouver la cohérence entre les ruptures, l’équilibre parmi les pics et les excès, jusqu’à la maîtrise (apparente, du moins) des codes que ces derniers constituent.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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