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Genre et ethnicité régionale dans les fictions filmées françaises récentes : l’exemple de la Corse

Comment et pourquoi étudier l’ethnicité régionale dans les fictions de cinéma et de télévision en France ? A propos et à partir de l’exemple de la Corse, cet article propose quelques jalons pour construire un objet à l’intersection des théories du genre, de la sexualité, de l’ethnicité et du film. Une brève analyse du film Un prophète (Fr., Jacques Audiard, 2009) illustre ce projet.

 Pascal Génot


II. La Corse et les Corses dans les fictions filmées françaises récentes : un corpus


Il ne paraît pas indispensable de s’attarder longtemps sur la pertinence du choix de la Corse comme cas d’étude de l’ethnicité régionale en France : ni plus ni moins pertinente que d’autres identités ethno-régionales pour ce type de recherches, l’identité corse est, on en conviendra, l’une de celles qui a le plus manifestement été posée comme un « problème » dans l’histoire récente de la France. En revanche, il convient de stipuler qu’à défaut d’une étude comparative avec d’autres cas régionaux, aucune généralisation ne peut se faire (sans que, pour autant, ceci implique a priori une sorte de « spécificité » de l’ethnicité régionale en ce cas particulier : ce n’est là qu’une limite due à la méthode). Il convient également de dire que ce choix est lié pour l’auteur à une dimension personnelle : travailler sur le « terrain corse » me renvoie en tant que sujet individuel à une forte composante de mon identité et de mon expérience vécue, avec ce que cela engendre de facilités et de complications pour la recherche (de même qu’être un « chercheur-homme » travaillant sur le genre requiert une auto-analyse). C’est ici sur la constitution du corpus filmique que nous nous arrêterons.
Critères de constitution du corpus Ce corpus d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles françaises de fiction est identifié sur la base de personnages dénotés « corses » à partir, chronologiquement, de Nous deux d’Henri Graziani, avec Philippe Noiret et Monique Chaumette (1992). Ce film a la particularité d’être l’un des très rares à procéder d’une volonté de représenter la Corse d’un point de vue « intérieur », son auteur étant un partisan de la mise en œuvre d’un « cinéma corse », idée née dans le contexte du renouveau culturel régional des années 1970. Nous deux marque surtout l’amorce d’un retour de la Corse sur les écrans de fictions, après une absence quasi-totale de vingt ans environ. Il faut néanmoins le début des années 2000 pour voir augmenter significativement la quantité du corpus (et il faut remonter en-deçà des années 1950 pour trouver une production filmique relative à la Corse quantitativement voisine). L’année 2012 a été choisie comme « point de sortie » : de 1992 à 2012, ce corpus couvre une période qui paraît suffisante pour autoriser quelques déductions ; ces deux années sont, en outre, importantes sur le plan de l’histoire politique (en 1992, la Corse est devenue une collectivité territoriale sui generis de la République française ; en 2012, le statut des Régions en France évoluera, la situation de la Corse dans ce nouveau paysage politico-administratif restant, à l’heure où nous écrivons, indéfinie). Le corpus est, par ailleurs, borné à des productions professionnelles d’échelle nationale : il ne comprend pas la production régionale.
Composition du corpus Avec, pour l’instant, onze produits de cinéma et huit de télévision (dont la série Mafiosa produite par Canal +, qui compte trois saisons, bientôt quatre, de 8X52 minutes), ce corpus « corse » est certainement moins important que pour d’autres identités (le travail de Brigitte Rollet sur la représentation de l’homosexualité dans les fictions à la télévision française entre 1995 et 2005, par exemple, dont la méthodologie inspire notre projet, se base sur un corpus d’environ soixante titres pour la télévision et sur une seule décennie [Rollet 2007] ; la comparaison n’est ici, bien sûr, que méthodologique). Mais, là-aussi, ce corpus semble permettre de dégager des dominances, des variations, éventuellement, des ruptures, dans les représentations filmiques de la corsité. Il faut enfin préciser qu’il est établi au moyen d’une « veille » sur la presse régionale qui se fait l’écho du tournage et de la diffusion de films ou téléfilms relatifs à la Corse, cette veille permettant aussi la constitution d’un corpus journalistique régional formant à lui-seul un contexte de présentation des œuvres concernées ; une recherche dans les bases de données de l’INA et de la BIFI permettra une identification complémentaire.
A ce stade, donc, ce corpus est composé des titres suivants :
-  pour le cinéma, Nous Deux, déjà cité, Les Randonneurs de Philippe Harel avec Benoît Poolvoerde (1997), L’Enquête corse d’Alain Berberian avec Christian Clavier et Jean Reno (2004), Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet avec Audrey Tautou et Marion Cotillard (2004), 3 petites filles de Jean-Loup Hubert avec Gérard Jugnot et Adriana Karambeu (2004), Le Silence d’Orso Miret avec Mathieu Demy et Natacha Régnier (2004), Le Cadeau d’Elena de Frédéric Graziani avec Michel Duchaussoy et Andréa Ferréol (2004), Sempre vivu ! (Qui a dit que nous étions morts ?) de Robin Renucci avec Robin Renucci et des comédiens amateurs locaux (2007), Nuit bleue d’Ange Leccia avec Cécile Cassel et François Vincentelli (2008), Un prophète de Jacques Audiard avec Niels Arestrup et Tahar Rahim (2009), Une joueuse de Caroline Bottero avec Sandrine Bonnaire (2009), et, enfin, Gigola de Laure Charpentier avec Lou Doillon et Eduardo Noriega (2011). En 2012 devrait sortir un film sur l’assassinat en Corse du préfet Claude Erignac, Les Anonymes de Pierre Schoeffer avec Mathieu Amalric (en tournage à la date où nous écrivons).
-  pour la télévision : Anna en Corse de Carole Giaccobi avec Romane Bohringer (France 2, 2000), Les Déracinés, sur l’installation d’une famille de Rapatriés d’Algérie à Bastia (Jacques Renard, France 3, 2001) ; Colomba de Laurent Jaoui avec Olivia Bonamy (France 3, 2004), Liberata de Philippe Carèse sur l’occupation italienne de l’île durant la Seconde Guerre et la Résistance (France 3, 2006), Les Héritières avec Jacques Weber et Amira Casar, mini-série en deux épisodes créée par Olga Vincent et transposant le modèle du Guépard de Luchino Visconti dans la Corse de l’immédiat après-guerre (France 3, 2009), Main basse sur une île, thriller policier d’Antoine Santana avec François Berléan (Arte, 2010), Mission sacrée de Daniel Vigne avec Christophe Malavoy, fiction inspirée de l’histoire du préfet Bernard Bonnet en Corse et de l’Affaire « des paillotes » (France 2, 2011) ; enfin, la série Mafiosa créée par Hughes Paghan, réalisée à partir de la deuxième saison par Éric Rochant (Canal +, depuis 2006).
Bref commentaire du corpus et perspectives d’analyse
Il faut dire d’abord un mot de la « salve » cinématographique de l’année 2004 (cinq films sortis sur les onze du corpus) qui tient de la réorganisation, en 2002, des aides à la production accordées par la Collectivité Territoriale de Corse. En 2002, la Corse a vu son statut institutionnel évoluer (comme tous les dix ans depuis 1982) et l’accueil des tournages, devenir une priorité de l’organisation régionale de la « filière » (priorité atteinte puisque l’île se hisse depuis dans le peloton de tête des Régions avec l’Île-de-France, PACA et Rhône-Alpes). Dans ce contexte, il est difficile de dissocier la représentation filmique de l’ethnicité régionale d’enjeux territoriaux liés à l’économie du tourisme et à ce qu’elle produit pour l’identité collective ; ce d’autant moins que l’économie du tourisme, symbolique et non seulement commerciale, joue là un rôle historique de longue durée (le récit archétypal sur la Corse, Colomba de Prosper Mérimée, éditée en 1840 et se passant dans les années 1815, était déjà narré du point de vue d’une touriste anglaise). L’exotisme, dans son lien avec l’érotisation des corps « indigènes », l’orientalisme et l’imaginaire colonial, ne peut être, en l’occurrence, écarté de l’analyse. Conjointement, la politique régionale est à retenir comme un acteur de premier plan de la production des représentations, fait nous éloignant d’une lecture simplificatrice où le groupe représenté (les Corses) ne serait que l’objet et non pas le sujet de sa représentation culturelle. La production des représentations est à chercher dans l’interaction complexe de dynamiques externes et internes, en prenant soin d’en repérer les acteurs ; ou sinon, le risque de réifier le groupe représenté est fort.
Ressort également de ce corpus la diversité des genres (au sens de catégories narratives) qui y sont représentés (comédie, policier, historique, etc.) et l’étendue de sa « légitimité culturelle » puisqu’il comprend aussi bien, pour le cinéma, des films « populaires » que « d’auteur », voire « d’artiste » avec le premier film « d’art et d’essai » du vidéaste plasticien Ange Leccia, Nuit bleue. Cette diversité nous offre la possibilité de comparaisons internes au corpus afin de repérer la récurrence ou la variation des représentations, à la fois en fonction et au-delà d’un genre ou d’une catégorie socioculturelle d’œuvres. Pour la télévision ressort, attendue, la prédominance du Service Public. Toutefois, en deçà de cette diversité, on trouve, au niveau des thématiques et des personnages, la prégnance du stéréotype corse, forgé dans la littérature française du XIXe siècle, en lien avec la thématique de la vendetta, du banditisme, de la figure du meurtre et de la violence : sur les dix-neuf titres du corpus, les deux tiers des contenus y sont relatifs. Ce corpus, tout en étant composé de productions récentes, prend son sens dans une histoire des représentations sur une plus longue durée. La présence de récits d’argument « corse » dans l’histoire du cinéma remonte aux « premiers temps » : le premier titre connu en la matière est l’adaptation des Frères Corses d’Alexandre Dumas en 1898 par le britannique Georges Albert Smith ; en France, le premier titre est Vendetta ! de Ferdinand Zecca, en 1905. Entre littérature, cinéma ou traitement médiatique de l’actualité de l’île, la thématique de la déviance violente s’impose ; thématique qu’on n’a pas encore étudiée, pour ce cas, sous l’angle du genre. Qu’en serait-il d’une production récente ? Le film Un prophète est un cas sur lequel s’attarder.


Du même auteur : 
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 Questions de genre. Cinéma, télévision, arts plastiques

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