home  Lignes de fuites  Hors-série 2 - juin 2011
Effets de flou en régions humoristiques : quelques pistes dignes d’alcool

Que peut bien avoir affaire l’humour avec le flou, au-delà de la précision légendaire de ses procédés ? À travers certaines propositions et certains personnages d’Alphonse Allais, d’Eric Duyckaerts et de Jacques Tati, esquisse de quelques cas d’insolence à tâtons, où le brouillage des certitudes se mêle aux vapeurs d’alcool.

 Charlotte Serrus


Ces trois épisodes humoristiques, abordés ici trop brièvement, sont porteurs de dérives salutaires pour la vision (pour la raison). Il y aurait tant à dire sur ces sagesses de travers, où la netteté se double d’une irrépressible propension à rendre les cadres indécis. Dans le cas d’Allais conteur, ce sont les fumées rhétoriques de la mystification, celles qui déjouent les fausses clartés du sérieux et de la cohérence narrative, les faisant parfois basculer dans l’indistinction la plus totale. Partant d’un flottement méthodique qui le met en condition, Duyckaerts opère pour sa part le passage d’un flou de façade (la caricature de l’universitaire en mal de références impénétrables) à un brouillage consciencieux des certitudes enracinées. Enfin, l’on aurait presque chez Tati un équivalent spatial à ces phénomènes : avec Hulot, la figure comique du distrait se réinvente un flou de myope, qui opère par dissolution des trajectoires à but et des rigidités de l’urbanisme. En aucun cas le vague n’est ici une fin en soi, mais bien un outil de distorsion, un réservoir de possibles qui rejoint les états vaporeux de l’alcool : depuis les hydropathes, ces allergiques à l’eau pure, jusqu’aux festivités arrosées du Royal Garden, l’art et l’humour se concoctent à l’aune des comptoirs de bistrot.

Notes

[1] Alphonse Allais, « Le Captain Cap » (1902), Œuvres anthumes, Paris, Robert Laffont, 1989, p.1091.
[2] Eric Duyckaerts, Hegel ou la vie en rose, Paris, L’Arpenteur Gallimard, 1992, p.88.
[3] À ce propos, nous renvoyons à l’étude de Denys Riout, La peinture monochrome, histoire et archéologie d’un genre, Nîmes, Jacqueline Chambon, 2003, pp.167-224.
[4] Comme le souligne encore Denys Riout, la plupart de ces propositions n’ont d’existence qu’imprimée, à l’exception de celles, aujourd’hui perdues, qui furent présentées aux différentes expositions des Incohérents entre 1882 et 1893.
[5] Ce procédé littéraire, entre bien d’autres, a été analysé avec soin par Daniel Grojnowski dans Comiques, d’Alphonse Allais à Charlot, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2004, pp.33-38, et Aux commencements du rire moderne, l’esprit fumiste, Paris, José Corti, 1997, pp.300-302.
[6] Paru en 1880 dans La Cravache puis dans L’Hydropathe, ce texte de jeunesse a été reproduit par Daniel Grojnowski dans Comiques..., op. cit., pp.147-148.
[7] Alphonse Allais, « À se tordre, histoires chatnoiresques » (1891), Œuvres anthumes, op. cit., p.48.
[8] Daniel Grojnowski, Aux commencements du rire moderne..., op. cit., p.197. Voir aussi Alphonse Allais, « Le Captain Cap », Œuvres Anthumes, op. cit., pp.1039-1156.
[9] Daniel Grojnowski, Aux commencements du rire moderne..., op. cit., p. 51.
[10] Une recherche étymologique nous apprendra que l’appellation, dans son sens figuré, provient d’un vaudeville daté de 1840, qui mettait en scène un fumiste farceur...
[11] Duyckaerts a d’abord suivi une formation de juriste, avec ses incontournables tournois de rhétorique, puis de philosophie à l’Université de Liège. Voir Eric Duyckaerts, Palais des glaces et de la découverte, 52e exposition Internationale d’Art, Biennale de Venise, du 10 juin au 21 novembre 2007, textes de Jacques Dubois, Christine Macel et Hans-Ulrich Obrist.
[12] Voir notamment les vidéos Conférence sur la main et La main à deux pouces, datées de 1993.
[13] Eric Duyckaerts, Hegel ou la vie en rose, op. cit., pp. 9-10.
[14] Ibid., p.43.
[15] Voir notamment sa performance intitulée Qu’appelle-t-on sortir ?, donnée à la Villa Arson en 2007.
[16] Eric Duyckaerts, Hegel ou la vie en rose, op. cit., voir pp.12-14.
[17] Ibid., pp.16-17.
[18] Ibid., pp.23-24.
[19] « Pourvu qu’un texte puisse être reçu comme mobile », affirme Duyckaerts dans « Et ça ? » (2000), Théories tentatives, Paris, Léo Scheer, 2007, p.16.
[20] Eric Duyckaerts, Hegel ou la vie en rose, op. cit., voir pp.48-50.
[21] Mon ex, en 2007.
[22] Eric Duyckaerts, Hegel ou la vie en rose, op. cit., p.51.
[23] Ibid., voir pp.51-54.
[24] Eric Duyckaerts, « Cucurbitacée sauvage » (2005), Théories tentatives, op. cit., pp.63-64. Cette proposition s’inspire ouvertement des Aphorismes de Christoph Lichtenberg.
[25] Le personnage de Hulot apparaît d’abord dans Les vacances de Monsieur Hulot (1953), puis dans Mon oncle (1958), PlayTime (1967), et enfin Trafic (1971).
[26] Jacques Tati cité in Jean-Philippe Guerand, Jacques Tati, Paris, Gallimard, 2007, p.120.
[27] André Bazin, « M. Hulot et le temps », Qu’est-ce que le cinéma (1958), Paris, Editions du Cerf, 2010, p.43.
[28] Gilles Deleuze, Cinéma 2, L’image-temps, Paris, Minuit, 1985, voir pp.89-91. Citons également l’article d’Elisabeth Wetterwald intitulé « Jacques Tati, le comique de l’oblique », Artpress Spécial n°24, 2003, pp.95-97, où le flou dégagé par Hulot est opposé à la raideur bergsonienne.
[29] Le dernier scénario écrit par Tati en 1973, projet resté inachevé, s’intitulait précisément Confusion.
[30] Jacques Tati, Deux temps, Trois mouvements, La Cinémathèque Française, Paris, exposition du 8 avril au 2 août 2009, voir notamment pp.141-142.
[31] Le premier nom envisagé par Tati pour le personnage de Giffard était d’ailleurs Gipert (“J’y perds”), voir François Ede et Stéphane Goudet, PlayTime, Paris, Cahiers du Cinéma, 2002, p.116.
[32] « C’est si pratique, tout communique ! » lançait déjà Madame Arpel à ses voisines dans Mon oncle, en pleine visite guidée de sa villa moderne.


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