home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Simone Weil devant la porte

Proposer l’image de Simone Weil devant la porte, premier pas pour essayer de penser l’abandon ou l’état d’exception comme position existentielle.

 Sara Danièle Bélanger M.

Simone Weil devant la porte

Simone Weil est un monstre pour moi ; une femme plus grande que nature, engagée et intransigeante, anarchiste et insaisissable, qui condense, dans ma vision exagérée des choses, tout le malaise du vingtième siècle - c’est beaucoup dire, j’en suis consciente, mais je ne peux pas faire autrement. Son malaise est multiforme. Il est central, encore présent, toujours agissant. On peut trouver plusieurs attributs pour le décrire : il est d’abord existentiel, ensuite intellectuel, ou inversement ; il s’attache à tout : à la religion (ou plutôt aux religions), à l’État, aux classes sociales, à la situation politique de la seconde guerre, plus précisément, au rapport d’enracinement et de déracinement qu’entretient l’individu avec toutes ces dimensions qui l’affectent malgré lui.

Simone Weil est ce monstre qui a su faire de son profond malaise à l’égard des institutions (principalement l’État et l’Église) un véritable moteur pour la pensée, qui a su faire coïncider mystique et anarchisme dans une même quête, dans une quête dont on peut parler d’une façon bizarre et paradoxale comme d’un abandon. C’est-à-dire à bandon (en deux mots), expression dont Agamben relève l’ambiguïté sémantique en montrant qu’elle signifie autant « à la merci de » que « librement » (1997 : 121). C’est de cette version paradoxale de l’abandon dont à laquelle je ferai référence, en tant que source et réponse à un malaise monstrueux et multidirectionnel. Proposer l’image de Simone Weil devant la porte, c’est donc pour moi le premier pas pour essayer de penser l’abandon ou l’état d’exception - pour reprendre une fois de plus Agamben - comme position existentielle.

Cette position excentrique et/ou excentrée qu’occupe Simone Weil ne représente pas simplement un rejet de l’institution comme fait social - à laquelle est associée une forme de souillure, un danger de contagion -, mais il s’agit plus fondamentalement d’une volonté d’accéder à l’universel en se dépouillant du « nous » institutionnel, à travers un parti pris pour l’exil, pour l’étrangeté. En restant au seuil de la porte, Simone Weil adopte l’état d’exception, elle se constitue en quelque sorte en femina sacra (l’équivalent que j’ai trouvé au concept d’homo sacer d’Agamben encore), c’est sa façon de bâtir sur - ou à partir de - son malaise et de faire de l’exclusion la position existentielle et spirituelle à partir de laquelle on peut repenser la place du sacré dans la modernité.

Sur le seuil de la porte

En guise d’entrée en matière, voici un court poème (« La Porte »), trouvé par hasard dans ses Œuvres chez Quarto.
Ouvrez-nous donc la porte et nous verrons les vergers,
Nous boirons leur eau froide où la lune a mis sa trace.
La longue route brûle ennemie aux étrangers.
Nous errons sans savoir et ne trouvons nulle place.

Nous voulons voir des fleurs. Ici la soif est sur nous.
Attendant et souffrant, nous voici devant la porte.
S’il le faut nous romprons cette porte avec nos coups.
Nous pressons et poussons, mais la barrière est trop forte.

Il faut languir, attendre et regarder vainement.
Nous regardons la porte ; elle est close, inébranlable.
Nous y fixons nos yeux ; nous pleurons sous le tourment ;
Nous la voyons toujours ; le poids du temps nous accable.

La porte est devant nous ; que nous sert-il de vouloir ?
Il vaut mieux s’en aller abandonnant l’espérance.
Nous n’entrerons jamais. Nous sommes las de la voir...
La porte en s’ouvrant laissa passer tant de silence

Que ni les vergers ne sont parus ni nulle fleur ;
Seul l’espace immense où sont le vide et la lumière
Fut soudain présent de part en part, combla le cœur,
Et lava les yeux presque aveugles sous la poussière. (Weil, 1999 : 805)

L’interprétation facile ou première du poème serait de voir la porte, à laquelle on cogne et qui résiste, comme l’allégorie d’un passage au transcendant. Ce qui rappelle en même temps la parabole de la loi chez Kafka ouLe Château, où on trouve ce même désir de passer le seuil et d’entrer, d’accéder à cette plénitude qu’on imagine de l’autre côté. Mais la porte, si elle s’ouvre, ce n’est pas parce qu’on y cogne. Et de toute façon, on ne passe pas le seuil. Simone aussi reste sur le seuil. La porte qu’elle veut franchir, c’est celle-là - c’est-à-dire celle qui permet l’entrée dans le transcendant, le surnaturel, la spiritualité authentique - et non l’autre, celle qu’elle pourrait traverser si elle le voulait, parce qu’elle est grande ouverte et qu’on l’y invite (je parle ici de celle de l’Église). La porte de l’Église comme institution, c’est justement celle qu’elle refusera de franchir jusqu’à la fin, en rejetant le baptême malgré sa foi catholique et malgré le fait qu’elle ait senti personnellement le doigt de Dieu, ou peut-être pour cette raison même, parce que, précisément, l’expérience mystique ressemble à une expérience anarchiste dans la sphère du religieux. Dans une lettre au père Perrin, elle explique ainsi son refus d’entrer dans l’Église, elle écrit :
Il existe un milieu catholique prêt à accueillir chaleureusement quiconque y entre. Or je ne veux pas être adoptée dans un milieu, habiter dans un milieu où on dit « nous » et être une partie de ce « nous », me trouver chez moi dans un milieu humain quel qu’il soit. En disant que je ne veux pas je m’exprime mal, car je le voudrais bien ; tout cela est délicieux. Mais je sens que cela ne m’est pas permis. Je sens qu’il m’est nécessaire, qu’il m’est prescrit de me trouver seule, étrangère et en exil par rapport à n’importe quel milieu humain sans exception.
Cela semble en contradiction avec ce que je vous écrivais sur mon besoin de me fondre avec n’importe quel milieu humain où je passe, d’y disparaître ; mais en réalité c’est la même pensée ; y disparaître n’est pas en faire partie, et la capacité de me fondre dans tous implique que je ne fasse partie d’aucun (Weil, 1950 : 60).

On trouve là, le fond et l’originalité de toute sa pensée. Ce paradoxe qu’elle exprime entre une situation d’étrangeté, d’exil et un profond désir de se fondre dans ces milieux humains qu’elle visite, coïncide très bien avec ce concept d’« état d’exception » que propose Agamben. D’un point de vue étymologique : exception vient de ex-capere, qui signifie « prise dehors ». Et donc, pour Agamben, qui s’appuie lui-même sur Badiou, « l’exception est ce qui ne peut être inclus dans le tout auquel il appartient et ne peut appartenir à l’ensemble dans lequel il est toujours déjà inclus » (1997 : 32). Ce que l’on peut extraire de cette façon de définir l’état d’exception, c’est l’indistinction entre un dehors et un dedans ; c’est aussi le paradoxe par lequel on retrouve une forme d’inclusion dans l’exclusion même. Simone Weil se place en état ou en position d’abandon (à bandon) dans ce qu’Agamben appelle l’ « espace du ban » qui est littéralement une ban-lieue - ou lieu du ban - où le dehors et le dedans ne sont plus là où on les attendrait, où l’inclusion ne dépend plus d’une appartenance à l’institution mais peut coïncider avec son rejet. Elle ressent et réfléchit comme une impossibilité cette entrée dans l’institution par l’acte symbolique du baptême et, par conséquent, elle reste sur le seuil de la porte, à l’abandon en quelque sorte - libre et à la merci de tout et de tous - dans cet état d’exception qu’elle se construit pour elle-même et qui devient, on pourrait dire, autant un paradigme universel dans la modernité que, par effet d’entraînement peut-être, et en exagérant un peu, le paradigme de l’universel dans la modernité.

Au cœur de ce rejet, qui est presque aussi une recherche de l’exclusion, il y a un malaise évident ; un malaise davantage intellectuel que spirituel. Simone Weil avoue au père Perrin dans la même lettre :
Ce qui me fait peur, c’est l’Église en tant que chose sociale. Non pas seulement à cause de ses souillures, mais du fait même qu’elle est entre autres caractères une chose sociale. Non pas que je sois d’un tempérament très individualiste. J’ai peur pour la raison contraire. J’ai en moi un fort penchant grégaire. Je suis par disposition naturelle extrêmement influençable, influençable à l’excès, et surtout aux choses collectives (Weil, 1950 : 59).

Et quelques lignes plus loin : « J’ai peur de ce patriotisme de l’Église qui existe dans les milieux catholiques. J’entends patriotisme au sens du sentiment qu’on accorde à une patrie terrestre. J’en ai peur parce que j’ai peur de le contracter par contagion (ibid.) ». Cette crainte de contracter le sentiment ou la folie du « nous » par contagion, d’être souillée ? par contact avec le « nous » institutionnel, est liée à ce « malaise de l’intelligence ». Il ne s’agit pas de dire simplement que le « nous » est un danger potentiel pour le « je », mais que le « nous », dans ou malgré son aspect englobant, inclusif, est lui-même facteur d’exclusion. Et cela vaut particulièrement pour le « nous » du christianisme qui se conserve en définissant un dehors, une zone d’exclusion, qui prend des noms - païens, infidèles, hérétiques, etc. - et des justifications multiples. Plus précisément, le pouvoir de juridiction de l’Église, qui est aussi un pouvoir de délimitation serré entre un dedans et un dehors, repose sur cette petite formule plutôt troublante que souligne Simone Weil :anathema sit. Cette formule qui départage le dedans du dehors en excluant ce qui ne se conforme pas au dogme prescrit, c’est précisément la celle de l’excommunication, qui vient de ex-communicare : littéralement « mettre hors communauté » [1]. En plus d’être un mécanisme d’exclusion, la formule anathema sit se propage ailleurs dans l’histoire et devient le paradigme politique du totalitarisme. Le malaise est là entre autres, et il est profond. Il commande dans son cas ce refus, à saveur anarchiste, de l’institution, qui délimite une intériorité et une extériorité, et de sa loi, qui procède par exclusion. En choisissant cet état d’exception, alors qu’elle pourrait vivre un « état d’inclusion », une fusion dans le « nous » ou une légitimation institutionnelle, Simone Weil réplique dans les mêmes termes à la formule anathema sit. C’est-à-dire qu’elle décide d’être exclue de l’institution catholique, de se fixer dans ce dehors et, par là, elle renverse le sens de l’état d’exception ; elle en fait quelque chose d’agi, un choix éthique en quelque sorte. On peut penser que son parcours va un peu dans le sens de certaines thèses sur l’histoire de Benjamin, la huitième entre autres :
La tradition des opprimés nous enseigne que l’ « état d’exception » dans lequel nous vivons est la règle. Nous devons parvenir à une conception de l’histoire qui rende compte de cette situation. Nous découvrirons alors que notre tâche consiste à instaurer le véritable état d’exception ; et nous consoliderons ainsi notre position dans la lutte contre le fascisme (Benjamin, 2000 : 433).

La pensée de Simone Weil, sa pensée incarnée et rédupliquée - pourrais-je dire en me permettant cette incartade kierkegaardienne - initie intellectuellement et spirituellement un renversement de l’état d’exception ; un renversement qui est en fait une sorte d’acquiescement à cet état et qui puise peut-être autant dans une pulsion anarchiste que dans une attitude quasi mystique de renoncement ou de détachement. Sa volonté d’accéder à l’universel - au plus pur, au plus nu - transparaît clairement à travers la position d’exception qu’elle endosse. Dans cette forme de nudité qui vient avec le fait de se dépouiller du « nous » institutionnel, on retrouve un élan mystique très vif qui pousse à chercher derrière le voile du dogme, ou du mécanisme de conservation et de transmission de l’enseignement, une vérité autre, universelle. Dans cet esprit, le mouvement et l’objet de la quête se correspondent ; l’état d’exception et l’exclusion s’accordent, dans une logique existentielle et spirituelle rigoureuse, avec un désir d’universalité, avec une tentative d’accéder à la nudité de l’Être. Rien de moins.


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 1. Edito

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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