home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 01 - Juin 2005
L’archive déchirée du sujet. A propos de Aus der ferne de Mathias Müller

Remontez me dit-il. Remontez au plus haut. Il est des souvenirs qui savent vous tromper. Il est des sons des formes des couleurs anémiés. Creusez encore dit-il. A pleines mains je vous dis. Le tunnel est profond les cristaux engourdissent mais serrez fort vos doigts le sable ne peut glisser. [1]

 Pascal Génot

[1] Chloé Delaume, Le Cri du sablier, Tours, Farrago, 2001, p. 26. [2] Cf. Krzysztof Pomian « Les archives. Du Trésor des chartes au Caran. », in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, tome III, « Les France », volume 3, « De l’archive à l’emblème », Paris, Gallimard, 1992, p. 171. [3] Cf. H. Arendt, « La brèche entre le passé et le futur », préface à Id., La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, trad. P. Levy (dir.), Paris, Gallimard, folio, 2001 (Between Past and Future, 1968), pp. 11-27. [4] Cf. P. Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, coll. Points, 1996 (1990). [5] « Plus d’un, comme moi sans doute, écrivent pour n’avoir plus de visage. Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état-civil ; elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libres quand il s’agit d’écrire. » (Michel Foucault, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 28) [6] Aus der Ferne, Mathias Müller, Allemagne, 1989, 16 mm, noir et blanc et couleur, 28 min. La copie consultée est celle éditée par les éditions Re :Voir Vidéo. [7] Né en 1961 en Allemagne, Mathias Müller a étudié la littérature et les arts plastiques et cofondé en 1985 la Film-Cooperative Alte Kinder. Tous ses films participent, dans une plus ou moins grande proportion, du recyclage des images (sur les films de Müller restitués dans le contexte du cinéma expérimental allemand contemporain, on consultera le catalogue Der Deutshe Experimentalfilm der 90er Jahre/The German Experimental Film of the 1990’s, Munich, Goethe-Institut, 1996 ; sur le recyclage des images, cf. Yann Beauvais et Jean-Michel Bouhours (dir.), Monter/Sampler. L’Echantillonnage généralisé, Paris, Scratch/Centre Pompidou, 2000). [8] « Expérimental » est employé ici comme l’entend Nicole Brenez : « [...] un film expérimental considère le cinéma non pas du point de vue de ses usages mais du point de vue de ses puissances. » (Id., interview in Cahiers du cinéma, Hors-série « Aux frontières du cinéma », avril 2000, p. 81), sans nier pour autant l’évidence qu’un tel film n’opère pas moins que tout autre dans un champ où ces puissances sont autant d’usages. [9] Il faudrait dire ce que Aus der ferne doit à la composition sonore de Dirk Schaefer mais nous réitérerons malheureusement le silence des analyses filmiques délaissant le son au profit de la seule image. [10] P. Ricœur, « Histoire et mémoire », in A. de Baecque et C. Delage (dir.), De l’histoire au cinéma, Paris, Editions Complexe, IHTP/CNRS, 1998, p. 23. [11] P. Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 3. [12] Sur les rapports entre le deuil, la mélancolie et l’assujettissement, on consultera agréablement les réflexions engagées autour du « Deuil et mélancolie » de Freud (in Id., Métapsychologie, trad., J. Laplanche et J. B. Pontalis, Paris, Gallimard, coll. folio, 1968 (1ère publication posthume, Londres, 1943, manuscrits rédigés en 1915), pp. 145-171) par P. Ricœur (cf. Id., La Mémoire..., op. cit., pp. 86-93) et, surtout, Judith Butler (cf. Id., La Vie psychique du pouvoir. L’assujettissement en théories, trad., B. Matthieussent, Paris, Léo Scheer, 2002 (The Psychic Life of Power. Theories in subjection, Stanford, Stanford University Press, 1997), pp. 199-222). Butler propose une conception « mélancolique » des identités de genre et sexuelles où elles procèdent de la forclusion de « l’homosexualité comme passion invivable et perte privée de deuil » (ibid., p. 203) : la perte inavouable d’un désir homosexuel précède ainsi l’Œdipe dans la formation du sujet et l’on peut « comprendre tant la “masculinité” que la “féminité” comme étant formés et consolidés à travers des identifications qui relèvent en partie d’un deuil désavoué » (ibid., p. 209) ; ce deuil forclos entoure les amours et les pertes homosexuelles d’une funeste incertitude, particulièrement douloureuse et portée au plan collectif par l’épidémie du sida ; affirmer la dimension mélancolique et performative du genre, et, ajouterais-je, le deuil comme une performance à accomplir, est alors la possibilité d’un mouvement, d’une nouvelle subjectivation à la fois plus dynamique et plus sereine : « Notre fragilité sous la pression de telles règles se mesure à notre mobilité, à notre capacité à trouver un langage pour jouer le drame et accomplir “l’acting out” ambivalent de la perte. » (ibid., p. 222). [13] P. Ricœur, La Mémoire..., op. cit., p. 656. [14] Il n’entre pas dans mes intentions d’établir des liens dans la filmographie de Müller ou avec celle d’autres cinéastes ; jouer le jeu de l’intertextualité (intertextualité que le correcteur d’orthographe voudrait muer en intersexualité...) n’est pas ici le but ; néanmoins, cette figure du pied caressant l’image à travers l’écran est également présente dans +Sleepy haven+ (1995) et elle paraît non seulement moins fréquente que celle de la +main+ caressant ou s’appliquant sur l’image mais également plus, disons, érotique. [15] « Tu sais ce qui arriva à la vérité ? Elle mourut sans trouver de mari. » (Antonio Tabucchi, Tristano meurt, Paris, Gallimard, 2004, p. 19) [16] Gilles Deleuze, Foucault, Paris, Minuit, 2004 (1986), p. 51. [17] Constatant l’utilisation par les Grecs de deux mots différents pour qualifier ce que la langue française entend sous le seul vocable de « mémoire », Ricœur distingue la mnémé, qui désigne le souvenir comme apparaissant involontairement (il parlera de réminiscence), de l’anamnésis, qui désigne la recherche consciente et active du souvenir (il parlera de rappel). Cf. Id., La Mémoire..., op. cit., pp. 7-66. [18] Joachim du Bellay, « Les antiquités de Rome », 1558, cité par Laurent Grison, Figures fertiles. Essai sur les figures géographiques dans l’art occidental, Nîmes, Jacqueline Chambon, 2002, p. 195. [19] J.P. Vernant, Figures, idoles, masques, Paris, Julliard, 1990, p. 45 [20] Ibid., p. 55. [21] H. Arendt, « Lettre à Heidegger », citée par Martine Leibovici in id., Hannah Arendt. La passion de comprendre, Paris, Desclée de Brouwer, 2000, p. 29. [22] Loi du 3 janvier 1979, art. 1er, cité par S. Coeuré et V. Duclerc in Les Archives, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2001, p. 6. [23] K. Pomian, art. cit., p. 171 (je souligne). [24] J. Favier, « Archives », in Universalis 8, Paris, Encyclopædia Universalis, 2002. [25] « J’appellerai archive, non pas la totalité des textes qui ont été conservés par une civilisation, ni l’ensemble des traces qu’on a pu sauver de son désastre, mais le jeu des règles qui déterminent dans une culture l’apparition et la disparition des énoncés, leur rémanence et leur effacement, leur existence paradoxale d’événements et de choses. » (M. Foucault, Dits et Ecrits. 1954-1988, tome 1, Paris, Gallimard, p. 708, cité par N. Brenez, « ... Fût-il rayé... », in Admiranda, n° 10, « Le Génie documentaire », 1995, p. 9) [26] « L’archive n’est pas un stock dans lequel on puiserait par plaisir, elle est constamment un manque. Un manque semblable à ce qu’écrivait Michel de Certeau à propos de la connaissance, lorsqu’il la définissait ainsi : « Ce qui ne cesse de se modifier par un manque inoubliable ». (Arlette Farge, Le Goût de l’archive, Paris, Seuil, 1989, pp. 70-71) [27] Selon le titre éponyme de M. de Certeau (Paris, Gallimard, 1975). [28] M. Foucault, L’Archéologie..., op. cit., p. 14 (je souligne). [29] « Le nom que l’on reçoit est à la fois ce qui nous subordonne et ce qui nous donne un pouvoir, son ambivalence produit la scène où peut se déployer la puissance d’agir [...]. Reprendre le nom que l’on vous donne, ce n’est pas se soumettre à une autorité préexistante, car le nom est ainsi déjà arraché au contexte qu’il avait auparavant, et prend place dans un travail de redéfinition de soi. Le mot injurieux devient un instrument de résistance au sein d’un redéploiement qui détruit le territoire dans lequel il opérait auparavant. Réaliser un tel redéploiement implique de prononcer des mots sans y être auparavant autorisé et de mettre en danger notre vie linguistique, le sens de notre place dans le langage, et le fait que les mots fassent ce que nous disons. Mais ce risque, le langage injurieux nous le fait déjà courir [...]. » (Butler, Le Pouvoir des mots. Politique du performatif, trad. Charlotte Nordmann, Paris, Amsterdam, 2004 (Excitable Speech. A Politics of the Performative, New-York, Routledge, 1997), p. 252) [30] « La mémoire construite individuelle, l’inscription des programmes de comportement personnel sont totalement canalisées par les connaissances dont le langage assure dans chaque communauté ethnique la conservation et la transmission. De la sorte apparaît un véritable paradoxe : les possibilités de confrontation et de libération de l’individu reposent sur une mémoire virtuelle dont le contenu appartient à la société. » (André Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole. II. La mémoire et les rythmes, Paris, Albin Michel, 1965, pp. 22-23). [31] « Si je suis quelqu’un qui ne peut être sans faire, alors les conditions pour que je fasse recouvrent en partie les conditions mêmes de mon existence. Si ce que je fais dépend de ce qui m’est fait, ou plutôt, des façons dont je suis “fait/e” par les normes, alors la possibilité de ma persistance en tant que “je” dépend de ma capacité à faire quelque chose de ce qui est fait de moi. (...) Ma capacité d’agir ne consiste pas à refuser cette condition de ma constitution. Si j’ai une quelconque capacité d’agir, elle s’élargit du fait même que je suis constitué/e par un monde social qui ne relève en aucune façon de mon choix. Que ma capacité d’agir soit clivée par un paradoxe ne signifie pas qu’elle soit impossible. Cela signifie seulement que le paradoxe est la condition de sa possibilité. » (Butler, « Faire et défaire le genre », in Multitudes Web) [32] La Jetée, Chris Marker, 1962. [33] Sans soleil, Chris Marker, 1982. [34] Immemory, Chris Marker, 1997. [35] Tarnation, Jonathan Caouette, 2004. [36] Foucault, à propos d’un progressif passage, durant les deux premiers siècles, des énoncés du plaisir à ceux du désir : « La morale sexuelle exige encore et toujours que l’individu s’assujettisse à un certain art de vivre qui définit les critères esthétiques et éthiques de l’existence ; mais cet art se réfère de plus en plus à des principes universels de la nature ou de la raison, auxquels tous doivent se plier de la même façon, quel que soit leur statut. (...) On est loin encore d’une expérience des plaisirs sexuels où ceux-ci seront associés au mal, où le comportement devra se soumettre à la forme universelle de la loi et où le déchiffrement du désir sera une condition indispensable pour accéder à une existence purifiée. Cependant on peut voir déjà comment la question du mal commence à travailler le thème ancien de la force, comment la question de la loi commence à infléchir le thème de l’art et de la technè, comment la question de la vérité et de la connaissance de soi se développent dans les pratiques de l’ascèse. » (id., Histoire de la sexualité. III. Le souci de soi, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1997 (1984), pp. 93-94) Reliant plus loin esthétique, éthique et politique, Foucault écrira : « Alors que l’éthique ancienne impliquait une articulation très serrée du pouvoir sur soi et du pouvoir sur les autres, et devait donc se référer à une esthétique de la vie en conformité avec le statut, les règles nouvelles du jeu politique rendent plus difficiles la définition des rapports entre ce qu’on est, ce qu’on peut faire et ce qu’on est tenu d’accomplir ; la constitution de soi-même commet sujet éthique de ses propres actions devient plus problématique. » (ibid., p. 117) Pris sous l’injonction du dire, se dire et être dit, paroles clôturées dans un espace qui ne sera plus véritablement de ce monde - « Trouver un lien entre les hommes assez fort pour remplacer le monde, ce fut la grande tâche politique de la philosophie chrétienne primitive [...]. » (H. Arendt, Condition de l’homme moderne, trad. Georges Fradier, Paris, Calmann-Lévy, Coll. « Pocket », 1983 (1ère éd., USA, The Human Condition, 1958), p. 93) -, se renversera sur lui-même l’acte de langage indispensable à l’espace libre du politique, de relation le performatif deviendra interpellation et expiation, une subtile et perverse mélancolie cherchera de rendre à son tour le monde habitable ; la naissance d’un homme devint commencement, sa mort, un deuil indéfiniment reconductible. [37] G. Deleuze, « Fendre les choses, fendre les mots », entretien avec Robert Maggiori, Libération, 2 et 3 septembre 1986, repris in Deleuze, Pourparlers, Paris, Minuit, 2003 (1990), p. 119. [38] J. Kermabon, « Mathias Müller. Le cinéma dans les plis », in Bref, n° 26, Automne 1995, pp. 8-13. [39] G. Deleuze, Foucault, Paris, Minuit, coll. Reprises, 2004 (1986), p. 130. [40] Serge Daney cité par Deleuze in « Lettre à Serge Daney : optimisme, pessimisme et voyage », préface à S. Daney, Ciné-journal, Paris, Editions des Cahiers du cinéma, 1986, repris in Deleuze, Pourparlers, op. cit., p. 101. [41] « L’unité réelle minima, ce n’est pas le mot, ni l’idée ou le concept, ni le signifiant, mais l’agencement. C’est toujours un agencement qui produit les énoncés. » (G. Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, 1996 (1977), p. 65) [42] Cf. J. Kermabon, art. cit. [43] Au début de son voyage à travers les Etats-Unis qui aboutira à No Sex Last Nigt (1992), Sophie Calle apprend la mort d’Hervé Guibert et, ne pouvant se rendre en France pour l’enterrement, met en scène sa propre cérémonie dans le port de New-York ; dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (Paris, Gallimard, 1990), Hervé Guibert retrace les derniers instants de la vie de Michel Foucault ; quant à Foucault, on sait, puisqu’il en annonçait la mort, qu’il nous préparait au deuil de l’homme (cf. Id., Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966 et G. Deleuze, « Sur la mort de l’homme et le surhomme », in Id., Foucault, op. cit., pp. 131-141). [44] « Si nous acceptons l’idée que l’interdit de l’homosexualité opère dans une culture largement hétérosexuelle comme l’une de ses opérations de définition, alors la perte des objets et des buts homosexuels [...] apparaîtra d’emblée forclose. (...) Si cet amour est d’emblée exclu, alors il ne peut arriver, et si tel est pourtant le cas, il n’est certainement pas arrivé. Mais s’il arrive, il arrive seulement sous le signe officiel de son interdit et de son désaveu. » (J. Butler, La Vie psychique..., op. cit., p. 208). L’archive, plus qu’intime, amoureuse, prend alors le rôle de preuve, non pas tant pour les autres que pour soi-même ; restes, les signes culturellement admis de la relation amoureuse. [45] Sleepy Haven, Mathias Müller, Allemagne, 1995, 16 mm, couleur, 15 min. [46] Tabucchi place cette citation en exergue de son roman (op. cit.). [47] Sur l’archive comme héritage, cf. Jacques Derrida et Bernard Stiegler, Echographies de la télévision. Entretiens filmés, Paris, Gallilée/INA, 1996 (transcription d’entretiens filmés réalisés en décembre 1993), pp. 95-125. [48] Arendt place cette citation extraite des Feuillets d’Hypnos (Paris, 1946) en toute première phrase de sa préface à La Crise de la culture (op. cit., p. 11). [49] /murmures/


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L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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