home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 01 - Juin 2005
L’archive déchirée du sujet. A propos de Aus der ferne de Mathias Müller

Remontez me dit-il. Remontez au plus haut. Il est des souvenirs qui savent vous tromper. Il est des sons des formes des couleurs anémiés. Creusez encore dit-il. A pleines mains je vous dis. Le tunnel est profond les cristaux engourdissent mais serrez fort vos doigts le sable ne peut glisser. [1]

 Pascal Génot

L’archive est à jouer comme performance, comme agir et non comme subir. Ce n’est pas tant qu’il faille agir sur l’archive mais considérer d’ores et déjà l’archive comme acte performatif. Le simple fait de conserver des documents dit et fait bien plus qu’une simple conservation. Elle n’est pas que témoignage : elle engage, promet. Par la conscience de l’archive, par sa réédition, nouveau dire et nouveau faire, elle rend possible une autre institution, possibilité d’agir inéluctablement liée au pouvoir qu’elle exerce originellement [31] . L’archive, deuil permanent, n’échappe à la mélancolie qu’en ce que l’histoire devient généalogie, arbre sans cime, sans racine.

La Jetée [32] . Celui qui pourrait voyager dans le temps, vers le passé comme vers le futur, serait celui marqué par un fort traumatisme, le souvenir d’avoir assisté à sa propre mort.

Sans soleil [33] . Une question : « Je me demande comment se souviennent les gens qui ne filment pas, qui ne photographient pas, qui ne magnétoscopent pas, comment faisait l’humanité pour se souvenir. », et sa réponse : « Je sais, elle écrivait la Bible. La nouvelle Bible, ce sera l’éternelle bande magnétique d’un temps qui devra sans cesse se relire pour seulement savoir qu’il a existé ». |

Immemory [34] . Voyager dans la mémoire par sauts de puces. |

Tarnation [35] . Il a peur et (se) filme depuis l’âge de onze ans : ses imitations androgynes de paumées de talk-shows, sa grand-mère édentée, son grand-père refoulant sa honte, sa mère rendue folle par sismothérapie (remember Shock Corridor), ses deux doux amants, celui de ses quinze ans et celui de ses trente, la lueur du grain des formats sub-standards, celluloïd ou magnétique, les photos de ses familles, d’origine et d’accueil, son bel appartement de Brooklyn, ses ami(e)s, son père retrouvé, famille nucléaire, trio recomposé un court instant ; bref, quelque chose comme sa vie. Lorsque l’on capte et met en plan ainsi, avec une telle nécessité - probité -, avec toutes les splendeurs d’une forme filmique possible - puissante - un quotidien des plus crus, est-ce de l’archive ? Il y a la perte d’un vécu dit normal et tous se sont pourtant aimés et s’aiment probablement encore : le grand-père qui aurait mis sa fille (sa mère) au placard, sa grand-mère qui aurait toucher sa fille (sa mère), sa mère (leur fille) qui chute, s’altère les neurones et que l’on prétend soigner aux chocs électriques, son homosexualité, aimer faire ce que l’on sait dit ne pas devoir faire ; effectuer le deuil d’un vécu dit normal. Il filme, fait un film. |

Corps et âmes, pointés, crédités, juxtaposés, rectifiés [36] - alors que : « On ne chercherait pas des origines mêmes perdues ou raturées, mais on prendrait les choses par là où elles poussent, par le milieu [...]. » [37]

A propos de Müller, Jacques Kermabon titrait : « Le cinéma dans les plis » [38] , tandis que Gilles Deleuze, à propos de Foucault, avait écrit : « La vie dans les plis » [39] ; sans doute, la formule du premier peut naître de la seconde mais surtout le pli apparaît bien dans Aus der ferne comme une zone de subjectivation comme l’entendait Foucault, une réformation de soi, la figure d’une nouvelle cartographie. Aus der ferne nous indique à son tour, non pas tant que « le fond de l’image est toujours déjà une image » [40] mais que l’image n’a pas de fond, uniquement des formes - un trou noir, une aspiration. Nul besoin de fondations ou, du moins, de fondements, juste d’un suivi et d’une audace. Agencements [41] .

Archives, de fait, aussi : sa photo dans la mémoire physique de mon cellulaire, sourire dentelé traversant pour venir poindre, ses lettres dans une chemise dans un tiroir, traces non tant de paroles que de gestes (ou les toiles de Pollock comme chants d’amour), deux e-mails gisants dans les stocks d’un serveur quelque part probablement en Amérique du nord, celui où “Tu me manques” indiquait un futur, celui où “A bientôt” marquait cette fin. Pouvoir de les exhiber comme preuves s’il en est besoin - incomplétude d’un acte indésirable.

Lorsque j’ai commencé à écrire sur ce film, je ne savais pas que certaines parmi ses images provenaient d’une bande Super-8 donné à Müller par un ancien amant mort du sida [42] . Je savais juste que ce qui m’intéressait, c’était le rapport entre la mémoire et le sujet, entre l’archive et l’histoire, entre identité et « traçabilité ». Je savais que je lisais Michel Foucault pour cela. Que j’avais eu envie de lire Foucault par Hervé Guibert et que j’avais eu envie de lire Guibert par Sophie Calle - sublime collier de deuils [43] . Je savais que ce qui m’intéressait, c’était le rapport entre l’archive et le deuil [44] et qu’une part du titre de ce papier venait des déchirures du corps filmé dans un autre film de Müller, Sleepy haven [45] . Alors il ne s’agit pas de relire Aus der ferne au jour de cette indication biographique mais d’entendre la question de Paul Celan : « Qui témoigne pour le témoin ? » [46] .

Mémoire objectivée, l’archive est, plus qu’un patrimoine, un héritage [47] , et l’archive intime est telle le vers de René Char tant apprécié d’Hanna Arendt - « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. » [48] - ; nul ne nous lègue les résidus de l’intime avec une quelconque consigne d’usage, ce legs est sous notre responsabilité, engagée dans le tracé d’un rapport ; plus, l’archive intime n’est assignée à aucune transmission, aucune fondation : elle est un don n’exigeant d’autre retour que la possibilité éventuelle d’une énonciation neuve [49].


Du même auteur : 
 Here She Comes ! Tactiques de genres : Judith Butler à la rescousse
 10. Filmer en minoritaire, l’émergence d’une création cinématographique en Corse
 1. Edito n°3
 1. Edito numéro 4
 5. One Night Stand d’Emilie Jouvet, film hybride pour le plaisir des genres
 Publication LIGNES DE FUITE # 4
 2. Genre et ethnicité régionale dans les fictions filmées françaises récentes : l’exemple de la Corse
 Questions de genre. Cinéma, télévision, arts plastiques

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