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David Cronenberg, la polysémie du genre

Cet article a pour but de réfléchir sur l’apport de la question du genre en esthétique. David Cronenberg commence sa carrière avec des films gores et la poursuit avec des adaptations. Pour autant, il n’est jamais question de conformité : une adaptation ou un film de genre, c’est avant tout une rencontre. Seulement, chaque rencontre engendre un processus d’adaptation : l’adaptation génère de l’adaptation, le genre génère du genre. D’un point de vue dramatique et esthétique, la rencontre de deux corps étrangers se trouve au cœur de ses films. C’est alors que la sexualité devient elle aussi un terrain de rencontre, de circulation et de réinvention, et ce, d’un point de vue thématique et figuratif. Si l’analyse des œuvres en histoire des arts rencontre les études de genre, c’est pour interroger la façon dont l’œuvre les provoque et les convoque en faisant du genre un problème cinématographique.

 Caroline San Martin

SEXUALITES

Le travail du cinéaste consiste donc à séparer les éléments de leurs rapports ou couplages normées pour créer un écart rendant possible de nouveaux agencements. Au lire des critiques, un terme ne cesse de revenir pour qualifier son cinéma. La récurrence terminologique est intéressante : ce cinéaste est celui du corps. Seulement, est-il possible de faire un cinéma du corps ? Ce dernier n’est-il pas toujours lié à la personne, au personnage ? Un corps peut-il n’être qu’un corps ? Pour ce faire, il faudrait reprendre les remarques de Nathalie Sarraute ou d’Alain Robbe-Grillet [11] et le dissocier de la personne. Or, nous avons vu que le cinéma, comme nous le rappelle Nicole Brenez [12], a cette capacité non pas de reconduire des couplages normés mais plutôt de donner à voir les choses de façon désolidarisée. C’est précisément cette désolidarisation qui rend possible d’autres types de rapports pour les corps que ceux qu’on leur aurait attribués a priori. Si bien qu’au-delà de la reconduction corps-personne, le corps, pour exister en tant que tel, opère une dissociation entre le sexe et le genre, et explorant ce qu’il peut au-delà du genre.
Dans Crash ou eXistenZ, les corps font part de leur incapacité à fonctionner de façon attendue comme le montre la scène d’amour du couple Ballard dans la troisième séquence de Crash. Dans la représentation, quelque chose échoue continuellement, et ce quelque chose réside dans la reconduction du déjà-connu ou plutôt du déjà-convenu. Gabrielle se trouve de façon littérale, dans la séquence du concessionnaire, entre la ferraille et la chair. À l’image des ses jambes, le corps devient métal puisqu’il a été affecté par la ferraille de la voiture. Dans tout le film, il ne cesse d’explorer ses capacités à se développer, se modifier dans des conditions particulières. Et pour se faire, il a fallu que le corps se défasse de relations définies a priori. La motricité échappe aux jambes pour qu’elles puissent inventer une nouvelle façon de se mouvoir : une motricité non plus organique mais mécanique. Et le mécanique en désinvestissant la voiture et en intégrant le corps réveille une pulsion sexuelle que le corps et la voiture n’avaient jamais pu prendre en charge. Au même titre qu’il a fallu isoler l’immeuble de Frissons, la famille de A History of Violence, le corps de Spider ; les personnages de Crash ou d’eXistenZ se détachent de leur sexe pour inventer leur sexualité. Comme le précise, Teresa De Lauretis à propos d’eXistenZ, « the film uncouples sexuality from nature, from anatomy, from gender, from reproduction, and from the binding force of Eros and at the same time carries it back to the body [13] ». Ce qui est important dans cette citation, c’est le terme uncouple, autrement dit défaire un couplage. La sexualité chez Cronenberg défait les liens a priori que la sexualité pourrait entretenir avec la nature (la sexualité se sépare de la nature). Elle est coupée de l’anatomie tout comme du genre ou de la reproduction. Bref, de tout conditionnement qui prévaudrait à son invention, car dans Crash, elle est sans cesse expérimentée pour être réexpérimentée. Au même titre que les dialogues de Crash, le pod dans eXistenZ participe d’une déconstruction, en ce sens que, au regard de ce que mettent en avant les gender studies, le corps « fait éclater les visions essentialistes de la différence entre les sexes [14] », c’est-à-dire « celles qui consistent à attribuer des caractéristiques immuables aux femmes et aux hommes en fonction [...] de leurs caractéristiques biologiques [15] ». Il met en avant un nouvelle approche relationnelle non pas comme « celle qui annule les sexes, mais celle qui les combine, les tient présents dans le sujet, en même temps, tour à tour » [16]. Ce faisant, le bioport met en acte de nouveaux rapports de pouvoir en abolissant le systématisme de l’association dominant/dominé à travers la pénétration. eXistenZ permet aux corps de vivre une expérience indépendamment du sexe ne reconduisant plus l’idée de la femme comme Autre, ce que dénonçait déjà Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe. Comme le souligne Teresa De Lauretis, dans ce film, qu’ils soient hommes ou femmes, les corps font l’expérience d’un nouvel organe sexuel qu’est le bio port : « the bioport has taken over the erogenous functions of both anus and vagina [17] ». La sexualité n’est pas une métaphore, elle est vécue comme une expérimentation. Elle ne renvoie pas à du déjà-donné puisqu’en s’efforçant de faire exister le corps, elle crée une forme altérée, inédite. L’abolition totale des étiquettes. En ce sens, à certains moments, les corps transcendent littéralement le genre parce qu’ils s’en sont défaits et ont pu ainsi s’ouvrir à des ambiguïtés et des différences, par la réunion dans un même corps de l’organique et du mécanique, de la nature et de la culture.
En posant le problème du refus de la retranscription fidèle des couplages normés que ce soit dans le processus d’écriture qui délie l’œuvre adaptée de l’adaptation, dans la représentation qui dissocie les liaisons données a priori et dans le traitement du corps qui déconstruit le déterminisme sexuel biologique, Cronenberg est certes un nom, mais qui n’est pas rattaché à quelques thématiques passe-partout. Il déplie le problème du genre sous toutes ses formes : de l’adaptation au remake en passant par le personnage et le corps. « L’idée que nous nous réinventons ou que nous réinventons quelque chose - le monde - je crois que c’est là que se situe la résistance en moi [18] ».


Du même auteur : 
 A propos du Foucault de Gilles Deleuze
 Penser une signature au cinéma
 Surface, coprésence : circulations. The Pillow Book de Peter Greenaway
 Travailler aujourd’hui avec Gilles Deleuze
 1. Edito n°1
 2. Edito n°2
 1. Edito n°3
 5. Aller dans tous les sens, Naked Lunch de David Cronenberg
 1. Edito numéro 4
 2. L’anse insensée, Panic Room de David Fincher
 Publication LIGNES DE FUITE # 4
 1. Edito
 5. La Vie nouvelle, émergence et mutation des figures
 8. Rencontre avec Martin Provost autour de son film Séraphine
 5. Plus rien ne va de soi
 5. Quelques questions soulevées par une "Brève histoire"...
 1. Edito 6

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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