home  Lignes de fuites  Hors-série 2 - juin 2011
Effets de flou en régions humoristiques : quelques pistes dignes d’alcool

Que peut bien avoir affaire l’humour avec le flou, au-delà de la précision légendaire de ses procédés ? À travers certaines propositions et certains personnages d’Alphonse Allais, d’Eric Duyckaerts et de Jacques Tati, esquisse de quelques cas d’insolence à tâtons, où le brouillage des certitudes se mêle aux vapeurs d’alcool.

 Charlotte Serrus

Effets de flou en régions humoristiques : quelques pistes dignes d’alcool

Vous voyez d’ici les avantages de mon ustensile ?
- Je les vois, Cap, mais je ne les distingue pas bien [1]

Il était flottant, comme un somnambule heureux [2]

On a coutume d’associer l’humour à une mécanique de précision dont les rouages, finement assemblés, en viendraient à provoquer une hilarité tout horlogère. Soit. Mais qu’advient-il lorsque celle-ci semble fonctionner moins par pointes affûtées que par propositions évasives, permutations confondantes ? Lorsqu’elle s’adjoint d’une dose incommensurable d’incertain ? Dans ces cas peut-être, l’on touche au flou dans ce qu’il compte de netteté défaillante, sans pour autant - et loin s’en faut - qu’aucun manque de rigueur ne se fasse sentir dans la mise au point. Les quelques œuvres abordées ici, parlant chacune depuis ses médiums et son époque, témoignent par endroits de jeux d’accommodations savamment construits, desquels surgissent une part de trouble : il ne s’agira donc, à vrai dire, que d’effets de flou. Davantage, humour et flou ont ceci de commun qu’ils nuisent aux principes de clarté, de cohérence et d’intelligibilité. C’est ainsi qu’ils entrent parfois en combines, producteurs d’incertitude (des contours, des distinctions, du sens), perturbant les “allant de soi” logiques, spatiaux ou visuels. Dans cet art des formulations opaques et des définitions rendues inopérantes à force d’estompages, l’un et l’autre apparaissent d’abord comme d’incontournables outils de mise en doute.

Les reconnaissances manquées : fumisme fumeux et autres embrouilles

À l’orée du XXe siècle, la Belle Epoque voit se multiplier, en particulier dans la presse illustrée alors en plein essor, les blagues d’atelier qui accumulent les allusions à l’ombre et au flou, notamment autour de la monochromie figurative [3]. Ces combles de l’image, parodies de tableaux bientôt systématisées, sont connus pour proposer des fictions [4] de toiles entièrement noircies : Alphonse Allais en publie une variation célèbre dans son Album Primo-Avrilesque (1897) sous le titre Combat de nègres dans une cave, pendant la nuit. Mais la boutade connaît d’innombrables déclinaisons, où des situations visuelles alambiquées se plaisent à malmener le discernement : ce sont les tunnels ferroviaires, les wagons fumeurs et les tirs de canon en pleine bataille, les tempêtes de neige impénétrables, les défauts d’éclairage, les développements photographiques malencontreux... On a aussi recours, parmi ces frasques, à des scènes plongées dans le brouillard ; les distinctions s’annulent - la dérision de l’impressionnisme n’est jamais loin - et l’on se retrouve à chercher le “sujet” sous les hachures. Chaque fois, la relation disjointe que l’image entretient avec sa légende provoque, non sans humour, une perception empêchée à différents degrés (du flou au noir total). La représentation, plongée dans l’équivoque, se cogne alors à ses propres limites, ne laissant parfois aucune chance d’y voir clair, sinon par le détour du titre.
Allais, qui participa à plusieurs reprises au Salon des Arts Incohérents, fut l’un des acteurs de ce parasitage accru des représentations, dont on trouve plusieurs échos dans ses contes. Spécialiste des impostures littéraires, il usa entre autres stratagèmes de récits dits en chausse-trappe [5] : l’histoire brouille peu à peu ses propres pistes par de faux repères disséminés dans les phrases, si bien que la reconnaissance finale, tant attendue, ne se fait pas. En témoigne de manière emblématique un court texte intitulé Les deux hydropathes, histoire fumiste en deux tableaux dont un prologue [6]. Neuf heures du soir ; deux hydropathes finissent un café trempé de cognac et prennent le trottoir. S’ensuit une vive discussion à propos de l’itinéraire à suivre pour se rendre à leur « séance », chacun énumérant avec ardeur les rues en enfilade, sans rien céder au point de vue de l’autre. Vêtus tous deux de chapeaux reconnaissables qu’Allais prend soin de nous détailler - un « feutre mou » et un haut-de-forme - ils se séparent et l’on croit les retrouver un peu plus tard, lorsque deux fiacres entrent en collision au croisement des deux parcours - à leur bord, deux jeunes hommes aux coiffes identiques. Le narrateur poursuit : « Je m’approchai pour voir... Ce n’était pas eux ».
Avec Un drame bien parisien (1891), Allais reprend une configuration semblable pour relater l’histoire d’un couple de jaloux. Dans un climat de suspicion généralisée, chaque époux reçoit un jour un mystérieux message stipulant que l’autre assistera le jeudi suivant au bal des Incohérents, affublé d’un costume grotesque (elle déguisée en « pirogue congolaise », lui en « templier fin de siècle »). Fatalement alarmé, chacun des deux héros - du moins le suppose-t-on - se met en tête de surprendre sa moitié en fâcheuse posture, et de le démasquer. Une joyeuse aporie s’installe ainsi au sixième chapitre, titré « Où la situation s’embrouille » : ledit soir, parmi les convives travestis, une pirogue et un templier se retirent pour souper ensemble. Le subterfuge éclate :
Puis, d’un mouvement brusque, après s’être débarrassé de son masque, il arracha le
loup de la pirogue.
Tous les deux poussèrent, en même temps, un cri de stupeur, en ne se reconnaissant
ni l’un ni l’autre.
Lui, ce n’était pas Raoul.
Elle, ce n’était pas Marguerite. [7]

Ces récits truqués, dont les événements les plus notables se déroulent de nuit dans une ambiance un brin festive, jouent de dissimulations (le bal masqué) et d’ellipses (la succession d’épisodes brefs et incomplets) que le lecteur s’empresse malgré lui de combler. Mais de telles projections sur l’avancée de l’intrigue se révèlent fragiles : nous sommes en fait fourvoyés par une succession de fumigènes rhétoriques, tantôt faits de détails singuliers qui plantent le décor, tantôt de temps morts meublés de calembours ou d’anecdotes qui achèvent de détourner notre attention. Allais est passé maître dans l’art d’emporter avec lui les sphères de la cohérence par déviations successives, tout en contorsions, quitte à ce que toute identification, parfois, soit abolie. Ici, deux séries d’événements analogues se ratent l’une l’autre : leur rencontre s’avère factice, dévoilant la fiction comme artifice, pure construction langagière. Et le rôle des à-peu-près ne doit pas être sous-estimé dans cette affaire : c’est à partir d’une approximation initiale (certains faits manquent à l’appel pour reconstituer clairement le tout), creusée à mesure que l’histoire nous enveloppe, que le grand écart final se produit. Dans le cas des récits en chausse-trappe, à l’instar des Peintures monochroïdales, l’obstruction se veut totale. Pour autant, la mise en suspens des indices de lecture n’est pas absolument clôturée par la chute : si la situation se dénoue en partie (et faussement) par la scène de non-reconnaissance (des personnages entre eux, des personnages par le lecteur ou par le narrateur), les tenants de l’intrigue principale s’esquivent (Que sont devenus Raoul et Marguerite ? Les deux hydropathes chapeautés ?), noyés dans le quiproquo. En somme, le premier pan de l’histoire, brusquement évacué, continue de flotter...
À propos des aventures du Captain Cap (1902), personnage toujours entre deux rives, Daniel Grojnowski évoque un « humour “en roue libre”, [qui] simule la plénitude cotonneuse que procure l’alcool, une impression d’apesanteur où l’âcreté des conjonctures s’édulcore » [8]. Les rythmes d’écriture se font ici plus lâches, et les descriptions oiseuses s’étirent dans une logorrhée imbibée de cocktails, dont chaque recette fait l’objet d’une notice détaillée en fin de recueil. Notons par ailleurs, et c’est frappant, qu’Allais et ses acolytes (en groupuscules : des Incohérents aux Hydropathes, en passant par les Hirsutes et autres Zutistes) furent rassemblés sous la bannière des “fumistes”, terme qui désigne aussi une profession et non des moindres : celle d’entretenir les conduits de cheminées et les appareils de chauffage... Cette culture des malentendus, promotrice d’une « indistinction généralisée » [9] enchevêtrant ruse et séduction, serait-elle donc indissociable des espaces fumeux [10] ? Force est de constater que la fumée sans feu des mystifications fumistes va dans ce sens - la Joconde caricaturée par Sapeck dans Le Rire, pipe en bouche, ne nous démentira pas.


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L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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