home  Lignes de fuites  Hors-série 2 - juin 2011
Cerner, centrer, ombrer : les flous du sujet vidéographié
 Annick Dragoni

Ombrer

Isolé, emprisonné par la silhouette informe, René Berger se met en mouvement. Il quitte la stase qui caractérisait sa situation de modèle - la pose - pour s’extirper de la forme qui tente de le contenir. Le discours reprend. La réapparition d’un visage qui se dérobe à son ombre, la redécouverte des traits d’un « je » qui avait trouvé réconfort ou accoutumance dans l’anonymat, semble violente. Le spectre ne revient que par effraction : « J’en sors comme un intrus » [12].
Un court instant, l’artiste quitte sa position de peintre pour celle du vidéaste : il s’approche de la caméra et zoome. L’image se resserre sur le visage. Tentative d’être au plus près, le cadrage - télévisuel, s’il en est - laisse apparaître un modèle dédoublé, mais avant tout caché. Paradoxalement, le zoom, que l’on peut interpréter comme une manifestation de la pulsion scopique, fonctionne comme un éloignement, une fuite. Le nouveau découpage de la scène forme une image quasi abstraite qui rejette hors-champ le dispositif, comme pour contrarier la prétendue transparence du medium télévisuel. Une réflexion sur la peinture donc, mais aussi sur l’image vidéo qui altère son modèle, le fond dans une silhouette, dans une ombre, qui au lieu de s’approcher s’éloigne et enfin s’efface derrière la surface d’un écran opaque.
La scène retrouve son cadrage initial. Maintenant, c’est le mannequin « qui est devenu la présence » [13], un mannequin à qui le sujet décollé de son ombre prête sa voix. Mobile, il apparaît simultanément de face et de dos. Sans l’intermédiaire du miroir, la proximité entre le modèle et la caméra forme une zone floue et grossit à la lisière du cadre. Escamotant une partie de la scène, la tête instable vient l’interroger par-derrière, à son envers.
Comme détourné, dédoublé, René Berger commente et interprète la série d’actions qu’effectue l’artiste : « Et puis disons, c’est votre profil qui a un côté rassérénant, parce qu’associé à la main, au chiffon, il forme un complexe de gestes et de mouvements explicite » [14] L’enjeu bascule, le portrait est maintenant celui du peintre au travail. L’image se forme et se déforme : avec un chiffon, l’artiste crée une zone floue : « des parties qui dégoulinent (...) comme des balafres » [15]. Il cerne la nouvelle position du modèle avant de l’obstruer. Enfin, d’un seul geste, souligné par le bruissement de la bombe de peinture, il forme une spirale noire, un labyrinthe qui couvre tout l’écran, ne laissant un instant transparaître plus que les lèvres parlantes avant de les recouvrir. La vidéo s’achève.
L’écran devient, proprement dit, écran, tel un rideau qui vient masquer le revers d’une scène formée par son contrechamp. Ce dernier geste dissocie l’espace de la perception de celui de la représentation. Jusque-là pris dans l’interstice où se nouaient leurs rapports, la surface noire établit la séparation entre les deux. Et ce paradoxalement, puisque les deux espaces maintenant plaqués à la surface de l’écran s’annulent l’un l’autre. La surface, qui quelques années auparavant, s’est affirmée comme le paradigme de la peinture moderniste, vient écraser ce lieu de fusion et de confusion où les jeux de rétroactions opéraient. Le recouvrement, le rabattement poussent la représentation à sa limite, image noire, sans profondeur et sans lumière, comme si, dans l’urgence, le temps de conclure et le moment de se taire étaient venus.

En somme, avec le temps comme dimension, Vidéoportrait, René Berger est le lieu d’une mise en scène de la perte et de la non-saisie qui met le théoricien face à ses propres réflexions sur les médias : « L’espace se contracte, se dilate, se disloque au gré de la machine. Notre perception est en proie à une anamorphose accélérée. Notre conscience démêle mal le direct du différé. La présence éclate en téléprésence, en hétéroprésence... » [16]. Impossible à fixer, de la fissure à la balafre, de l’ombre à la tache, l’image se décompose, se recompose, pour se décomposer à nouveau. Les figures ne cessent de se défigurer. À la fois doublé et scindé, perceptif et réflexif, le portrait suit une trajectoire zigzagante qui finit par se dissoudre dans l’ombre.

Notes

[1] Vidéoportrait, Réné Berger, 1975, 15’38’’. Le travail de Jean Otth est visible sur le DVD : Jean Otth ...autour du Concile de Nicée, Paris, coll. Anarchive, Les Presses du réel, 2008.
[2] Nombre de vidéos ou d’installations vidéo réalisées entre 1969 et 1975 utilisent le circuit fermé pour interroger la place de l’image du corps dans la perception de soi. On peut citer le travail de Vito Acconci, de Peter Campus, de Dan Graham ou encore de Bruce Nauman.
[3] Professeur à l’université de Lausanne, René Berger (1915-2009) crée en 1971 un séminaire expérimental, « Esthétique et mass media : la télévision », auquel Jean Otth participe. En 1972, il écrit La mutation des signes, Denoël, Paris.
[4] Les dispositifs de Jean Otth se distinguent de ceux de Peter Campus, de Bruce Nauman ou encore de Dan Graham. Dans leur travail, le corps de l’artiste-performer, ou le corps du spectateur dans les installations vidéo, confronté à une image déplacée, renversée, dédoublée ou retardée de lui-même s’inscrit dans un espace architectural ou sculptural. Les surfaces réfléchissantes sont des éléments qui composent les dispositifs, alors qu’avec Jean Otth elles deviennent le support d’une représentation picturale.
[5] Mots prononcés par René Berger dans la vidéo.
[6] « Ce qui est emprunté à la nature doit être corrigé par le jugement du miroir » Alberti, De Pictura (1435), tr. Fr. J. L. Schefer, Paris, Macula, 1992, p 99.
[7] « J’ai l’habitude de dire à mes amis que l’inventeur de la peinture, selon la formule des poètes, a dû être ce Narcisse qui fut changé en fleurs, car s’il est vrai que la peinture et la fleur de tous les arts alors la fable de Narcisse convient parfaitement à la peinture. La peinture est-elle autre chose que l’art d’embrasser ainsi la surface d’une fontaine ? », Ibid, p. 135
[8] On pourra se reporter au livre de Victor Stoichita, Brève histoire de l’ombre, Genève, DROZ, 2000. L’auteur montre comment la représentation occidentale découvre « le stade du miroir comme un détournement/dépassement du stade de l’ombre. », p. 37.
[9] Mots prononcés par René Berger dans la vidéo.
[10] Rosalind Krauss, « Video : The Aesthetics of Narcissism », in October, Vol. 1., 1976, pp. 50-64.
[11] Jacques Lacan, Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique (1954-1955), texte établit par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2003.
[12] Mots prononcés par René Berger dans la vidéo.
[13] Ibid.
[14] Ibid.
[15] Ibid.
[16] René Berger, La mutation des signes, Paris, Denoël, 1972, p.16


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 1. Edito
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