home  Lignes de fuites  Hors-série 2 - juin 2011
Effets de flou en régions humoristiques : quelques pistes dignes d’alcool

Que peut bien avoir affaire l’humour avec le flou, au-delà de la précision légendaire de ses procédés ? À travers certaines propositions et certains personnages d’Alphonse Allais, d’Eric Duyckaerts et de Jacques Tati, esquisse de quelques cas d’insolence à tâtons, où le brouillage des certitudes se mêle aux vapeurs d’alcool.

 Charlotte Serrus

Evidences qui divaguent - la méthode pneumatique

Un siècle plus tard, un artiste en particulier semble réactiver sciemment certaines procédures allaisiennes. Connu pour ses conférences vidéo où les démonstrations scientifiques se frottent à l’absurde, Eric Duyckaerts a jeté son dévolu sur la figure du professeur érudit, qu’il incarne avec fougue, paperboard à l’appui, dans un mélange de gratitude et de corrosion. Mimé dans ses moindres tics déclamatoires et gestuels, infatigable d’hermétisme, le maître à penser (dès Magister, en 1989) se trouve parodié à l’aide de ses propres armes d’éloquence [11], au cœur de la construction des discours. Citations latines non traduites lancées à tout va dans un rictus retors, digressions multiples et tortueuses, explications différées, corrélations boiteuses, lors de ces spéculations à la fois discordantes et vraisemblables, l’acharnement minutieux à justifier le bien-fondé des propos aboutit aux plus splendides aberrations - la plus célèbre d’entre elles étant certainement l’hypothèse de « la main à deux pouces » [12]. Les références, pourtant maniées avec la plus grande exactitude, colportent à même la langue de petites dissidences qui mettent le logos en déroute, l’emmenant définitivement hors-piste. Les vocables majoritaires accouchent bientôt de monstres logiques, et les évidences, savamment épluchées, se perdent en cours de route.
Il y aurait ici deux types d’effets de flou agissant de concert : le premier, que l’on pourrait dire de condescendance, advient lorsque l’orateur s’évertue narquoisement à noyer son public sous une pléthore de renvois (la ratiocination en tant que brouillamini creux : la parodie de l’érudit). Dans le même temps, les dédales théoriques mis au point par Duyckaerts entonnent une logique biaisée, dont l’irrésolution rejoint une méthode créatrice de dissolution des certitudes (les paradoxes et leur confusion féconde comme boîte à outils). Cette sorte de flou spéculatif, qui fonctionne moins par lacune que par surcharge, n’a rien d’un état arrêté : elle est bien davantage une dynamique, le moteur d’une entreprise de divagations. À ce titre, attardons-nous sur le premier ouvrage publié par l’artiste belge en 1992, Hegel ou la vie en rose. Dans ce texte inclassable, la mise en fuite des discours de vérité s’établit sous la tutelle philosophique de Hegel, considéré (à revers du procès postmoderne habituel) comme un initiateur malgré lui de L’ère du soupçon. Constatant que l’Art ne fait décidemment pas bon ménage avec l’évidence, Duyckaerts consacre l’essentiel de ses élucubrations au décalage irrémédiable qui persiste entre certitude et vérité. En voici la prémisse :
L’adoption d’une vérité par une personne (à moins que ce ne soit le contraire) se
transforme progressivement pour elle en une certitude et [...] au cours de ce
processus d’appropriation, la vérité a continué son bonhomme de chemin pour, en
fait, se trouver bien au-delà de la certitude de cette personne. Le dialogue, un peu
abstrait, que je me faisais pendant les insomnies ressemblait un peu à ça :
J’en suis sûr !
Trop tard ! [13]

Inutile d’ajouter que la conscience même de ce décalage, une fois parvenue à l’état de certitude, en produit un nouveau qui saborde sa propre vérité, et ainsi de suite... Il y a dans ce phénomène, à condition qu’on veuille bien nous accorder une traduction optique, une succession de bougés, comme une chronophotographie courant sans cesse après sa propre mise au point. Pour illustrer cet « autodéplacement » permanent, Duyckaerts convoque quant à lui le mouvement caractéristique du serpent, qui « va tout droit tout en suivant des sinuosités complexes ». De la même manière, « Vérité et certitude se jouent de leur évolution comme les volutes d’une reptation » [14]. À l’instar des labyrinthes crétois chers à l’artiste [15] - sans parler des entrelacs - on ne se perd jamais vraiment, puisque le chemin méandreux à parcourir est unique (pas de bifurcations au choix), mais on ne cesse pour autant de tourner autour du centre, de s’en rapprocher et de s’en éloigner, sans jamais pouvoir l’atteindre. Si le principe même d’un fil conducteur n’a alors plus de raison d’être, les émanations de flou ne sont peut-être qu’un effet de complexité. Toutefois, celui-ci a son importance...
Plutôt que de tenter inutilement de résoudre une telle question de front, Duyckaerts choisit de la laisser papillonner en mettant au point une « procédure de sommeil systématique » : dormir le plus possible, jusqu’à ce qu’une inconscience partielle s’ensuive. L’autohypnose dans laquelle il se plonge par méthode, sans en attendre rien de précis, lui permet d’enclencher des dérives mentales qui se traduisent, la plupart du temps, par l’élaboration de néologismes en tout genre. Ce « système de flottaison » [16], qui dilue la certitude dans l’intermédiaire du demi-sommeil, rejoint le rire par son état de présence distraite, mais se conçoit aussi comme un appareil critique en révélant les impasses d’un discours essentiellement façonné par les ancrages logiques. De fait, la certitude, la netteté de ses contours et ses différents corollaires (les principes d’identité et d’équilibre) se trouvent déboutés : « Finalement, ce dont j’avais besoin, c’était d’un schéma de décalage et pas d’un théorème » [17] - c’est-à-dire aussi, d’une bonne dose d’indétermination. Duyckaerts précise d’ailleurs plus loin que l’apprentissage du dormeur relève d’une « texture » singulière, cotonneuse pourrait-on dire : ses délestages sont à la fois utiles, puisqu’ils provoquent des « modifications de point de vue » inédites, et inutilisables, car ils ne donnent lieu à aucune « recette de comportement » [18]. Se laisser flotter devient ici une condition nécessaire à l’échappée poétique de l’artiste humoriste.
Du point de vue de l’écriture elle-même, Hegel ou la vie en rose ne manque ni de clairvoyance, ni de précision. Mais ce constat est aussitôt contrebalancé par une architecture textuelle en glissade continue, qui ne parvient jamais à se fixer. Le discours obéit à un principe de variabilité qui prend en charge au niveau formel l’instabilité philosophique du postulat de départ : changeant régulièrement de cap, les arguments s’enchaînent, liés chaque fois les uns aux autres par un dénominateur commun si infime que la marche générale du propos se perd discrètement au fil des mots. Point de paragraphes ; juste un flux langagier dont in fine on a égaré l’objet. Ainsi passe-t-on insensiblement de réflexions sur la « prophétie auto-réalisatrice » hégélienne au récit d’une scène d’amour, de la passion de l’artiste pour les mots croisés à des considérations éthiques sur le sentiment d’injustice, puis à l’introduction du facteur temps dans les équations fractales... Si le propre de la vérité est d’indiquer une direction, ce texte n’en prend résolument aucune. En optant pour les analogies dérivantes, Duyckaerts conduit son raisonnement entier vers un non-lieu insaisissable, et se noie volontiers dans la question des rapports. Ce sont ici les techniques de transition (mots et périphrases de liaison, connecteurs logiques) qui induisent un contenu textuel en déplacement permanent [19] : glissements énonciatifs, revirements de registres, jeux interminables de passages, les histoires se mêlent, débitées à partir de mots-pivots qui les font rebondir. Sous la forme d’un coulissement de terme à terme, elles s’agencent ainsi en fondus enchaînés.
Au cours de l’une de ces variations linguistiques [20], l’artiste s’attarde sur la différence entre « termes de masse » (qui acceptent le partitif, et sont divisibles sans perdre l’uniformité de leur substance) et « termes comptables » (les objets individués, indivisibles à quelques usages près). Ainsi dira-t-on “de l’eau”, “de la purée” (ajoutons “du brouillard”), et non, du moins dans la configuration habituelle, “de la clé de voiture ” ou “du cendrier” - sauf si l’on décide dans un élan régressif de les ingérer, à l’image du nouveau-né qui, précise-t-il lors d’une performance ultérieure [21], conçoit sa becquée comme un « océan de pomme »... Mais ce premier effort de distinction, comme toujours chez Duyckaerts, se mue en pirouette, et finit par créer dans la langue quelque chose comme un regain de vague. Déroulant les exceptions à la règle tout juste énoncée dans certaines expressions courantes (quoi d’ailleurs de plus liminal que le flou ?), il aboutit à cette phrase : « Nous fumions de la cigarette, allongés sur du lit, recouverts par du drap, éclairés par une lumière » [22]. Les objets usuels, devenus louches, fonctionnent alors comme des plats de bouillie.
Citons un autre exemple de permutation confondante, qui concerne cette fois les convictions philosophiques. Poursuivant sa démonstration, Duyckaerts se lance dans le récit des “quatre sages” [23] : sentant la mort venir, de vieux maîtres entament chacun un long périple de par le monde - pour le premier, « Il n’y a que des surfaces » ; « La vérité est enfouie » selon le second ; « Tout est grainé » pour le troisième, lorsque d’après le dernier, « Tout est lisse ». Par le plus grand des hasards, tous se retrouvent à partager quelques verres autour d’une même table. À ce stade - l’alcool aidant - leurs considérations respectives sur le réel s’empêtrent dans un cercle vicieux : l’un s’accorde avec l’autre, qui lui-même adhère à la théorie du suivant, jusqu’à ce que leurs idées s’agencent en circuit fermé. Ce jeu d’intrication des positionnements, qui fait jaillir l’arbitraire des systèmes de pensée en rendant leurs frontières poreuses, tient d’une figure que les logiciens évitent comme la peste : celle de la « régression à l’infini », boucle logique pouvant se poursuivre indéfiniment, et qui sert d’infrastructure fumeuse au texte lui-même. Duyckaerts se délecte de ces chemins abscons qui font moteur. Fervent admirateur d’Allais, usant d’une économie textuelle différente et plus fluide encore, ses propositions relèvent d’une affaire similaire de mise à distance et d’orchestrations savantes, où le maniement du brouillage passe en priorité par l’erratique pour faire vaciller les présupposés de l’interlocuteur : il s’agit, ce faisant, d’« inventer de nouvelles erreurs » [24] porteuses de complications opportunes.


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