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Genre et ethnicité régionale dans les fictions filmées françaises récentes : l’exemple de la Corse

Comment et pourquoi étudier l’ethnicité régionale dans les fictions de cinéma et de télévision en France ? A propos et à partir de l’exemple de la Corse, cet article propose quelques jalons pour construire un objet à l’intersection des théories du genre, de la sexualité, de l’ethnicité et du film. Une brève analyse du film Un prophète (Fr., Jacques Audiard, 2009) illustre ce projet.

 Pascal Génot

III. Un prophète : le genre ethnique et la « maison-des-hommes »


Un prophète, cinquième film de Jacques Audiard en tant que réalisateur, est sorti en France en août 2009 après avoir reçu le Grand prix du Festival de Cannes la même année. Il a ensuite connu un succès public (1 million 900 000 entrées salle en France, quelques 900 000 à l’étranger, ceci sans pouvoir inclure les locations vidéo, la VOD, les achats DVD, les copies « pirates », etc.). Il a également reçu les louanges de la critique et des « élites culturelles de la profession » (neuf Césars et le Prix Louis Delluc, notamment). Film d’un scénariste et réalisateur déjà précédemment primé à Cannes comme aux Césars, Un prophète présente, pour nous, l’intérêt d’être, en quelque sorte, au milieu du clivage socioculturel entre cinéma de genre et cinéma d’auteur : il ressort du genre du « film carcéral » ou du « film de prison » mais il est également présenté et perçu par une part des publics comme « un film de Jacques Audiard » (le casting étant, en revanche, constitué de comédiens peu, voire pas connus). Un prophète peut, par là, être considéré comme s’adressant à des publics situés d’un bord et de l’autre de ce clivage. Sans présumer de sa réception, on peut, si l’on s’accorde sur le fait qu’un film est, entre autres, le produit de stratégies de production et de distribution, et d’un sens pratique de la profession, juger son contenu significatif de représentations dominantes du genre et de l’ethnicité dans la société française contemporaine ; ce non pas tant en ce que le film les reproduirait mais en ce qu’il les met en jeu afin de communiquer avec « son » public.
L’analyse proposée ci-dessous ne prétend pas épuiser les possibilités d’interprétation, même les principales. La réception, pour l’instant, n’a pas été intégrée autrement qu’à travers la lecture de la critique journalistique, brièvement citée. Le film n’a pas non plus été situé dans la filmographie de son auteur, ce qui, malgré les réserves que l’on se doit d’émettre vis-à-vis de ce type de méthode, pourrait conduire à quelques hypothèses pertinentes sur l’espace de production du film ; le film n’a pas non plus été situé dans le contexte cinématographique de la période. Par ailleurs, la polémique dont le film a fait l’objet dans l’espace médiatique et politique corse n’est pas abordée dans le propos qui suit (disons seulement ici que, dès la projection du film au Festival de Cannes, des journalistes et des personnalités politiques locales - qui elles n’avaient pas vu le film, ont dénoncé l’image « négative » donnée des Corses). L’objectif était, pour l’heure, de faire voir combien le contenu d’Un prophète repose, non seulement sur une articulation de l’ethnicité avec le genre et la sexualité, mais surtout sur une représentation de cette articulation qui peut être interprétée en fonction d’une contextualisation idéologique.
Un accueil dithyrambique de la profession et de la critique
La palme de l’enthousiasme revient à Éric Libiot, écrivant pour L’Express (édition du 24/08/2009) : « Un prophète est le meilleur film français des temps présent, passé et à venir. » Pareille déclaration à l’emporte-pièce ne doit pas être prise trop à légère : dans son exagération, elle exprime la réception de la cinéphilie « éclairée ». L’introduction de la critique des Cahiers des cinéma (n°648, septembre 2009), signée Jean-Philippe Tessé, est également intéressante : «  Il serait [...] aisé de faire au Prophète le double procès suivant : confusion idéologique + appétence ressassée pour la virilité.  » Quoique dans l’océan de louanges ayant entouré le film, Tessé fut des très rares à indiquer la possibilité d’une lecture idéologique, il est remarquable qu’il le fasse pour en annuler aussitôt la pertinence : seule compte la dimension « cinématographique » (rythme du récit, mise en scène, choix et jeu des comédiens, montage, « imaginaire de cinéaste » revisitant le film carcéral, etc.). Toutefois, la plupart des critiques voient le film sous l’angle de sa thématique et du « portrait » qu’il dresse de « la société française ».
Justement, que raconte le film ?
Rappel du synopsis
A 19 ans, Malik El Djebena (interprété par Tahar Rahim, « découverte » du film) entre en Centrale pour 6 ans. Seul, isolé à l’intérieur et sans soutien à l’extérieur, il va être contraint de tuer un témoin gênant pour le « milieu corse » qui tient la prison. Placé alors sous protection, il va devenir le larbin du caïd César Luciani (incarné par Niels Arestrup). Mais, jouant des rivalités entre les groupes et « apprenant vite », Malik va défaire l’étau des Corses sur la prison et les renverser. Entré seul et ignorant, il en ressort « lettré » ; sa « bande » l’attend pour le suivre en une file de 4X4 rutilants, et, surtout, il retrouve l’unique personnage féminin de quelque importance du film : la femme d’un ami rencontré en prison, décédé entre-temps d’un cancer (comme par hasard, des testicules...) ; femme dont Malik a promis de s’occuper ainsi que de l’enfant dont il est le parrain. Malik, de puer, est devenu vir. Un film et six ans en Centrale ont fait de lui un « Grand Homme ».
Un monde filmique ethnicisé
La représentation de l’ethnicité post-coloniale française constitue, sans nul doute, l’un des faits marquants du film. Le monde d’Un prophète est fait d’identités ethniques. Les personnages principaux et secondaires sont tous identifiés par ce biais. Outre « les Corses » et « les Arabes » - ceux-ci étant subdivisés par le groupe des « barbus » -, on a un « gitan », un « black » surnommé « l’Égyptien », on entend parler d’italiens, d’un basque... Il s’agit de la représentation d’une société ethnicisée de part en part où la seule identité non nommée est l’identité majoritaire. La République française est incarnée par ses représentants, garants de « la société », notamment par le Procureur décidant des sorties provisoires des détenus. Le monde d’Un prophète est ainsi peuplé d’Autres qui s’opposent ou, a minima, se différencient sur le fond indifférencié de la société englobante. Les rapports ethniques sont « mis en film » comme des relations intra- et inter-groupes sans que transparaisse explicitement le rapport entre le pôle dominant et les pôles subalternes du champ identitaire national.
L’ethnicité dans Un prophète est celle de « l’ethnicisation », formule qui connaît un franc succès dans les champs académique, journalistique et politique français depuis le milieu des années 1990 et que la sociologue Hélène Bertheleu a critiqué comme « un regard majoritaire sur les rapports ethniques » [2007]. L’usage - le sens - de « l’ethnicisation » est une violence symbolique : la structure des rapports sociaux ethniques est rationalisée dans une idéologie qui coupe les flux d’information laissant paraître la structure réelle de ces rapports pour ne laisser entrer et sortir qu’une image des Autres. Aussi, pourrions-nous dire que le monde ethnicisé d’Un prophète est une image de cette logique, le produit d’une démarche de création cinématographique multipliant les effets de réalité - la mise en scène emprunte largement à des codes du documentaire -, mais sans s’aventurer dans les dimensions concrètes de la réalité sociale. L’Auteur - en majuscule ; soit, Jacques Audiard - porte à l’écran - donc, au public - l’image d’un microcosme faisant office de « métaphore de la société », sans se préoccuper de ce qu’il en est, au fond, de cette société. Et si une critique lui est adressée à ce sujet, il a - ou l’un de ses alliés - la parade : il s’agit d’une fiction, autrement dit d’un énoncé que l’on ne pourra rapporter à une véracité fonction d’un référentiel « réel ». « Confusion idéologique », pour reprendre les termes des Cahiers ? Ou plutôt cohérence de la représentation « réaliste » d’une société fantasmée majoritairement dans une période où souffle un fort vent de « panique ethnique » (ce que l’on nomme ailleurs une « crise de l’identité nationale ») ?
Quid du genre et de l’ethnicité corse ?
Cette dernière est construite, outre par l’usage de la langue, dans toute la splendeur du stéréotype du « corse violent » qui possède les marqueurs du virilisme. Très loin d’être le sujet du récit, l’ethnicité régionale fait là office d’une virilité méditerranéenne et néanmoins bien « blanche », au contact de laquelle et contre laquelle se construit la masculinité de Malik. Passant dans le film par une position « féminine » (faire le ménage, se soumettre aux autres hommes, etc.), Malik fait progressivement la performance d’une masculinité qui n’est pas celle, factice, voire « postiche », des « barbus », qui n’est pas non plus celle des Corses, acquise d’avance par le stéréotype, mais d’une virilité « méritée » au fil du récit, dûment gagnée dans la « maison-des-hommes » que sont la prison et le « milieu » [Welzer-Lang 2004]. Malik a notamment assassiné Reyeb, seul personnage du film qui désire ouvertement d’autres hommes (la scène du meurtre est suivie d’une lutte cauchemardesque entre Malik et Reyeb, filmée dans une esthétique homo-érotique, scène qui précède la première apparition du fantôme de Reyeb). Malik n’en suivra pas moins les « conseils » de celui qui est, au fond, son véritable mentor : apprendre à lire, se cultiver, et suivre les « signes » de sa propre culture (le fantôme de Reyeb inscrit ainsi à l’écran un des chapitres du film, en langue arabe, langue sacrée du Prophète ou danse comme un soufi). Un prophète, écrit au départ par Abdel Raouf Dari - à qui l’on doit, juste auparavant, le scénario du Mesrine de Jean-François Richet avec Vincent Cassel, un trio personnage-réalisateur-comédien où la virilité est un schème central (avec, là aussi, un cinéaste « virtuose ») - ne raconterait-il pas, en ce sens, le désir social d’accession à la reconnaissance d’une masculinité « beur » stigmatisée ?
Si, d’après Teresa De Lauretis, le cinéma est «  une technologie de genre productrice de fantasmes privés et publics  » [2007, 123], on n’a sans doute pas fini de voir le cinéma français post-colonial fantasmer les identités ethniques...

Conclusion


Pour conclure la présentation de ce projet de recherche, un double point paraît utile d’être mentionné.
Les hypothèses et axes de recherches présentés dans ce texte correspondent à la démarche d’un matérialisme culturel qui trouve, depuis peu, place dans le champ académique français, démarche à laquelle s’ajoute, concernant notre projet, l’apport du champ de l’Information-Communication. Dans ce contexte, un matérialisme culturel adapté aux identités et aux cultures « régionales », autant pour l’étude de ces dernières et des « questions » qu’elles posent que pour les études culturelles « made in France », nous paraît un enjeu intellectuel. Au niveau du « domaine corse » des sciences humaines et sociales, la traduction des cultural studies nous semble bienvenue, la tension voulue et assumée par les études culturelles entre « théorie » et « politique » y trouvant tout son sens (on voudra ne pas voir comme insignifiant si c’est en Corse qu’eut lieu le premier colloque français international sur la rencontre des Sciences de l’Information et de la Communication avec les cultural studies [Albertini et Pélissier 2009]). Mais traduire la « question corse » et le fait régional dans le domaine des études culturelles et de genre est un enjeu non moins important : il manquerait tout un pan à l’entreprise si l’on faisait l’économie de la dimension régionale des rapports de pouvoir dans la culture. Le présent texte espère être une contribution, même si à peine ébauchée, à cette perspective. Le champ des études en cinéma et audiovisuel, de par la pluralité des objets, des disciplines et des méthodes qu’il réunit est, assurément, un bon lieu pour cela, peut-être désormais plus au-delà qu’au travers des controverses « hexagonales » quant à la pertinence d’une analyse culturelle des films.


Du même auteur : 
 L’archive déchirée du sujet. A propos de Aus der ferne de Mathias Müller
 Here She Comes ! Tactiques de genres : Judith Butler à la rescousse
 10. Filmer en minoritaire, l’émergence d’une création cinématographique en Corse
 1. Edito n°3
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 Publication LIGNES DE FUITE # 4
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