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Compte-rendu de lecture de la Revue Monde Chinois « Regard sur Les cinémas chinois »

Depuis près de dix ans, le cinéma chinois sort de ses frontières et est de plus en plus reconnu au niveau international. C’est dans ce contexte qu’est paru, au printemps 2009, un numéro spécial de la revue Monde chinois consacré à ce cinéma.

 Solange Cruveillé

... et des fictions documentaires

Bérénice Reynaud, enseignante en cinéma, consacre un texte à la pulsion documentaire dans le nouveau cinéma chinois depuis 1990 (p.85-95). Le mouvement du nouveau cinéma documentaire est né après les événements de la place Tiananmen. Il est crée par des étudiants chinois en cinéma désireux de capturer la vie de leurs amis artistes (peintres et musiciens notamment) désorientés et désillusionnés, vivant dans la misère et l’illégalité. Parfois témoins directs de ces destins, plusieurs créateurs de fictions s’inspirent de ces personnages à travers des sujets tragiques mais réels. Des cinéastes comme Hu Ze, Zhang Hanzi, Wang Xiaoshuai, Zhang Yang ou encore Duan Jinchuan réalisent des « docufictions » sur la vie d’artistes et de populations marginalisées, sur les tabous sexuels et sur le quotidien difficile du peuple dans les villes modernes. Même si les documentaires ne sont pas soumis à la censure, les films ne rentrent toutefois pas dans un cadre officiel et circulent peu. Toutefois, le nouveau cinéma documentaire chinois est aussi un style, avec le jeu particulier de la voix et la mise en scène du réalisateur, chez Wu Wenguang notamment, qui condamne dans son film Fuck Cinema la rentrée dans les rangs d’anciens réalisateurs underground et de tous ceux qui conçoivent le septième art comme un moyen de devenir riche. Il existe cependant aussi des réalisateurs classiques de fictions tentés par l’aventure du documentaire (Ning Ying, Tian Zhuangzhuang) ou bien qui combinent les deux (Lou Ye, Andrew Cheng). Les aspirations aussi sont nouvelles : dénoncer la condition féminine pour Emily Tang et Li Yu, s’affranchir des circuits télévisés (Shi Jian, Li Hong) ou, au contraire, collaborer avec les grandes chaînes (Duan Jinchuan, Jiang Yue, Wang Bing). C’est encore la grande époque de la fiction réaliste et du cinéma indépendant, avec Jia Zhangke, Zhang Yaxuan, Ying Li, Liu Jiayin, Peng Tao, Ying Liang, Peng Shan ou Yang Fudong. Une place toute particulière est accordée à la représentation des ruines, qu’il s’agisse de bâtiments ou de destins, autant de déconstructions imposées au profit de la modernité (films de Wang Quan’an, Ou Ning, Cao Fei, Wang Bing, Zhang Yaxuan, Cui Zi’en).

En clôture de ce numéro de Monde Chinois, Judith Pernin, doctorante à l’EHESS et étudiante en documentaire indépendant chinois, propose une réflexion sur la place et le traitement de l’histoire dans ces œuvres (p.97-102). L’indépendance matérielle et institutionnelle des réalisateurs a conduit à la multiplication des documentaires et à une circulation plus facile. C’est la naissance du cinéma d’auteur : sujets réalistes, personnages simples, pauvres et marginalisés, témoins d’un présent en mutation. Mais la démarche des réalisateurs n’est pas purement journalistique, elle est aussi esthétique et historique : les films décrivent des processus plus que des faits. C’est la « modernisation à plusieurs vitesses » qui est dénoncée, tout comme la disparition d’un passé en train de sombrer dans l’oubli, d’un présent en partie renié au profit d’une modernité affolante : tout cela est préservé grâce à l’image. Se voulant les témoins d’un présent en mutation, les cinéastes indépendants se penchent également sur des événements du passé qui font appel à la mémoire et au souvenir (Hu Jie, Wu Wenguang), comme pour les archiver. C’est la lutte contre l’oubli, la préservation de la mémoire populaire et de l’image du présent, la volonté de filmer l’histoire « en train de se faire » qui semblent motiver les réalisateurs.

Conclusion


Tous les articles proposés dans ce numéro spécial soulèvent des questions importantes et offrent des pistes de réflexion diverses. L’incroyable diversité de la production cinématographique chinoise, mise en avant tout au long des argumentaires, amène en définitive à parler de « cinémas chinois », dans un pluriel qui mêle facteurs géographiques, politiques, historiques, linguistiques et culturels, avec des réalisateurs qui peinent à trouver leur place et à affirmer leur style entre censure, contrôle de l’État, loi impitoyable des réseaux de production et de distribution ou réception du public. La pulsion documentaire de ces dernières années ainsi que l’indépendance croissante des réalisateurs laissent cependant présager un avenir sinon brillant, du moins meilleur pour le cinéma d’auteur, tandis que les blockbusters de l’Empire donnent plus de poids à un rayonnement esthétique et financier du cinéma chinois sur la scène internationale. On l’aura compris : la production cinématographique chinoise se trouve à un carrefour de son histoire. Dans cette destinée atypique, chacun aura un rôle à tenir, qu’il s’agisse des instances du pouvoir, des réalisateurs ou des spectateurs. Tout l’enjeu des perspectives d’avenir du cinéma chinois sera de faire de sa pluralité et de sa diversité une force plutôt qu’un frein. Il devra se renouveler, se réorganiser, conjuguer les genres et les talents, mais aussi oser et s’affirmer pour qu’enfin il soit considéré et reconnu avant tout sur le plan artistique et non plus perçu, comme c’est encore trop souvent le cas, comme le simple objet, témoin ou révélateur de problématiques économiques et politiques. Les productions de la décennie à venir permettront de voir si ces nombreux défis seront relevés.

[1] Monde chinois, n°17, éd. Choiseul, sous la direction de Jacques Baudouin et Pascal Lorot (toutes les citations proviennent de cet ouvrage)




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