home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Du vide à la destruction : la double fissure de l’identité serbe

Tous les jours, à Belgrade, j’allais me perdre quelque part en cherchant les traces de l’ailleurs et de l’incompris. Systématiquement, je finissais par regagner le centre, tournais à gauche sur Kneza Milosa, et me retrouvais au coin de Nemanjina à observer le Quartier général militaire. Les ruines de ce bâtiment, bombardé par l’OTAN en 1999, me fascinent et me repoussent à la fois.

 Taïka Baillargeon

Du vide à la destruction : la double fissure de l’identité serbe.
Étude de cas sur le Quartier général militaire de Belgrade

Tous les jours, à Belgrade, j’allais me perdre quelque part en cherchant les traces de l’ailleurs et de l’incompris. Systématiquement, je finissais par regagner le centre, tournais à gauche sur Kneža Miloša, et me retrouvais au coin de Nemanjina à observer le Quartier général militaire. Les ruines de ce bâtiment, bombardé par l’OTAN en 1999, me fascinent et me repoussent à la fois. Le cadre bâti et les immenses crevasses qui l’habitent depuis 10 ans me rendent mal à l’aise.

Le malaise ressenti vient tout d’abord de la scission entre le bâti et le détruit. Ces ruines sont laissées là, au cœur de la ville, et provoquent une importante discontinuité dans le tissu urbain. Dans une ville, le sentiment d’inquiétant et d’étrange, qui nous ramène au malaise, est souvent provoqué par les terrains vagues, le vide, les bâtiments abandonnés, détruits ou négligés. Ces espaces sont en quelque sorte des non-lieux qui créent une rupture avec le déjà-là. De la même façon, selon le critique d’architecture Robert Bevan : « there is both a horror and a fascination at something so apparently permanent as a building, something that one expects to outlast many a human span, meeting an untimely end » (Bevan 2006 : 7). Cette césure qui bouleverse le temps et la durée, dans un contexte d’après-guerre, est aussi fortement liée à l’histoire récente. Dans ce cas-ci, le bâtiment bombardé à Belgrade nous ramène aux guerres des Balkans qui génèrent encore aujourd’hui une panoplie de questions irrésolues concernant l’identité yougoslave.

En faisant des recherches sur la conception de ce bâtiment, je me suis aperçue que le vide était déjà à la base du plan initial de son architecte. C’est-à-dire que celui-ci a pensé son édifice en fonction d’un vide qui était pour lui plus important que le cadre bâti. C’est aussi cette fissure-là, initiale et fondamentale, qui provoque un sentiment de malaise. Un peu comme si l’architecte, sans le savoir, s’était fait prophète de l’échec. Cette fissure est également liée à la question de l’identité en Yougoslavie.

Le Quartier général militaire de Belgrade présente ainsi une double fracture : la première, créée par l’architecte ; la seconde, par les bombardements de l’OTAN. Ceci provoque un double malaise spécifiquement lié à la question d’identité nationale en Yougoslavie, puis en Serbie. Je présenterai le bâtiment tel qu’il a été pensé et construit. Puis, j’aborderai ce qui en reste aujourd’hui, à travers une mise en contexte du questionnement identitaire qui prend place en territoire yougoslave.

1. Première fissure 1953-63

Le Ministère de la défense nationale à Belgrade, mieux connu sous le nom de Quartier général militaire, a été construit entre 1953 et 1963 par l’architecte Nikola Dobrović. Initialement, ce bâtiment incluait deux constructions massives séparées par un vide, une rue. La construction du bâtiment coïncide avec l’expression d’une nouvelle identité yougoslave, peu après la dispute entre Tito et Staline en 1948 et le refus de la Yougoslavie de signer la résolution du Cominform qui réunissait les pays du bloc de l’Est. C’est l’époque où la Yougoslavie entreprend une autonomisation qui se développe principalement autour de l’idéologie du self-management. Le self-management était un système hybride qui proposait une coexistence de diverses formes d’organisation de l’économie : « It was not planned socialism like in the Soviet Union, but also not a pure market economy. It was something in between » (Kuljić 2003 : 1). Le sociologue Todor Kuljić, parle ici d’une idéologie « of the third way » à laquelle se rattache Dobrović lorsqu’il pense l’édification du ministère de la Défense nationale.

1.1. La question du national

En Yougoslavie, à l’époque de Dobrović, et encore aujourd’hui, la question nationale semble se diviser en deux grandes écoles de pensées. D’un côté, il y aurait le nationalisme et, de l’autre, une sorte d’internationalisme représentée aujourd’hui par ceux en faveur de l’entrée dans l’Union Européenne. Dans son texte Effacer l’Autre, le philosophe albanais Muhamedin Kullashi affirme que la notion de « nation » dans les Balkans tient en quelque sorte du culte des ancêtres, portant en elle un discours sur le héros et le sacrifice. Cette conception se base généralement sur des mythes fondateurs qu’on trouve dans les différentes cultures balkaniques. Cette mentalité, qui existe encore dans les pays des Balkans, est celle des nationalistes. Elle a d’ailleurs été reprise par les grands coupables des génocides perpétrés pendant les guerres de l’Ex-Yougoslavie. La pensée dite « internationale » remonte plutôt au début du 20e siècle et se définit d’abord par une volonté d’être considéré comme un pays européen, puis démocratique, et enfin, capitaliste. Cette pensée « internationale » apparaît dans l’entre-deux guerres, dans la première Yougoslavie. Il s’agit pourtant là d’une appropriation de l’autre plutôt qu’une élaboration du soi. Cette pensée tournée vers l’international se traduit, en architecture, par une reproduction massive de styles et de genres du déjà-là et de l’autre.

Au temps de la Yougoslavie de Tito, la l’idéologie nationale se fait plutôt dans l’entre-deux. Il s’agit d’un nationalisme qui n’exclut pas l’international, qui tend plutôt à s’inscrire dans l’international tout en participant à la création d’un supranational. C’est à cette pensée que se rattache l’œuvre de Dobrović, présentant une tierce avenue pour l’identité nationale de la nouvelle République.

Selon la critique et historienne de l’architecture Liljana Blagojević, Dobrović est généralement considéré comme neutre en termes de représentation nationale. Pourtant, ses plans posent tout de même cette question. Il ne s’agit pas pour lui de dépeindre l’histoire ou l’hégémonie d’une culture, mais de construire une architecture nouvelle qui participerait à la naissance et à la pratique d’une identité moderne. À mon sens, la question qu’il pose n’est pas tellement « comment représenter le national ? », mais plutôt « qu’est-ce que l’identité yougoslave ? ». Dobrović ne fait pas de représentation, il pose un problème et construit un lieu pour la création du nouveau. La chute du lieu vers le non-lieu dans sa construction est fondamentale à l’invention. Et cette question, « quelle identité ? » - comme s’il n’en existait pas, ou plutôt comme s’il en existait plusieurs - relève d’un rejet du passé au profit d’un avancement qui serait intrinsèque à la nation pour un progrès global.

1.2. Le bâtiment

Cette fissure initiale dans l’œuvre de l’architecte propose un espace pour la création d’une Yougoslavie qui se situerait entre le socialisme de l’Est et le capitalisme de l’Ouest, mais aussi au-delà du national et de l’international. Cela dit, ce serait minimiser l’originalité et la particularité du travail de l’architecte que de s’en tenir à une conception purement représentative du politique. En 1960, Dobrović publie un article dans la revue Čip (Zagreb) dans lequel il montre bien que son travail prend forme à partir d’une interprétation personnelle de textes de Bergson et, plus particulièrement, de Matière et mémoire. Il y présente une série de plans assez obscurs (qu’il appelle Les Schémas dynamiques de Bergson) à travers lesquels il pense l’espace en mouvement. Il cherche à créer un lieu de transformation, où l’architecture passe du stade de balance statique (le bâti) à celui de l’impulsion dynamique (le vide), de la matière à la temporalité et ainsi du réel au possible. Dobrović présente ici la matière à travers un montage de volumes solides et de formes géométriques négatives. En intégrant le vide, il crée ce qu’il appelle « un montage d’expériences spatiales » (Blagojević 2003 : 117). La notion d’expérience est primordiale car c’est essentiellement à travers une expérience spatio-temporelle (celle de l’objet, mais aussi celle du passant) qu’il parvient à établir une durée pour une nouvelle identité.

Selon l’architecte Srdjan Jovanović Weiss, Dobrović imagine le vide en tant que partie intégrante de sa nouvelle image de l’identité nationale (Jovanović Weiss 2000 : 3). À mon sens, ce vide est l’identité Yougoslave à l’époque où Dobrović pense son bâtiment : un vide d’histoire nationale et un vide de mémoire. Il faut souligner qu’à l’époque la Yougoslavie sort à peine de cinq cents ans d’occupation ottomane et austro-hongroise, et qu’elle rassemble six républiques, dans lesquelles on parle trois langues officielles écrites en deux alphabets, et où l’on pratique trois religions. Aussi, une représentation de l’identité proprement yougoslave, qui est non seulement hétérogène mais conceptuelle et qui, pour sa survie, doit taire le passé, semble assez complexe, voire impossible. Avec son vide habité par une rue passante, Dobrović invite, en quelque sorte, le peuple yougoslave à expérimenter et à participer à la naissance d’une Yougoslavie moderne qui ne serait pas fondée sur le réel mais sur le possible. Comme l’écrit Michel de Certeau dans ses Arts de faire : « Pratiquer l’espace c’est répéter l’expérience jubilatoire de l’enfance : c’est, dans le lieu, être autre et passer à l’autre » (1990 : 164). Pour l’anthropologue Marc Augé, cette expérience dont parle de Certeau repose sur « l’expérience de la naissance comme expérience primordiale de la différenciation, de la reconnaissance de soi comme soi et comme autre que réitèrent celles de la marche comme première pratique de l’espace » (1992 : 107). On pourrait avancer que le vide chez Dobrović propose la naissance d’une nouvelle identité à travers une pratique de l’espace dans laquelle les sujets pourraient identifier un soi national.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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