home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Les effets de sujet en poésie pensés à partir de la poésie en ligne

Je voudrais prendre ici la poésie en ligne au sérieux.

 Mathieu Arsenault

Les effets de sujet en poésie pensés à partir de la poésie en ligne

Je voudrais prendre ici la poésie en ligne au sérieux.

depuis le jour ou je t’ai rencontré
g tt suite su que mon amour pour toi serai éternel
mon amour pour toi grandit de jour en jour
je ne peux plus me passé de toi
une journée sans toi ça ne va pas
je pense tjr a toi,
sans toi je n’existe pas, je ne suis plus moi
g tellement besoin que tu sois prés de moi
dés que tu n pas la je déprime
t tout pour moi
je voudrais jamais te perdre car je ne le supporterais pas
plus rien ne serait pareil je n’orais plus envi de vivre
t l’amour de ma vie et ma vie c avec toi que je veux la faire
rien ni personne ne pourra se mettre entre nous deux
je t’aime a la folie mon amour
je t’aime pour toujours

Ce poème s’appelle « mon amour je t’aime pour toujours » par Amandedu59, pseudonyme d’un auteur sur lequel aucune information n’a pu être retrouvée. Il se présente dans une typo sans sérif, Arial, en mauve sur fond blanc. Le site s’appelle les poèmes.com. Le sous-titre en est « merveilleux poèmes - poésies et citations d’amour ». Les couleurs dominantes, un orange franc et un rouge tirant sur le rose, donnent une impression de surcharge, comme un emballage de bonbons trop sucrés. Après 10 secondes de lecture, une fenêtre s’impose en pop up : « merci de bien vouloir vous inscrire gratuitement pour pouvoir continuer votre lecture. Cliquez OK. »

Autre exemple. Toujours en Arial, mais cette fois en noir sur fond blanc, le poème s’appelle « Perdue dans mes pensées » de la Québécoise Sophie Ange. On peut le trouver sur le site poesie.webnet.fr.

Perdue dans mes pensées À force de rester dans le passé Je n’arrive pas à effacer mes pensées À ne pas vouloir avancer Je ne fais que rester emprisonnée

Mais pourquoi vouloir effacer Tant de beaux moments passés Pourquoi vouloir anéantir Ce qui aurait pu être mon avenir

C’est rendu trop facile d’imaginer Mais pas assez d’oublier Seul les visages et les mots Sont ce qui me reste de plus beau

Pourquoi tant vouloir Quelque chose sans espoir Pourquoi vouloir continuer Quand tout commence à s’effacer

La poésie en ligne foisonne en ligne et se trouve disponible comme jamais depuis au moins une cinquantaine d’années, c’est-à-dire depuis que les journaux ont arrêté de publier dans leurs pages les productions de leurs abonnés. Alors qu’elle a complètement disparu du monde de l’imprimé, on n’a pas à chercher très loin pour trouver des poèmes en ligne. Elle est même si répandue qu’il suffit d’amalgamer une rime prévisible dans n’importe quel moteur de recherche pour tomber sur un poème. Par exemple, pour trouver le premier texte, « mon amour je t’aime pour toujours », j’ai seulement tapé « mon amour » et « pour toujours » dans Google ; pour trouver le deuxième, j’ai tapé au hasard poésie.net, imaginant qu’il y aurait bien un site de ce nom qui hébergerait des poèmes, suite à quoi me promenant dans le catalogage, j’ai choisi le premier texte provenant du Québec. On aura compris que je chercherai ici à penser quelque chose de la poésie en ligne en général et non pas de ces deux poèmes en particulier qui, du reste, se montrent formellement assez représentatifs du genre. Car comme pour le genre de la vidéo personnelle, ce type de poésie est plutôt uniforme.

Pour cette raison, en tant que littéraires, nous demeurons au départ désarmés face à elle, tant sa production constitue un retournement complet de tout ce à quoi la littérature de l’imprimé nous a habitués. Nous restons d’abord stupéfaits et amusés par l’apparente naïveté des propos et par la reprise apparemment inlassable des mêmes thèmes que sont l’amour possible, l’amour impossible, la solitude, le désir inavoué, le désordre intérieur, etc. Bref, toutes ces passions associées à l’idée que l’on peut se faire du lyrisme le plus banal, du romantisme le plus brut. Mais, en réalité, ce ne sont ni la naïveté des thèmes ni la simplicité de l’exécution qui posent problème à la lecture, mais plutôt le détachement complet de toute exigence d’originalité dans l’écriture. La poésie en ligne est en cela la plus éloignée de toute sensibilité moderne : la nouveauté n’est jamais pour elle un problème ; la répétition, jamais une question ; le ressassement, jamais un problème. Cette particularité s’explique assez facilement : inscrite par définition en dehors de l’institution littéraire, sa pratique n’est pas motivée par un désir de se soumettre à ses exigences d’originalité, ni même de contemporanéité. Elle se montre ainsi peut-être plus proche d’une pratique de soi que d’une pratique proprement littéraire, d’où notre inconfort face à l’effet de répétition que produit la présentation d’un tel corpus de poésie, car en tant que pratique de soi, elle ne se destine pas à un tel type de présentation en corpus. On pourrait assurément considérer de plus près cette poésie sous l’angle de la pratique d’écriture comme plusieurs l’ont fait au sujet des ateliers littéraires, cette approche nous ferait cependant bifurquer du littéraire vers les sciences humaines, c’est-à-dire vers la sociologie, l’ethnologie ou la psychologie. Une interprétation proprement littéraire semble donc pour le moment impossible, voire interdite, mais elle permettrait de rendre compte d’une particularité singulière de la poésie en ligne : si son analyse est impossible, c’est que nous manquons de moyens pour la lire.

En tant que pratique d’écriture, cette production est-elle faite pour être lue comme la littérature de l’imprimé, c’est-à-dire offerte en premier lieu à des lecteurs étrangers à l’auteur ou n’est-elle qu’à reléguer inévitablement à un usage privé, comme le sont toutes ces lettres et ces journaux intimes que les rédacteurs conservent jalousement à l’abri des regards et qui disparaissent avec leur mort ? Cette poésie est-elle seulement lisible ? On pourrait supposer que non. On pourrait considérer que cette pratique ne s’adresse qu’au rédacteur lui-même et qu’il n’emprunterait la structure poétique que pour mettre en forme ses affects, construisant pour lui-même une image de son intériorité subjective à laquelle il pourra retourner dans ses moments de doute. Une telle hypothèse permet assurément de mieux comprendre d’où provient l’impulsion d’écrire, mais elle n’arrive cependant pas à expliquer le désir de publication qui caractérise la poésie en ligne. Parce qu’elle est rendue disponible à tous, nous devrons donc supposer qu’elle est effectivement lisible.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette publication en ligne est radicale dans son approche. Elle n’est soumise à aucunes des structures institutionnelles de l’édition traditionnelle. Elle ne fait l’objet d’aucune pré-sélection, d’aucun travail d’édition, d’aucune pré-lecture. Elle est également donnée de la manière la plus brute à une lecture tout aussi brute en ce qu’elle ne fait aucune distinction quant à son lectorat potentiel. Hormis les critères de langue et d’accès au Web, absolument toute personne est susceptible d’accéder au poème en ligne, indépendamment de son âge, de son sexe, de sa culture ou de son degré de culture, de sa provenance géographique. On pourrait dire que la poésie en ligne constitue l’idée la plus radicalement absolue de la poésie comme genre littéraire démocratique et universel : elle est la poésie de tous offerte à tous.

Pourtant, il suffit de creuser un peu la surface pour remarquer qu’en fait, paradoxalement, elle représente en réalité tout le contraire : elle est la poésie de personne adressée à personne.

Une poésie qui ne s’adresse à personne.

Qu’elle ne s’adresse à personne tombe presque immédiatement sous le sens. Comme on l’a déjà remarqué, en tant que pratique de soi, de mise en forme de sa subjectivité, elle intéresse en premier lieu et presque exclusivement le rédacteur. La structure même de la plupart des sites collectifs de poésie en ligne a d’ailleurs pour objectif de mettre en relation des poètes amateurs bien avant de mettre ces poètes en relation avec des lecteurs. C’est à la lecture des forums où se diffuse ces poèmes qu’on s’aperçoit que la majorité des échanges qu’on peut y trouver sont fortement marqués par une exigence de réciprocité de lecture. Ces communautés sont assurément émouvantes à observer pour l’immense degré de tact qui s’y exerce : le partage avec des inconnus des bribes les plus intimes de notre intériorité demande l’ouverture à l’autre la plus généreuse et la politesse la plus circonspecte à travers une éthique du don insoupçonnée qui mériterait une analyse plus poussée.

Mais cette dimension communautaire de la poésie ne suffit pas à épuiser entièrement la question de la publication en ligne. Car elle n’apparaît pas uniquement sur les forums, et tout dans sa forme respire un fantasme exacerbé pour l’image la plus classique de la poésie, ramenant directement la publication en ligne à un désir de s’inscrire dans la littérature. Car en empruntant massivement ses topoi à l’histoire de la poésie, cette production ne saurait être radicalement « autre » par rapport à la littérature. Elle emprunte d’abord à l’histoire de la poésie sa forme rimée, sa disposition en vers, mais aussi ses postures lyriques qu’on associe peut-être à tort au romantisme puisque l’idée d’une poésie subjective menée par des affects appartient plus à une lecture pressée ou mal informée de l’histoire de la poésie qu’à un mouvement précis ; c’est pourquoi elle échoit aussi bien à la lecture pressée de Lamartine qu’à celle d’Ovide ou de Ronsard, mais sans qu’on puisse dire non plus qu’elle constitue la lecture pressée d’autre chose que de la poésie. Ainsi, ce lyrisme passablement amateur n’est-il paradoxalement situable nulle part dans l’histoire de la poésie mais pourtant nulle part ailleurs qu’en poésie. L’ancrage historique le plus flagrant de cette production serait peut-être cependant à situer dans la civilisation chrétienne, plus précisément dans un étrange prolongement de la tradition de la confession comme pratique de la projection à l’extérieur de son intimité et de ses sentiments. Son rapprochement avec la tradition chrétienne est d’autant plus significatif qu’il permet d’expliquer à quel point son ancrage est persistant dans une culture populaire, d’où la pratique de lecture de poésie a depuis plus de cent ans disparu mais dont la forme provient massivement de la vision chrétienne du monde.

Ainsi, on peut facilement reconnaître dans « perdue dans mes pensées », que je citais en introduction, ce fond chrétien de la confession. On retrouve le doute du pénitent « Je n’arrive pas à effacer mes pensées / À ne pas vouloir avancer / Je ne fais que rester emprisonnée », de même que les formule par questions adressées à autre chose que son prochain, à un tout autre, susceptible d’entendre et de comprendre le doute : « Pourquoi tant vouloir / Quelque chose sans espoir / Pourquoi vouloir continuer / Quand tout commence à s’effacer ». La forme de cette question, c’est donc une prière.

Mais si la forme de la poésie en ligne se trouve assurément marquée par une culture populaire pétrie de christianisme, elle n’est nullement rapportable à aucune forme du religieux. Bien au contraire, elle est plutôt secrètement marquée par l’absence de religieux. Elle se produit entièrement dans l’espace laissé vide par l’effacement moderne des dieux. Elle répète ces gestes des hommes qui adressent leurs paroles aux cieux, mais ces cieux sont désormais vides et ces paroles ne s’adressent en pratique à personne. On se demande bien qui en effet peut lire cette production en ligne, ou plutôt, elle n’a peut-être pas pour fonction d’être lue puisque autant du côté des poètes amateurs que du côté des espaces de publication, toute la structure de cette poésie est orientée sur la rédaction.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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