home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Plus une goutte dans la mer

De "Une goutte" de Dino Buzzati à la 10e Biennale de La Havane.

 Eva Labarias

Plus une goutte dans la mer

Que se passe-t-il lorsqu’on place l’acte de penser sur le bord, dans les limites, face au vide dans lequel on peut sans cesse tomber ? Qu’en est-il alors de la liberté face à l’enfermement que peuvent devenir tant la théorie que l’absence totale de sens ? Peut-on parler de degrés de mal-être, de l’être mal-à-l’aise à l’être malaisé ? La fuite qui nous intéresse n’est pas l’échappatoire, la course effrénée loin de..., mais bien plus la goutte d’eau qui s’épanche jour après jour du robinet cassé. De quelle douleur parle-t-on ici, de quelle souffrance ? Est-il vraiment important, essentiel, de se demander si on peut s’en sortir, si on peut aller plus loin, dans le malaise ou loin de lui ? _(Mathilde Branthomme et Sara-Danièle Bélanger Michaud, appel à communications pour le colloque Malaises : la fissure dans la littérature et les autres arts, mai 2009)

La première chose à laquelle j’ai pensé, c’était la fuite : devant le malaise, devant la contrainte, évidemment, la fuite. Et puis, je me suis demandé pourquoi est-ce qu’on ne voulait pas parler de la fuite comme « échappatoire, la course effrénée loin de... ».

Après tout, devant le malaise, devant la contrainte, et surtout s’il y a un péril, prendre la fuite, c’est parfois sauver sa peau. Simone Weil, dans La source grecque, a une petite réflexion sur la fuite dont je ne cite qu’une toute petite partie (parce que je crois qu’elle pourrait vouloir dire bien d’autres choses) : « [...] si on fuit simplement en pensée, en imagination, on tombe aux mains de l’ennemi. »[1] Il faut fuir, mais autrement, alors.

Face à l’interdiction (ou la petite mise en garde) de parler de fuite comme échappatoire, comme course effrénée, je me suis dit, c’est peut-être une manière de dire que l’art, la littérature, ce n’est pas simplement une fuite en pensée, ce n’est pas un désistement, ce n’est pas une absence. Ou on ne veut pas que ce le soit.

Si on ne doit pas fuir seulement en pensée, il y a des moments où la fuite est une condition : une goutte d’eau qui fuit, qui s’éloigne lentement, peut être une larme. Et Nietzsche, dans La naissance de la tragédie, nous rappelle que « c’est du sourire de Dionysos que sont nés les dieux de l’Olympe, mais de ses larmes que sont faits les hommes. »[2]

Une larme ou une goutte d’eau qui fuit, elle s’éloigne - lentement, mais elle s’éloigne, quand même. De la goutte d’eau qui fuit à l’être qui s’éloigne, dans l’espace, dans le temps, ou par l’écriture, ou autrement, ou qui réfléchit à la possibilité de se soustraire à quelque chose qui le contraint ou l’accable, c’est peut-être une question d’échelle. Fuir goutte à goutte, fuir à grands pas, à la course, en fusée, en pensée, ce sont peut-être simplement des expressions d’une fuite à différentes échelles de grandeur. La vitesse et la distance sont relatives.

Même l’univers est en fuite - c’est-à-dire en expansion.

La question, c’était donc comment fuir ou quelle forme prend la fuite : parce qu’elle peut être une impulsion de n’importe quelle créature devant le danger, mais elle peut aussi être une stratégie de qui ne veut pas être contenu, convenu - une sorte de subversion face à la contrainte.

Et j’avais pensé réfléchir à un personnage que j’affectionne tout particulièrement, la poule qui apparaît souvent dans les textes de Clarice Lispector parce qu’il y en a une[3] qui prend la fuite un beau dimanche, juste au moment où elle allait faire l’objet du repas dominical. Elle prend la fuite en courant au-dessus des toits et le père de famille se lance à sa suite pour la rattraper. Sans aller très loin (dans l’interprétation, je veux dire) cette fuite dominicale ouvre une brèche, c’est une petite fuite dans notre quotidien, une irrégularité, une anomalie, un petit tremblement dans notre perception du monde - une fuite qui signale en tout cas dans cette petite nouvelle un très grand malaise.

J’ai hésité. Le problème avec cette poule, je suis désolée de vous le dire, c’est qu’elle a été rattrapée. Sûrement parce qu’elle n’avait pas fui assez vite ni assez loin. Ou peut-être parce qu’elle a fui d’une manière trop littérale. En tout cas, elle a fini à la casserole, comme les autres. Moi, je cherchais quelque chose qui ne pourrait pas être rattrapé, je ne sais pas, quelque chose dont la fuite ne serait pas interrompue, en tout cas pas de cette manière.

Alors, je me suis tournée vers la goutte d’eau qui fait l’objet justement d’une très courte nouvelle de Dino Buzzati, « Une goutte »[4]. Cette goutte a quelque chose de très particulier.

Une goutte d’eau grimpe les marches de l’escalier. L’entends-tu ? Allongé dans l’obscurité sur mon lit, j’écoute son mystérieux cheminement. Comment fait-elle ? Elle sautille ? Tic, tic, entend-on par moments. Et puis la goutte s’arrête, et peut-être pour tout le reste de la nuit ne se manifestera-t-elle plus ? Elle grimpe pourtant. De marche en marche elle monte, à la différence des autres gouttes qui tombent perpendiculairement, obéissant aux lois de la gravité, pour à la fin émettre un petit « floc » bien connu dans le monde entier. Mais pas celle-là. Tout doucement elle grimpe l’escalier E de cet immense bâtiment[5].

Cette goutte doit venir d’une fuite quelque part. Elle fuit un lieu et un endroit du temps. Comme elle est toute petite, elle fuit lentement. En remontant à contre-courant de l’espace, du temps, de la gravité, elle provoque un profond et grand malaise dans cet « immense bâtiment ». Peut-être qu’elle condense, à une échelle minuscule, le désir général de tous les habitants de fuir incessamment - eux qui n’osent pas, immobiles, en attente. Et je me demandais : pourquoi est-ce qu’ils n’ont pas eu l’idée de suivre la goutte pour savoir où elle va ? Pourquoi est-ce qu’ils ne bougent pas ?

Ce ne sont pas nous, les adultes, raffinés, ultrasensibles, qui l’avons signalée. Tout simplement une petite bonne du premier étage, une pâle et ignorante misérable créature. Elle en a pris conscience un soir, très tard, alors que tout le monde dormait déjà. [...]

Maintenant de nombreuses oreilles demeurent tendues, dans l’obscurité, quand la nuit est tombée et oppresse le genre humain. Et d’aucuns pensent à une chose, d’aucuns à une autre. [...]

Parfois la goutte se tait. D’autres nuits au contraire, pendant de longues heures, elle ne fait que se déplacer, que grimper, grimper encore, comme si elle ne devait jamais s’arrêter. Les cœurs se mettent à battre quand ce doux bruit semble arriver à chaque seuil. Dieu merci, elle ne s’est pas arrêtée. La voici qui s’éloigne, tic, tic, en route pour l’étage du dessus. [...]

Ainsi donc, quelle étrange vie ! Et ne pouvoir s’en plaindre, ni tenter d’y remédier, ni trouver une explication qui satisfasse l’esprit. Et ne pas même pouvoir convaincre les autres, ceux des autres maisons, qui ne savent pas. Mais qu’est-ce que cela peut bien être, cette goutte - demandent-ils avec une exaspérante bonne foi - une souris peut-être ? un petit crapaud sorti des égouts ? Non, vraiment non.

Mais alors - ils insistent ! - ne serait-ce pas par hasard une image ? une allégorie ? Cela ne signifierait-il pas, pour ainsi dire, cela ne symboliserait-il pas la mort ? ou un quelconque danger ? ou bien que les années passent ? Mais non, pas du tout, messieurs, pas du tout : c’est simplement une goutte d’eau, seulement voilà : elle grimpe les marches de l’escalier.

À moins que plus subtilement elle ne veuille représenter les rêves, les fantasmes ? Les terres trop désirées et trop lointaines où l’on croit que se trouve le bonheur ? En somme, quelque chose de poétique ? Non, absolument pas.

Ou bien les endroits plus lointains encore, aux confins de l’univers, où jamais nous ne pourrons parvenir ? Mais non, vous dis-je ce n’est pas une plaisanterie, il ne faut pas chercher de double sens, il s’agit malheureusement tout bonnement d’une goutte d’eau, à ce que l’on peut présumer, qui grimpe les escaliers la nuit. Tic, tic, mystérieusement, de marche en marche. Et c’est pour cela que nous avons peur[6].

L’inquiétude tend parfois à se transformer en désir. Tout le monde a peur de la goutte, mais une fois le malaise installé, la peur que la goutte disparaisse, se taise, est plus forte. Et le pire (ou le mieux, peut-être), c’est qu’on ne peut pas trouver d’explication. Et la goutte continue de donner à entendre mille possibilités.

(J’aime bien prendre le texte au pied de la lettre, parfois.) On ne peut pas expliquer la goutte pour faire face au malaise qu’elle provoque. On ne peut pas se saisir du malaise, élucider le mystère. Voilà aussi une forme de contrainte, parce que résister à la recherche d’une explication, une explication qui nous libérerait du malaise, pour un lecteur, peut être un exercice extrêmement difficile.

Alors si on ne peut pas expliquer la goutte, ce qu’on en sait, ce qu’on peut en dire :
c’est que la goutte est petite ;
qu’on ne la voit pas ;
qu’elle remonte les marches ;
et qu’elle est toujours là.

Alors, en la suivant comme un petit déclencheur, (un petit déclencheur de pensée) j’ai voulu réfléchir sur la force de ce qui est petit et de ce qui est invisible ou peut-être de ce qui n’est pas visible à première vue. Et puisque la goutte remonte, j’ai voulu réfléchir aussi sur la force de cette inversion du sens des choses, sur l’inversion du sens de la fuite. Une sorte de fuite qui pourrait être affirmative.

Mais, je me suis dit que pour en parler, comme il fallait résister à l’explication de la goutte, il fallait des images. Ou en tout cas cette fois ce sont des images qui m’ont inspirée.

Ces images sont des œuvres présentées à la 10e Biennale de La Havane en avril sous le thème : « Intégration et résistance à l’ère de la mondialisation ». Je souligne au passage qu’un thème est parfois en soi aussi une contrainte.

Ce thème, il faut le dire, était plus qu’ironique, il était peut-être cynique, à un endroit du monde qui reçoit des milliers et des milliers de touristes, mais où les citoyens n’ont pas accès à l’information. Entre autres, à Cuba, où Internet est possible, et est accessible aux institutions ainsi qu’aux étrangers, les citoyens n’y ont pas droit, légalement - on ne peut pas avoir Internet chez soi. Ce n’est donc même pas une question de moyens, c’est une question de contrôle et de pouvoir qui crée beaucoup de tensions. Ça ne veut pas dire que l’information n’arrive pas et ça ne veut surtout pas dire que les gens ne pensent pas. Mais il y a cette répression qui s’exerce. C’est une forme assez concrète de contrainte, et assez invasive, qu’on ne peut pas ignorer.

D’ailleurs je me demande si on peut ou pas ignorer le fait que l’un des principaux lieux d’exposition de la Biennale de La Havane est l’ancienne prison d’El Morro, une forteresse entourée d’eau où, notamment, étaient détenus des intellectuels jusque dans les années 70.

C’est-à-dire que les extrêmes coexistent toujours, à des degrés de tension parfois très forts.

Space Invaders, de l’artiste Dan Halter (qui vit et travaille à Cape Town), est une installation qui a pris différentes configurations selon l’endroit où elle était présentée, je vous la décris donc comme je l’ai vue à la Biennale. Elle consistait d’abord de huit sacs en vinyle, de la forme d’une valise. Dans la salle, les sacs étaient posés par terre de sorte que, vus de haut, ils dessinent en grand l’image d’un Space Invader, un petit personnage d’un jeu vidéo des années 70. Cette configuration occupait toute la pièce. Les sacs étaient ouverts et vides. Il fallait enjamber l’un d’eux pour s’approcher d’une petite photographie accrochée au mur ; cette photo montrait, vus de haut, les mêmes sacs, dans la même configuration de Space Invader, mais posés sur une piste d’atterrissage, comme si ce petit envahisseur venait de débarquer. Dans cette image, les sacs étaient fermés et ils contenaient quelque chose.

J’ai su plus tard que les sacs utilisés pour cette installation sont en fait appelés « African bags » et qu’ils servent à transporter des marchandises pour pas cher.

Pour moi, ils avaient été occupés par des êtres humains. Dans la salle, devant les sacs ouverts et vides, je me rendais compte soudain que ces gens s’étaient enfuis. J’avais même l’impression qu’ils venaient tout juste de s’enfuir et que, dans ce cas, ils se trouvaient parmi nous, sur les lieux. Et j’avais une certaine émotion en y pensant. Et même s’ils s’étaient enfuis plus tôt ou bien avant, ils étaient dispersés un peu partout dans la ville, dans les rues de La Havane, et j’avais cette même émotion.

En fait, les envahisseurs étaient en fuite, mais ils ne s’éloignaient pas, ils étaient, au contraire, absolument parmi nous. Seulement, on ne pouvait pas les voir (peut-être tout simplement parce qu’ils étaient comme vous et moi et qu’on ne pouvait donc pas les reconnaître). On ne pouvait pas les voir et c’est ce qui était particulièrement sublime. Ils avaient envahi l’espace mental et, en même temps, ils attiraient l’imagination dans les lieux, dans l’émotion de savoir qu’ils pouvaient se trouver là (c’était presque comme de participer à un secret).

Les sacs vides, c’était un vide « plein ». Les envahisseurs finalement avaient pris la fuite, mais la fuite activait leur présence. Il y avait dans la fuite une force d’inversion.

La possibilité d’une invasion, d’une intrusion, s’était transformée en une mise en liberté. En même temps que les sacs s’étaient ouverts, je pourrais dire que Space Invaders avait créé un autre espace.

(Et ces envahisseurs, on pouvait imaginer que c’était aussi nous-mêmes. On est toujours un peu un envahisseur.)

Le pouvoir d’infiltration de l’œuvre ou des Space Invaders continuait d’opérer. L’infiltration est aussi une fuite, mais vers l’intérieur.

Je voulais parler d’une deuxième image.

L’artiste Wilfredo Prieto, qui vit et travaille entre La Havane et Barcelone, avait imaginé, pour la Biennale, d’élever une lumière à 200 mètres au-dessus de la ville au moyen d’un ballon hydrostatique, pour simuler une étoile dans le ciel de La Havane. Cette intervention s’appelait Una luz a lo lejos - une lumière au loin.

D’ailleurs ce genre de ballon s’appelle un ballon captif, puisqu’il doit être retenu, amarré quelque part, et je trouvais que, déjà, transformer une lumière et un ballon captif en étoile, c’était quelque chose, à tout le moins, de poétique et de provocateur, dans ce contexte.

Une lumière au loin, sous le thème de la Biennale, « Résistance et intégration à l’ère de la mondialisation », donnait à penser.

L’œuvre, l’étoile, devait se trouver à la fois résolument en-dehors du lieu (en tout cas en-dehors des lieux d’exposition) et dans l’espace, tout à fait présente. L’éloignement apparent de l’étoile devenait sa condition d’existence et lui donnait le caractère affirmatif d’une présence. C’était un geste (parce que je rapporte l’œuvre à l’artiste) qui s’était abstrait du lieu, dans le sens de « en retrait » et aussi dont « le sens » n’était pas donné. Une intervention très distante (par rapport au sol, d’où on regarde généralement), et presque imperceptible dans l’espace, car il aurait fallu savoir que l’étoile était là et trouver laquelle, aussi ; mais tout en même temps très proche, très présente, puisque l’étoile dans le ciel pouvait nous « éclairer » et, une fois qu’on en avait pris conscience, nous donner à penser. (Est-ce que l’étoile allait éclairer quelque chose ? C’est une autre question.)

Je dois dire que pour plusieurs raisons - des raisons matérielles entre autres parce qu’il fallait un certain dispositif, un appareillage - l’œuvre n’a pas pu rester dans le ciel.

D’ailleurs, en parlant des choses ou même des personnes, on utilise une expression ambiguë mais aussi évocatrice : « no aparecieron » - « elles ne sont pas apparues », ou « elles ne se sont pas présentées » - en effet, les choses ne se matérialisent pas toujours. Alors, il reste les idées. Et les idées sont justement invisibles. Mais elles arrivent très bien à occuper l’espace.

On peut voir dans le catalogue de la Biennale (version populaire) l’une des formes de cette œuvre de Wilfredo Prieto ; il s’agit d’un post-it. Sur ce post-it apparaît un croquis du projet Una luz a lo lejos : l’étoile représentée en tout petit, à peine esquissée sur un petit bout de papier. Exécution sommaire et ironique.

Mais n’oublions pas que cette forme esquissée, presque gribouillée, sur une surface plus ou moins petite et insignifiante, c’est parfois la première expression d’une idée, la première forme que nous lui donnons.

Je pense qu’à ce moment, Wilfredo Prieto avait porté la stratégie de « résistance et d’intégration » à son intensité maximale, à partir de moyens minimaux.

Space Invaders et Una luz a lo lejos sont des œuvres très spatiales qui déploient relativement peu de moyens matériels. Le matériau a bien sûr une grande importance, entre autres par sa simplicité - des sacs vides, une photographie, une lumière et un ballon retenus dans les airs, un post-it. Pas de grand dispositif technologique. Pas de vidéo, pas d’Internet, pas de multimédia. C’est une autre forme de technologie qui les fait fonctionner. Les mots y ont peut-être aussi leur rôle - je pense aux titres, Space Invaders et Une lumière au loin, qui sont brefs, sobres, mais suffisamment ambigus pour permettre un jeu, déclencher quelque chose. Je ne dis pas « le sens de l’œuvre », mais déclencher quelque chose.

Et je voyais dans ces gestes et ces œuvres apparemment abstraits une affirmation réelle. Le petit post-it de Wilfredo Prieto joue, sous une forme très minimale, à nous rappeler ce qui est possible à une autre échelle. C’est que les post-it servent à nous rappeler ce qu’autrement nous pourrions oublier.

Il ne faut jamais sous-estimer ce qui est petit. Ce qui est petit a toujours le potentiel d’être un indice, un déclencheur. Dans tous les cas, c’est très « dangereux » : ça peut nous mener ailleurs. Une seule goutte peut faire déborder le vase. Une brèche peut faire éclater tout un barrage. Et l’intensité de l’explosion sera inversement proportionnelle à la taille de la brèche. Ce qui est petit ouvre un monde de possibilités. Il faut faire fonctionner ce dispositif. Les possibilités ne sont pas plus prévues que prévisibles, c’est l’esprit qui fonctionne. C’est ce saut que la goutte nous fait faire quand elle remonte l’escalier.

Et c’est le pouvoir de la fuite et le pouvoir de la goutte, d’être un petit déclencheur de quelque chose. La goutte ne s’éloigne pas, elle monte et elle est toujours là. En même temps, elle fuit, lentement, mais elle fuit. En ce sens, il faut fuir. Changer souvent d’échelle, changer de perspective, se déplacer et peut-être même se contredire. La fuite, c’est ce conducteur d’un rapprochement, d’une connexion, sous tension, entre ce qui est proche et ce qui n’est pas là, ou qui ne se laisse pas voir, ou qui est loin, ou paraît lointain. Ça se produit peut-être à partir de quelque chose que personne d’autre ne perçoit, ou d’une partie de quelque chose, ou simplement d’une chose à partir de laquelle on ressent un vide, ou un appel (comme dans un appel d’air).

Au fond, la fuite, c’est ce qui nous permet de penser, ou c’est une forme qu’elle prend. Il faut fuir. Mais pour fuir, alors, il faut absolument être présent. C’est l’inversion absurde et nécessaire. La stratégie de la fuite, la fuite lentement, la fuite à contre-courant devient un geste affirmatif, un geste exigeant. Une résistance, peut-être. Pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi, il faut créer quelque chose. Il faut absolument être présent pour créer quelque chose.

Dans le petit texte d’« Une goutte », on pourrait s’étonner de l’immobilité de ces gens, d’avoir peur devant une chose aussi petite, de ne pas bouger, de ne pas chercher à voir où elle va. Mais j’aime à croire que, par leur immobilité, ils nous obligent, nous, lecteurs, à rester plus longtemps à écouter la goutte qui remonte les marches et à nous imprégner de cette inquiétante petite dose d’humidité qui nous signale un cataclysme en nous.

Je termine avec un passage à la fois prometteur et aussi très inquiétant de La nuit de l’oracle, de Paul Auster :

Les pensées sont réelles, disait-il. Les mots sont réels. Tout ce qui est humain est réel et parfois nous savons certaines choses avant qu’elles ne se produisent, même si nous n’en avons pas conscience. Nous vivons dans le présent, mais l’avenir est en nous à tout moment. Peut-être est-ce pour cela qu’on écrit, Sid. Pas pour rapporter des événements du passé, mais pour en provoquer dans l’avenir[7].

C’est mon projet, donc, d’écrire quelque chose.

Notes

[1] Simone Weil, « Sur le Théétète », La source grecque, Paris, Éditions Gallimard, 1953, p.127.
[2] Friedrich Nietzsche, La naissance de la tragédie, traduit de l’allemand par Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris, Gallimard, 1977, p.70.
[3] Clarice Lispector, « Une poule », Liens de famille, contes et nouvelles traduits du brésilien par Jacques et Teresa Thériot, Paris, Éditions des femmes, 1989 [1960].
[4] Dino Buzzati, « Une goutte », Œuvres, Les sept messagers, traduit de l’italien par Michel Breitman, Paris, Éditions Robert Laffont, 1995, p.394-397.
[5] Dino Buzzati, op. cit., p.394.
[6] Dino Buzzati, op. cit., p.395-397.
[7] Paul Auster, La nuit de l’oracle, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Paris, Éditions Actes Sud, 2003, p.257-258.




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