home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Par-delà l’ouverture

Susanna Kaysen est une écrivaine américaine ayant été internée deux ans à l’hôpital McLean en raison d’un diagnostic de trouble de la personnalité nommé « personnalité limite » (borderline). Elle décrit, dans son livre "Girl, Interrupted", le changement qui s’est produit en elle, un peu avant son internement, comme la perforation lente et progressive d’une membrane suivie de sa traversée.

 Marie-Hélène Charron-Cabana

Par-delà l’ouverture

La personne portant l’étiquette de malade mentale parle d’ailleurs. D’un ailleurs qui n’est pas si loin, mais qui n’est pas ici. Cet ailleurs est situé dans un en bas imprécis, à la station où le train s’arrête, mais où personne ne veut descendre : à l’hôpital McLean, à Wittenau, à Cliffhaven, dans la chambre de bonne, dans un tableau de Vermeer, sous la cloche de verre, derrière la membrane, à travers la fenêtre qu’on fait éclater avec tout son corps. Il y a, dans les textes traitant de l’internement, le passage d’une frontière, un basculement ou un déplacement au-delà d’une limite de l’autre côté de laquelle il y a un autre milieu, tout de même encadré, mais où tout change. Ces figures marquent la séparation et soulignent plusieurs différences apparaissant sensibles pour l’individu interné. Différence de milieu, de perception du monde, de soi, des autres (par soi et par les autres), différence de traitement... Parfois, cet ailleurs est positif.

Susanna Kaysen est une écrivaine américaine ayant été internée deux ans à l’hôpital McLean en raison d’un diagnostic de trouble de la personnalité nommé « personnalité limite » (borderline). Elle décrit, dans son livre Girl, Interrupted, le changement qui s’est produit en elle, un peu avant son internement, comme la perforation lente et progressive d’une membrane suivie de sa traversée. L’ouverture qui est ainsi obtenue est la figure qui sert à traduire cette transformation. C’est cette métaphore que j’essaie de comprendre ici en la mettant en rapport avec d’autres textes portant sur l’expérience de l’internement et présentant des métaphores parentes, notamment celles de Janet Frame et Sylvia Plath, également internées.

Au début de son mémoire, Girl, Interrupted, qui raconte sa période d’internement à l’hôpital McLean, Kaysen soutient qu’il existe plusieurs mondes en dehors de celui que la majorité connaît. Elle nomme ces endroits des univers parallèles. Elle écrit : « And it is easy to slip into a parallel universe. There are so many of them : worlds of the insane, the criminal, the crippled, the dying, perhaps of the dead as well. These worlds exist alongside this world and resemble it, but are not in it » (Kaysen, 1993 : 5). Il y aurait ainsi une pluralité de mondes, d’univers. Elle note la ressemblance entre ce monde et les autres, et souligne qu’ils ne sont pas en ce monde. La notion de parallèle implique effectivement l’existence simultanée de deux choses, côte à côte, et qui ne se rencontreront jamais. Il faut qu’une personne ou que quelque chose force la rencontre, torde le cours des mondes, défasse leurs limites afin qu’ils puissent communiquer. Mais que sont ces mondes et comment les force-t-on à se rencontrer ?

Les termes d’« univers » et de « monde » devraient représenter la totalité de ce qui existe, c’est-à-dire tous les êtres et toutes les choses. Il ne devrait pas y en avoir plusieurs. Il y a modification du sens du mot monde pour désigner une expérience partagée par un groupe de personnes, groupe qui forme alors une totalité, par exemple celle des malades mentaux. Kaysen essaie de penser sa situation, de l’illustrer à travers le langage pour la montrer et la faire comprendre. La plupart des gens ont abandonné l’idée qu’il existe un autre monde coupé de celui-ci. La découverte d’un autre milieu où il serait possible de vivre aurait pour conséquence, considérant l’habitude d’appropriation de la nature humaine, que ce milieu ferait par la suite partie de ce monde, n’en serait qu’une extension. Les mondes de Kaysen sont-ils alors simplement métaphoriques ? Non. Kaysen dit que ces autres mondes existent. L’énumération qu’elle en fait prouve son expérience de leur pluralité et renseigne sur leur nature et sur les personnes qui y vivent. Ces mondes enferment un bon nombre de gens particuliers, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas tout à fait de l’ordre de l’humain, qui ne correspondent pas à un idéal humain. Les mondes s’organisent à partir d’une qualification principale : ce sont tous des états qui se caractérisent par une déviation de la norme sur le plan du corps ou sur celui de l’esprit. Ce sont des états jugés négatifs ou nuisibles : ceux des criminels, des handicapés, des malades, des mourants. Ces mondes sont des microcosmes, des petits ensembles à côté d’un grand ensemble qui les exclut. Même s’ils sont, à première vue, imperceptibles, ils correspondent à un vécu quotidien pénible et douloureux ; ceux qui s’y trouvent savent très bien qu’ils ne sont pas dans le monde, mais un peu en marge, à côté, en dessous, à l’écart.

Les gens normaux ne voient pas et ne savent pas ce qui se passe dans ces mondes, mais ceux qui s’y trouvent peuvent voir ce qu’ils ont laissé derrière eux. Kaysen mentionne :

Another odd feature of the parallel universe is that although it is invisible from this side, once you are in it you can easily see the world you came from. Sometimes the world you came from looks huge and menacing, quivering like a vast pile of jelly ; at other times it is miniaturized and alluring, a-spin and shining in its orbit. Either way, it can’t be discounted.
Every window on Alcatraz has a view of San Francisco. (Kaysen, 1993 : 6)

Le monde quitté prend différentes formes, parfois menaçantes. Pour montrer comment il est impossible d’en faire abstraction, Kaysen fait une analogie avec la prison d’Alcatraz, depuis laquelle les détenus peuvent voir la ville de San Francisco. Dans d’autres fictions, certaines patientes paraissent éprouver une nostalgie du monde perdu. C’est ce que suggèrent les paroles d’Istina Mavet, la narratrice de Faces in the Water de Janet Frame, qui dit : « I wept and wondered and dreamed the abiding dream of most mental patients - The World, Outside, Freedom » (Frame, 1972 : 38). Elle dit rêver du monde. Pour rêver en ce sens de quelque chose, il faut en être coupé. Il serait possible de penser que personne ne se situe complètement en dehors du monde si celui-ci est considéré comme une totalité englobant tous les individus. Ce rêve du monde ne correspond pourtant pas à l’expérience de ces écrivaines ni à celle de leurs personnages féminins qui avouent finalement faire semblant de désirer le monde parce qu’elles croient que c’est ce qui est attendu d’elles, alors qu’en fait, elles ne veulent pas vraiment sortir de l’hôpital. Elles ont peur du monde.

La notion de monde implique un système avec des lois ainsi qu’une logique et un fonctionnement qui lui sont propres. S’il s’agit d’un monde différent, ces éléments ont de fortes chances d’être différents. Kaysen confirme :

In the parallel universe the laws of physics are suspended. What goes up does not necessarily come down ; a body at rest does not tend to stay at rest ; and not every action can be counted on to provoke an equal and opposite reaction. Time, too, is different. It may run in circles, flow backward, skip about from now to then. The very arrangement of molecules is fluid : Tables can be clocks ; faces, flowers.
These are facts you find out later, though. (Kaysen, 1993 : 6)

Kaysen remet en question des choses que le lecteur tient pour acquis, comme la gravité ou la causalité, et affirme que ces lois ne tiennent plus dans l’autre univers. À l’aide de ces exemples, elle arrive à montrer, à faire imaginer comment l’autre monde peut déstabiliser celui qui y traverse et y reste pris. Il y a un mouvement qui part de lois générales vers la structure des objets particuliers pour montrer que c’est l’ensemble de l’ordre et de la constitution du monde qui changent. Elle souligne enfin qu’il est impossible de connaître ces faits avant la traversée, qu’ils ne sont appris que plus tard. Je donnerai encore des exemples de ces changements plus loin.

Comment est-il possible de se retrouver dans ces différents mondes, plus particulièrement celui de la maladie mentale ? Kaysen raconte l’histoire de sa co-chambreuse qui aurait fait la grande traversée d’un seul coup, comme si une vague de noirceur l’avait recouverte pendant qu’elle était au cinéma. Elle avait l’impression d’avoir été engloutie et que l’intérieur de sa tête était devenu sombre. Pour elle : « The entire world was obliterated for a few minutes. She knew she had gone crazy » (Kaysen, 1993 : 5). Le monde a donc été effacé et elle a su qu’elle était devenue folle. Kaysen souffre quant à elle d’un désordre de la personnalité nommé « personnalité limite » (borderline), elle n’est pas folle, elle n’a pas ce qui se nomme une maladie. Elle corrige le tir en affirmant : « But most people pass over incrementally, making a series of perforations in the membrane between here and there until an opening exists. And who can resist an opening ? » (Kaysen, 1993 : 5). Elle croit donc que la plupart des gens font des petits trous qu’ils agrandissent jusqu’à ce qu’une ouverture, par laquelle ils peuvent passer, existe. La question ensuite posée par Kaysen suggère qu’il est tentant de se jeter dans l’ouverture. Il est cependant d’abord utile de se demander ce que signifie l’action de faire un trou.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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