home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Les malaises du « je » : l’angoisse et la division de l’ego chez Freud

L’angoisse - ce fil rouge qui traverse le corpus freudien - articule justement le lieu où l’organique, la poussée, la pulsion, l’instinct sexuel, rencontre le psychisme qui lui assigne des images d’objets, des situations, des fantasmes.

 Jason R. D’Aoust

Les malaises du « je » : l’angoisse et la division de l’ego chez Freud

L’angoisse - ce que j’ai nommé « le malaise du “je” » - est une notion présente à l’esprit de Freud dès les origines de la psychanalyse et est l’objet d’une publication posthume en 1937 d’un article inachevé. L’angoisse - ce fil rouge qui traverse le corpus freudien - articule justement le lieu où l’organique, la poussée, la pulsion, l’instinct sexuel, rencontre le psychisme qui lui assigne des images d’objets, des situations, des fantasmes. Si la psychanalyse s’occupe de ces élaborations psychiques des besoins de corps vivants et désirants, c’est entre autres parce que cet espace psychosomatique, cet espace propre à l’angoisse, est le lieu d’une coupure conceptuelle à l’origine des élaborations théoriques psychanalytiques, un lieu que Freud interroge à plusieurs reprises dans sa carrière lorsqu’il réélabore sa pensée de l’inconscient. Plus souvent qu’autrement, on approche l’étude littéraire de Freud par la lecture de L’inquiétante étrangeté, essai dans lequel les descriptions de castrations imaginaires abondent. On lit également Au-delà du principe du plaisir pour s’initier aux études sur le trauma. C’est un espace psychanalytique plus vaste que celui de l’angoisse de castration et l’angoisse répétée d’un traumatisme, mais en même temps plus précis, que je veux déployer, un espace qui interroge la nécessité, pour Freud, d’écrire l’indicible par un témoignage qui invoque les contours de cet affect inscrit dans la chair.

Mis à part quelques lettres à Wilhem Fliess (1893), on trouve chez lui la volonté d’isoler l’angoisse comme symptôme dans un article de 1894 intitulé « Du bien fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminé, en tant que “névrose d’angoisse” ». Voilà un titre qui décrit bien son objectif. La conception de la neurasthénie, à l’époque, englobe autant la dépression que la surexcitation : tout ce qui est problème nerveux aigu. Freud distingue de la neurasthénie les cas dont les symptômes sont liés à l’angoisse, car il remarque les rapports problématiques des angoissés avec leur sexualité (OC III, 41-43.). « Crée de la névrose d’angoisse tout ce qui tient à l’écart du psychique la tension sexuelle somatique, tout ce qui vient perturber son élaboration psychique » (OC III, 62) [1]. Les exemples vont de la vierge ou de l’adolescent qui appréhende la sexualité à la veuve qui s’en souvient. L’angoisse est donc le résultat d’une pulsion qui traverse le psychisme et, faute d’élaboration fantasmatique suffisante ou adéquate, devient un surplus de tension qui affecte le sujet qui en ressent les effets de diverses façons (troubles respiratoires et cardiaques). Autrement dit, chez les angoissés, il y a trop peu d’élaboration psychique pour dépenser l’énergie de la pulsion. De plus, la névrose d’angoisse n’est pas de l’ordre de l’historicité : il n’y a pas d’événement marquant dans le passé du patient qui expliquerait les symptômes en tant que retour du refoulé (ibid. 49) : « [...] on ne peut acquérir l’apprêtement à l’angoisse [...] par un affect d’effroi psychiquement bien-fondé, unique ou répété » (op. cit., 64). L’angoisse est donc un problème structurel de la libido, ce moment où la pulsion passe par le kaléidoscope fantasmatique de la psyché (op. cit. 50). Nous voyons bien, dans ces balbutiements théoriques, comment l’absence d’un trauma dans sa conception de l’angoisse permettra à Freud de distinguer la névrose de l’hystérie.

James Strachey, l’éditeur des œuvres complètes de Freud en traduction anglaise, est d’avis que l’essor de sa clinique entre 1906 et l’éclatement de la première guerre mondiale l’ont probablement empêché d’élaborer un nouvel ouvrage proprement théorique, comme La science des rêves et Les trois essais sur la sexualité. Qu’on accepte ou pas cette hypothèse, on remarque qu’entre temps il n’est pas revenu sur l’angoisse, si ce n’est l’angoisse de castration. Ce que nous retrouvons de l’angoisse, lorsqu’il entreprend avec la Métapsychologie cette réélaboration théorique, est exactement du même ordre, c’est-à-dire quelques mots dans « Le refoulement » sur l’angoisse de castration (OC XIII, p. 197 et sq.). Mais il y avait prévu une section complète consacrée à l’angoisse. « Entre mai et juillet 1915, Freud travaille à sept autres articles » métapsychologiques qui ne verront jamais les presses, dont un sur l’angoisse, rapporte Jean Laplanche, l’éditeur des œuvres complètes de Freud en français (OC XIII, 159). On peut toutefois se référer aux Leçons d’introduction à la psychanalyse, données la même année à l’Université de Vienne, dans le but de retrouver dans cette matière « un peu brute, destinée à la masse », où il en est au sujet de l’angoisse (OC XIV, ix).

« [P]ourquoi [sont-ce] précisément les nerveux qui ont une angoisse tellement plus grande et tellement plus forte que les autres » (op. cit., 407), se demande Freud ? Pour répondre à sa question, il commence par distinguer « l’angoisse de réel » et « l’angoisse névrotique » (op. cit., 408). Dans l’angoisse de réel, c’est l’appréhension d’un danger imminent dans notre environnement qui développe cet « état d’affect ». Ce n’est pas dire que Freud pense l’angoisse en se rapportant à un objet précis. En ce sens, il est d’accord avec Kierkegaard lorsqu’il dit que l’angoisse « se rapporte à l’état et fait abstraction de l’objet, tandis que peur », comme terme, désigne « précisément l’attention sur l’objet » (op. cit., 410). C’est la représentation qui est ici en jeu. Le symptôme, le signe qu’il y a maladie, n’y résiste pas :
« Certes, comme vous vous en souvenez, nous avons beaucoup traité du refoulement, mais ce faisant, nous avons toujours suivi le seul destin de la représentation à refouler, parce que celle-ci, naturellement, était plus facile à reconnaître et à présenter. » (op. cit., 424) L’angoisse, quant à elle, s’y sent un peu à l’étroit : « Ce qu’il advient de l’affect qui était attaché à la représentation refoulée, cela, nous l’avons toujours laissé de côté, et c’est maintenant seulement que nous apprenons que le destin le plus immédiat de cet affect est d’être transformé en angoisse [...]. » (424)

Ce retour sur l’angoisse, qu’il n’a pas voulu publier dans Métapsychologie, met à l’épreuve le dogme du principe de plaisir. Alors qu’il discute des phobies, Freud laisse entrevoir ses futures élaborations au sujet de la fonction du moi en tant qu’une forteresse conçue pour défendre des agressions extérieures, mais vulnérable de l’intérieur (425). C’est dans ces mêmes termes qu’il interroge la répétition des souvenirs traumatiques dans Au-delà du principe de plaisir, une répétition qui, nous le savons, va directement à l’encontre du principe de plaisir. On comprend pourquoi Freud écrit dans ses leçons de 1915 qu’il :
« [...] n’est pas si facile d’en parler car nous ne pouvons pas affirmer l’existence d’affects inconscients dans le même sens que celle de représentations inconscientes. [...] Un affect en revanche est un processus d’éconduction et relève d’un tout autre jugement qu’une représentation ; ce qui lui correspond dans l’inconscient, on ne saurait le dire sans considérations plus approfondies et sans un éclaircissement de nos présuppositions sur les processus psychiques. » (424-425)

La métapsychologie, terme inventé par Freud, apparaît dès 1896 dans une lettre à Fliess. L’introduction d’Au-delà du principe de plaisir définit la métapsychologie en tant qu’examen théorique du psychisme sous trois aspects indissociables : dynamique, en retraçant les phénomènes inconscients à leur racine pulsionnelle ; économique, en déterminant les quantités et les vicissitudes de l’énergie mentale ; topographique, en différenciant les domaines de l’esprit (OC XV, 277). Ainsi, la répétition de l’événement effroyable dans les rêves des patients souffrant de névrose traumatique met en cause le principe de plaisir qui, dans les rêves, devrait éviter la représentation d’éléments déplaisants. Suite à ce constat d’échec partiel de l’aspect économique de sa théorie, Freud se tourne vers une explication topique et dynamique. Certaines pulsions ne seraient pas conformes aux exigences que s’impose le ich : « Chemin faisant, il se produit sans cesse que des pulsions et éléments pulsionnels isolés s’avèrent, dans leurs buts ou revendications, inconciliables avec les autres qui peuvent se rallier à l’unité englobante du moi » (280). Toutefois, le refoulement d’une pulsion n’a rien de définitif. Leurs demandes de satisfaction persistent, mais elles ne sont plus à la portée de la conscience. C’est ainsi que leur « satisfaction directe ou substitutive, ce succès, qui autrement aurait été une possibilité de plaisir, est ressenti par le moi comme déplaisir » (280-281). Or, cette satisfaction n’est attribuable à aucune instance, elle n’est pas en tant que tel de l’ordre de la représentation. À ses débuts, l’angoisse en général était due à l’énergie libidinale qui n’avait pu être liée à des représentations inconscientes. Le résultat est « une angoisse pour ainsi dire librement flottante qui est prête à s’attacher à tout contenu de représentation susceptible de convenir » (OC XIV, 412). Maintenant, les acteurs de cette scène se définissent. Le refoulement de la pulsion « résulte des conflits et clivages dans l’appareil animique pendant que le moi parcourt son développement vers des organisations plus hautement composées » (280). Ce clivage annonce la topique à venir dans laquelle le surmoi est l’instigateur de ces divisions. C’est un moi traumatisé qui en ressort : un je qui ne sais plus qui je est. De plus, ce je nerveux semble être responsable de sa propre angoisse. Freud élaborera davantage cette division du moi dans Inhibition, symptôme et angoisse.

Un maximum de plaisir avec un minimum d’effort. C’est, en somme, la manière dont Freud décrit le moi dans ce texte. Certains nerveux préféreront tout simplement renoncer à ce qui leur cause de l’angoisse : « Il ne peut nous échapper longtemps qu’il y a une relation de l’inhibition à l’angoisse. Bien des inhibitions sont manifestement des renoncements à l’angoisse » (OC XVII, 206). Si la vue d’un cheval nous cause une angoisse terrible, autant renoncer à ses promenades et rester dans le salon à l’étage, où on ne voit les chevaux que de loin. Mais ce n’est pas de sa faute, c’est l’inconscient qui le lui interdit ! Fort de ce que nous savons déjà sur le rôle du moi dans le refoulement et la création des états d’angoisse, nous comprenons davantage que le moi n’est pas « impuissant face au ça ». En fait, le moi est la partie organisée du ça, et lorsque ce moi « se rebelle contre un processus pulsionnel dans le ça, il lui suffit de donner un signal de déplaisir pour atteindre sa visée à l’aide de l’instance presque toute-puissante du principe de plaisir » (210). Mais comment est-ce que le refoulement produit de l’angoisse ? Freud dit « qu’on a le droit de rester attaché à l’idée que le moi est le lieu de l’angoisse proprement dit, et de repousser la conception antérieure, selon laquelle l’énergie d’investissement de la pulsion refoulée serait automatiquement transformée en angoisse » (211). Il est difficile de comprendre pourquoi Freud, dans ses deux explications précédentes des relations du moi au ça, d’une part, n’offre aucune explication économique quant au refoulement et, d’une autre part, récuse celle que l’on connaît déjà, c’est-à-dire une énergie refoulée n’est pas une satisfaction et se manifeste dans des réactions physiques qui ont une causalité psychique mais sans représentation, d’où le nom qu’on leur donne d’état d’affect. Sa réponse peut nous laisser perplexe :
« [...] l’angoisse n’est pas nouvellement engendrée dans le refoulement, mais reproduite en tant qu’état d’affect d’après une image mnésique ici présente [...]. Les états d’affect sont incorporés à la vie d’âme en tant que précipité de très anciennes expériences vécues traumatiques et sont évoqués dans des situations similaires comme symboles mnésiques. » (211)

L’historicité d’un trauma original qui se répète n’est rien d’autre qu’un deus ex machina dans cette théorie de l’angoisse. D’autant plus que, dans les chapitres suivants, Freud critique la théorie de Rank au sujet du trauma de la naissance, en plus d’élaborer davantage sur le clivage du moi. Ce clivage du moi est justement le dernier point que je veux traiter dans cet article.

Après le refoulement d’une pulsion qui est représentée inconsciemment de manière inacceptable :
« le symptôme est bel et bien là et ne peut être éliminé ; maintenant il s’agit [pour le moi] de se familiariser avec cette situation et d’en tirer le plus grand avantage possible. Une adaptation a lieu à ce morceau du monde intérieur qui est étranger au moi et qui est représenté par le symptôme, comme celle que d’ordinaire le moi met en place normalement face au monde extérieur réel. [...] Ainsi le symptôme se voit peu à peu confier la représentation d’importants intérêts, il reçoit une valeur pour l’auto-affirmation, s’entrelace de plus en plus intimement avec le moi, lui devient de plus en plus indispensable. » (217)

Mais le symptôme est l’enfant de la pulsion et sa demande ne serait jamais satisfaite dans cette déviation. C’est pourquoi le symptôme peut prendre de plus en plus de place et que le sujet peut finalement arriver à en conclure que c’est bel et bien un caractère intrinsèque de sa personnalité : il serait un casanier extrême, un champion du « coocooning », le « king du bungalow », et ainsi de suite. Dans ce va-et-vient entre symptôme et moi, dans cette quasi-identification, on voit bien comment l’aspect économique de l’angoisse est abandonné, car il est récupéré entièrement par une explication topographique. C’est probablement à cause de cette métapsychologie à deux vitesses que Freud n’est pas très convaincu par ce texte, comme le rapporte Jean Laplanche : « Une lettre du 18 février 1926 citée par Jones exprime les réserves de Freud sur l’ensemble de ce travail » (204). Lieu de l’indicible, état sans représentation intrinsèque mais prête à s’accrocher à n’importe quelle éventualité, l’angoisse a été un catalyseur pour la théorisation de l’inconscient par Freud, jusqu’à ce que sa deuxième topique, plus malléable, ait fait passer l’angoisse comme une quantité d’énergie pulsionnelle du côté de l’histoire du sujet. Le clivage ainsi opéré sur le moi ouvre sur la question : qui parle quand je dis je ? La pulsion passe ici dans le langage et amène à son tour les questions de linguisterie.

Quiconque a essayé de penser l’angoisse a éprouvé l’expérience d’une contrainte inhabituelle de la pensée : soit l’angoisse occupe une fonction à première vue obscure dans un système plus vaste, soit elle fait référence à des débats plus larges, interdisciplinaires, tout en se situant à la frontière du corps sensible et de l’esprit émotif. Suivre le fil rouge de l’angoisse chez Freud permet de comprendre une expérience contraignante de la pensée qui s’avère finalement prometteuse. Ce ne sont pas des remarques d’autocongratulation : ma lecture de l’angoisse doit être reçue par l’autre afin de devenir communication fructueuse. N’est-ce pas là l’espoir qui accompagne la création littéraire : la promesse que le langage vaincra les obstacles qui se présentent à nous dans notre quête de sens dans le monde et les êtres qui l’habitent ? Puisque j’ai bénéficié de ce testament de la foi littéraire chez Freud, j’espère que le lecteur retrouvera dans ces présentes lignes une consolation similaire [2].

Notes

[1] Les références aux Œuvres complètes de Freud aux Presses Universitaires de France, la seule édition citée dans cet article, sont données en abréviation (OC) avec le numéro du tome en chiffre romain et le numéro de page en chiffre arabe.
[2] Cet article ne tient pas compte du retour de Freud dans Les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse sur l’aporie économique de son explication métapsychologique de l’angoisse dans Inhibition, symptôme et angoisse. De même, il convient de signaler au lecteur la coupure que marque l’angoisse dans l’organisation du savoir freudien. L’affect se situe à la frontière du psychosomatique : l’angoisse signifie donc une limite que la psychanalyse freudienne ne peut expliquer. La lecture de l’Introduction à l’épistémologie freudienne de Paul-Laurent Assoun aidera également le lecteur à situer l’affect d’angoisse dans des axes méthodologiques, plus souvent qu’autrement, implicites sous la plume de Freud.

Bibliographie

Introduction à l’épistémologie freudienne. Assoun, Paul-Laurent. Paris : Payot, 1981.
Sigmund Freud. Œuvres complètes : psychanalyse. Jean Laplanche, dir. trad. Paris : PUF, 1989-.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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