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David Cronenberg, la polysémie du genre

Cet article a pour but de réfléchir sur l’apport de la question du genre en esthétique. David Cronenberg commence sa carrière avec des films gores et la poursuit avec des adaptations. Pour autant, il n’est jamais question de conformité : une adaptation ou un film de genre, c’est avant tout une rencontre. Seulement, chaque rencontre engendre un processus d’adaptation : l’adaptation génère de l’adaptation, le genre génère du genre. D’un point de vue dramatique et esthétique, la rencontre de deux corps étrangers se trouve au cœur de ses films. C’est alors que la sexualité devient elle aussi un terrain de rencontre, de circulation et de réinvention, et ce, d’un point de vue thématique et figuratif. Si l’analyse des œuvres en histoire des arts rencontre les études de genre, c’est pour interroger la façon dont l’œuvre les provoque et les convoque en faisant du genre un problème cinématographique.

 Caroline San Martin

CONCLUSION

Alors, la question de l’auteur n’est plus celle de « cette cinéphile obsessionnelle qui compose le public moyen qui lit Télérama, regarde Arte et méprise les versions doublées en français » [19]. Car cette cinéphilie reste trop souvent ébahie face à la représentation des problèmes d’actualité. Or, le problème auquel se confronte une filmographie est différent d’un problème d’actualité. Il ne sera jamais question de le représenter puisqu’il n’apparaît jamais sous des formes reconnaissables. La question du genre n’est pas toujours explicitée dans l’histoire, mais elle est toujours un problème de cinéma très concret. Elle se joue dans l’écriture, dans le positionnement de la caméra, dans le choix des échelles de plan, dans la clarté du son, de l’image, de l’éclairage, du montage, etc. Elle doit donc s’aborder en problème de cinéma. Toutefois, et Nicole Brenez le souligne [20], un problème de cinéma peut rejouer un problème d’actualité. À ce titre, le cinéma de Cronenberg aborde des questions telles que la famille, le transgenre ou l’asepsie. Cependant, il ne s’agit jamais de représenter ces phénomènes sociaux, mais de remonter jusqu’aux conditions qui les sous-tendent : la nécessité d’abandonner les couplages normés, la création de nouvelles liaisons et l’invention de leur circulation.
Si la notion d’auteur doit avoir une pertinence, c’est dans une optique qui mettrait en avant le problème qui traverse une filmographie et les différentes formes qu’il peut prendre. Car « [...] la réflexion ne porte pas seulement sur le contenu de l’image [le sens] mais sur sa forme [ses éléments], sur ses moyens [le montage, la composition des plans] et ses fonctions, ses falsifications et ses créativités, sur les rapports en elle du sonore et de l’optique » (Deleuze 1985, p. 18). A ce titre, les approches genrées peuvent bousculer le regard esthétique et auteuriste parce qu’elles nous poussent à asseoir nos postulats. « L’œil de l’insecte a eu un développement complètement séparé de celui de l’œil humain, mais dans le même but celui de percevoir la lumière et le mouvement et de permettre à la créature de fonctionner visuellement. Mais tous ces yeux ont eu des évolutions séparées [...] donc on ne peut pas vraiment dire que le développement de l’œil [...] de l’insecte et de l’œil humain se soient influencés mutuellement [...]. Il est donc concevable, que disons, Cocteau, Burroughs et moi, ainsi que beaucoup d’autres, ayons tous développé notre œil selon des parcours évolutifs séparés [...]. Il se pourrait que soumis à des pressions de la société et à notre vision de la société, nous soyons tous arrivés au même endroit, mais par des chemins séparés [21]. »
Et il se peut bien que l’analyse esthétique des films et les études de genre soient arrivées au même endroit par des chemins séparés et que leur intersection nous permette aujourd’hui de répondre aux questions que nous nous posions en introduction :
-  1°) Comment intégrer les études de genre à des analyses d’œuvres en histoire des arts ?
Comme un vampire ; en y étant invitée. Mais il faut y répondre en considérant l’invitation singulière du film sachant que cette dernière peut se glisser non seulement dans ce qui est dit mais aussi dans la façon dont cela est dit et à travers ce que l’on en dit.
-  2°) Peut-on s’en emparer du point de vue de la théorie esthétique ?
Oui, dès lors que les études de genre nous aident à exiger des études cinématographiques qu’elles considèrent aussi les dissociations nécessaires des couplages normés pour en découvrir de nouveaux et poser à l’analyse de film des questions de méthode. Ceci signifie également prendre en considération davantage la relation au contexte de production (le contexte de réécriture chez Cronenberg) et de réception (l’importance du mot « corps » dans les critiques).
-  3°) Quels outils nous offrent-elles ?
Il faudrait bien plus qu’un simple article pour considérer les outils qu’elles nous offrent, mais elles nous donnent déjà de nouvelles possibilités d’analyse, celles qui nous permettent de nous confronter à de nouveaux modes d’existence en considérant tout d’abord ce qu’ils défont puis en analysant ce qu’ils font en inventant du possible.


Du même auteur : 
 A propos du Foucault de Gilles Deleuze
 Penser une signature au cinéma
 Surface, coprésence : circulations. The Pillow Book de Peter Greenaway
 Travailler aujourd’hui avec Gilles Deleuze
 1. Edito n°1
 2. Edito n°2
 1. Edito n°3
 5. Aller dans tous les sens, Naked Lunch de David Cronenberg
 1. Edito numéro 4
 2. L’anse insensée, Panic Room de David Fincher
 Publication LIGNES DE FUITE # 4
 1. Edito
 5. La Vie nouvelle, émergence et mutation des figures
 8. Rencontre avec Martin Provost autour de son film Séraphine
 5. Plus rien ne va de soi
 5. Quelques questions soulevées par une "Brève histoire"...
 1. Edito 6

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