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Genre et ethnicité régionale dans les fictions filmées françaises récentes : l’exemple de la Corse

Comment et pourquoi étudier l’ethnicité régionale dans les fictions de cinéma et de télévision en France ? A propos et à partir de l’exemple de la Corse, cet article propose quelques jalons pour construire un objet à l’intersection des théories du genre, de la sexualité, de l’ethnicité et du film. Une brève analyse du film Un prophète (Fr., Jacques Audiard, 2009) illustre ce projet.

 Pascal Génot


I. Ethnicité régionale, approche gender et études filmiques

Le concept d’ethnicité pourrait prêter à confusion hors du domaine de recherches qui lui est consacré : mieux vaut rappeler ce qu’on étudie par là ; puis, préciser ce qu’on appellera « ethnicité régionale ». De même, il n’est pas inutile de mentionner brièvement en quoi consiste l’approche gender ; on soulignera que, pour notre objet, elle implique les genres et les sexualités. Il sera alors temps de considérer comment une approche gender de l’ethnicité régionale peut être effectuée en études filmiques.
Des « ethnies » à l’ethnicité...
Pour les théories contemporaines, l’étude de l’ethnicité n’est pas celle des ethnies en tant que type de groupe anthropologique. Depuis la rupture identifiée aux travaux de l’anthropologue norvégien Frederik Barth et de son équipe fin des années 1960, l’étude des groupes ethniques, jusqu’alors basée sur les traits culturels saillants (idiome, coutumes...) et les structures (familiales, religieuses...), s’est déplacée vers les frontières de groupes. Barth précisait : « Le meilleur usage du terme ethnicité est celui d’un concept d’organisation sociale qui nous permet de décrire les frontières et les relations des groupes sociaux en termes de contrastes culturels hautement sélectifs qui sont utilisés de façon emblématique pour organiser les identités et les interactions. » [cité in Poutignat et Streiff-Fenart 2008, 200]. Par « ethnicité », on entend dès lors « un schème général de partition sociale, opérant par position de frontière entre des Nous et des Eux  » [Poutignat et Streiff-Fenart, XII]. Dans ce contexte théorique « after-Barth  », l’anthropologue indien Arjun Appadurai propose que nous tenions «  pour culturelles les différences qui seules expriment ou encore préparent à la mobilisation des identités de groupes » [2005, 45]. La question de l’ethnicité diverge ainsi de celle la « diversité » : les différences culturelles, telles que repérées classiquement, peuvent s’estomper sans que l’ethnicité prenne ce chemin ; ce « paradoxe de l’ethnicité » [Poutignat et Streiff-Fenart, 77] n’en est pas un, s’il ne s’agit pas de différences entre cultures mais de production et de mobilisation d’identités collectives ― à la suite de Bruno Ollivier en Sciences de l’Information et de la Communication, nous comprenons les identités comme des « systèmes de représentation de soi et de l’autre  » [2009, 8] : objets relationnels, elles résultent de médiations et de médiatisations, d’impositions plus ou moins violentes, de conflits et de négociations, d’appropriations ou de rejets individuels et collectifs. Les médias - au sens large : presse, cinéma, radio, télévision... mais aussi, par exemple, les musées - sont, en cela, un site majeur de production performative des identités : ils les mènent à exister en les donnant à voir et à « lire » [Bourcier 2011, 101].
... et à l’ethnicité « régionale »
Du concept général d’ethnicité à la notion plus particulière d’ethnicité régionale, un « détail » est d’abord à relever : parler d’ethnicité régionale, c’est, pour commencer, employer une notion que (presque) personne n’utilise dans le champ français. La notion y est extrêmement peu fréquente, sans doute du fait d’une réception encore difficile du concept d’ethnicité, concurrencé par celui d’ethnicisation, guère mobilisé ailleurs qu’en France [Bertheleu 2007]. Il est significatif, à cet égard, qu’une de nos principales et rares références nationales à l’ethnicité régionale - « Ethnicité au-delà, régionalisme en-deçà » du sociologue Gabriel Gosselin [1983] - rejette le concept d’ethnicité, la perspective barthienne des ethnic studies n’ayant manifestement pas été reçue (le texte « clé » de Barth, l’introduction à l’ouvrage collectif Ethnic Groups and Boundaries. The Social Organization of Culture Difference édité à Oslo en 1969, n’a été publié en français qu’en 1995). Il est également indicatif qu’une requête sur le moteur de recherches Google livre un nombre de résultats 200 fois plus élevé pour « regional ethnicity » (12 400 résultats) que pour « ethnicité régionale » (86 résultats ; dont 11, il me faut l’indiquer, concernaient mes travaux), écart qu’on ne peut attribuer à la seule importance de l’anglais sur le web, d’autant moins que « ethnicisation » apparaît près de 3 fois plus que «  ethnicization » (90 100/39 500 résultats - requêtes effectuées depuis la France le 29/12/2011). Une préférence des chercheurs français pour la question du régionalisme n’explique pas non plus cet écart, cet objet étant aussi bien présent dans le champ anglo-saxon, d’une part, et étant, d’autre part, connexe mais différent, plus « politique » que « social ». En revanche, une partie de l’explication se trouve probablement dans le peu d’intérêt que suscite la question régionale au sein des sciences sociales et de la pensée critique (de gauche) en France, relativement à la place qu’elle tenait au début des années 1980 : alors, les Actes de la recherches en sciences sociales, revue dirigée par Pierre Bourdieu, consacraient un numéro au thème de l’identité avec cinq articles sur six relatifs à la question régionale [Bourdieu (dir.) 1980]. A la même période, sur une ligne aussi proche qu’opposée au sein de la sociologie hexagonale, l’équipe de recherche d’Alain Touraine sur les « nouveaux mouvements sociaux » rendait compte de son « intervention » auprès des « luttes occitanes » [Touraine et al., 1981]. Depuis, les « noms » de la discipline ont délaissé le sujet, signe d’un effacement plus large dont il faudrait rechercher les causes (thèmes de recherches favorisés par l’État, essor des discours sur « l’immigration » et d’un « néo-racisme », persistance retorse d’un habitus intellectuel jacobin, ou, encore, effets d’une pensée deleuzo-guattarienne où les identités, fussent-elles de « minorités », ne trouvent pas grâce ― voir les critiques formulées sur ce point par Marie-Hélène Bourcier [2006, 168-187 ; 2011, 184-191]).
Peu fréquente, la notion d’ethnicité régionale apparaît ensuite peu précise, du fait de la polysémie de « région ». Elle implique une échelle géographique, à la fois restrictive (la région est une partie) et unificatrice (elle forme un tout), dépendante d’un cadre de référence (le « grand tout » dont ce « moindre tout » qu’est la région est une partie). C’est-à-dire qu’elle dépend du point de vue et des motivations à la délimiter (rarement, pour ne pas dire jamais, exempts de questions de pouvoir-s). Pour nous, reprenant un sens courant, ce cadre est l’Etat-nation : une région en est une subdivision interne, politico-administrative (les 27 Régions actuelles de la République française, dont 22 en Métropole) et/ou « historique » (héritage des Provinces de l’Ancien Régime ; soit, là aussi, d’une administration des périphéries par le centre). Par « ethnicité régionale », nous désignons donc ce « schème général de partition sociale, opérant par position de frontière entre des Nous et des Eux » dans le contexte des rapports de pouvoir entre l’État-nation et « ses » régions. L’ethnicité régionale, telle que nous cherchons à la repérer dans la culture, prend sens dans les contradictions de cultures et d’identités nationales qui, à la fois, sont posées comme unifiées et, en même temps, produisent des différences dont elles s’alimentent. D’après Stuart Hall, « les États-nations européens et leurs cultures nationales sont [..] le résultat d’une hybridation massive alors que ces nations se narrent elles-mêmes comme unitaires, qu’elles se racontent comme unifiées, comme construisant une seule identité culturelle et produisant un seul type de personnes. Et pourtant, nous savons bien que ces cultures nationales ont toujours été construites au travers de différences de genres, de classes, de régions, à travers des migrations et des conquêtes » [2009, 31]. Cette perspective, indiquée par un représentant majeur des cultural studies britanniques, nous éloigne d’un régionalisme culturel orthodoxe qui ne verrait, dans le rapport entre l’Etat-nation et les régions, que la mécanique oppressive du fort vis-à-vis du faible. La culture nationale d’un pays comme la France ne se limite pas à nier ou laminer les différences internes, comme le dénonce la doxa régionaliste : ces différences sont entretenues avec au moins autant de constance ― en tous les cas, c’est la piste qu’il nous semble juste de suivre. Nous ne cherchons pas, en conséquence, un processus d’acculturation unilatéral - généralement perçu sur le plan de l’effacement, par ailleurs palpable, des langues « régionales » en situation de diglossie - mais comment est produite et reproduite, au sein d’une société stato-nationale, la différenciation de groupes ethno-régionaux, et avec quelles implications. Ceci sans présumer d’une ethnicisation de la société française récente et « problématique » : comme notion, l’ethnicité régionale sert à nommer un phénomène socio-anthropologique ; elle n’en dit, et, surtout, n’en attend, ni un « Bien » ni un « Mal ».
L’approche « gender » : les rapports de sexe sans les genres et les sexualités ?
Tel que généralement défini - y compris dans l’« approche genre » intégrée au Programme pour le Développement des Nations Unies [PNUD 2007] -, « le genre » désigne la construction sociale et culturelle des rôles féminins et masculins et des relations entre les sexes. Cette conception permet de ne pas viser un pôle seulement (« la » ou les femme-s) d’un objet éminemment relationnel et intègre l’égalité entre les sexes comme objectif (donc, le constat d’une hiérarchisation sociale entre les hommes et les femmes, ainsi que des valeurs associées au masculin et au féminin, au bénéfice des premiers). En revanche, les genres et les sexualités risquent d’être laissés dans un angle mort par une approche «  gender » trop stricte, systématisant des catégories binaires (hommes/femmes, masculin/féminin, masculinité/féminité...) ; dans le même temps, si, afin de défaire ce binarisme - perspective de déconstruction « queer » -, on ne veut rien voir à partir de la variable sociologique « h/f », l’analyse de la hiérarchisation oppressive entre les sexes sociaux peut, à son tour, tendre à s’effacer, cas tout aussi problématique. Sans prétendre à autre chose qu’un rappel de ces questions connues des gender studies [Bereni et al, 14-15] et de la théorie féministe [Dorlin 2008], nous choisissons de considérer l’articulation de rapports de pouvoir sans postuler le primat d’un d’entre eux. Ce choix est relatif à notre projet : sans oublier ce que le genre doit aux rapports de classe et à l’ordre socio-économique, nous perdrions à négliger ce que l’ethnicité doit aux liens du genre et de la sexualité. La philosophe Elsa Dorlin le résume : « si le genre précède le sexe, [...] la sexualité précède le genre  » [2008, 55]. Dans notre culture, le genre est traversé par l’opposition, toute aussi binaire et construite, entre l’homo- et l’hétérosexualité (et inversement). L’ethnicité s’analyse imparfaitement sans la sexualisation articulée au genre des identités ethniques ou « racialisées » servant à établir, par opposition, les identités de sexe, de genre et socio-sexuelles « normales », « civilisées », qu’il s’agisse de l’identité hétérosexuelle ou, plus récemment, d’une homosexualité normative [Dorlin, 88-108]. Par ailleurs, l’existence de genres variés au-delà des normes de « la » féminité et de « la » masculinité elles-mêmes variables dans le temps et l’espace (par exemple, l’existence d’une masculinité gay « bear » ou lesbienne «  butch  » qui, et ne s’équivalent pas, et ne sont pas équivalentes à « la » masculinité qui serait là juste reconduite par « imitation » [Bourcier et Molinier (dir.) 2008]), nous enjoint d’interpréter les signifiants de genre en fonction du contexte culturel, précaution épistémique afin de ne pas reconduire incidemment une forme ou une autre d’ethnocentrisme. Dans la perspective d’une analyse critique de représentations filmiques, cette attention au contexte est primordiale.
Une approche gender (de l’ethnicité régionale) en études filmiques
L’apport des gender studies aux études cinématographiques et audiovisuelles est désormais connu [Burch et Sellier 2009]. Ces études formant un champ académique pluridisciplinaire sur le cinéma, la télévision et les « nouveaux médias »/« nouvelles images », il nous semble juste de considérer que cet apport porte, potentiellement, sur les problématiques « de genre » en leur ensemble ; une sociologie interrogeant la dimension genrée des métiers du cinéma, par exemple, reste à faire dans le cas français. Toutefois, c’est principalement dans la perspective de l’histoire culturelle et des représentations que cet apport s’effectue dans le champ français, au croisement de l’héritage du féminisme matérialiste et de la sociologie critique, de l’histoire du cinéma et de l’analyse textuelle des films. Principaux représentants de l’approche « genrée » du cinéma en France, Nöel Burch et Geneviève Sellier présentent ainsi leur projet : « une analyse critique des représentations filmiques en tant qu’elles reconfigurent inlassablement, et plus rarement critiquent les normes sexuées qui favorisent et légitiment la domination masculine  » [13]. Une part importante de pareille analyse tient de l’accès au contexte de production et de réception des films (ce qui ne demande sans doute pas tant de retorses élaborations théoriques qu’une immersion lente et compréhensive dans les sources ethnographiques, sociologiques, historiques...). Dans la sémiose, la construction d’un « contexte » détermine, en effet, l’interprétation d’un « texte » [Odin 2011] : l’interprétation des représentations filmiques sera donc fonction du ou des contexte(s) jugé(s) pertinent(s) par et pour la recherche (une société donnée à une époque donnée, un groupe social, un « public », l’espace de réalisation d’un film ou ceux, divers, de sa réception, etc.), ainsi que du ou des angle(s) de l’approche (idéologique, socio-économique, sociopolitique, socioculturelle, etc.). Pour une analyse des représentations filmiques de l’ethnicité régionale en sa relation au genre (au sens large indiqué incluant les genres et les sexualités), c’est, dans un premier temps, dans le contexte de la société (française) contemporaine à la production et/ou à la réception des films, et sous l’angle idéologique, que nous situons notre approche. Il s’agit de faire apparaître la dimension « ethno-genrée » des contenus filmiques, notamment sur le plan du récit et de la construction des personnages (par le récit, mais aussi le casting, l’interprétation et la mise en scène), puis de relier ce contenu des films aux idéologies dominantes portées par les discours politiques, médiatiques, intellectuels, etc., afin de chercher la convergence, ou la divergence, entre ces représentations filmiques et ces discours. Ce sont des études de réception et des publics, idéalement comparées à des études de production, qui permettront ensuite de diversifier ce niveau « 1 » de l’interprétation. Ce projet de recherche dépend donc, en première étape, de l’élaboration d’un corpus filmique.


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 Questions de genre. Cinéma, télévision, arts plastiques

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