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L’émergence d’une épistémologie queer dans Baise-moi

Lorsque Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi sort en 2000, les réactions de la presse et de la juridiction française prouvent que la performance de la masculinité reste le lieu de prédilection des hommes. Que des femmes dérogent à cette règle performative et les gardiens du temple de la morale s’empressent de sonner l’hallali. Cet article montre que le film Baise-moi témoigne d’une mutation de la représentation des femmes à l’écran. Il interroge l’accueil de la critique cinématographique et la manière dont le jeu des genres cinématographiques à l’oeuvre dans ce film dénonce le sexisme. La force épistémologique de ce film qui remet en question les savoir-pouvoir s’enracine dans des politiques queer

 Eric Delmas

L’émergence d’une épistémologie queer dans Baise-moi

par Eric Delmas

(Enseignant en littérature et théâtre au lycée Victor Hugo de Marseille. Doctorant Paris X)

Baise-moi de Virginie Despentes est adapté du roman du même auteur. Pour donner une forme et une force à cette unique origine, la romancière fait appel à Coralie Trinh Thi (actrice porno et écrivaine). Deux femmes apposent ainsi leur griffe sur la pellicule et la lecture du scénario se fera à deux voix. Les images du film ne s’encombrent d’aucun gaze. Elles dévoilent et elles exposent aux yeux du public des images crûment sexuelles tout en mettant en scène des actrices issues du cinéma X. Mais si le porno a, dans sa définition la plus élémentaire et partiale, pour but de stimuler la libido, il en va tout autrement ici. Dès sa sortie en salles, le film est jugé nuisible pour les spectateurs. La forme romanesque est-elle moins nocive que ne le sont les images en mouvement ?
En visualisant le film, la Commission de classification prête à ce dernier des qualités d’auteur et se garde de le stigmatiser comme pornographique. Le film se voit pourtant frappé d’une interdiction au moins de 16 ans, assorti d’un avertissement : « Ce film qui enchaîne sans interruption des scènes de sexe d’une crudité appuyée et des images d’une particulière violence, peut profondément perturber certains spectateurs » (Tricoire, 2006, 81). L’argumentaire donne dans la prévention, met en garde l’univers spectatoriel contre les scènes de sexe et de violence qui essaiment la pellicule. De fait, la Commission part du postulat que tous les spectateurs ne peuvent appréhender un film violent avec un regard affûté. Dès sa sortie, dans plus de cinquante salles en France, le film est cloué au pilori par les esprits pharisiens pour qui l’ordre sexuel se doit d’être sévèrement contrôlé et placé sous haute surveillance de manière à le conserver dans la sphère domestique. Se drapant de la tunique de Noé, les thuriféraires de l’ordre moral vont crier haro sur le film. André Bonnet, magistrat et conseiller à la cour administrative d’appel de Lyon et responsable de l’association « Promouvoir », association qui se fait fort de faire valoir des valeurs judéo-chrétiennes, décide de saisir la justice contre la diffusion de Baise-moi dans les salles obscures. Coexistent en droit français, deux régimes auxquels les œuvres artistiques restent soumises : le système de l’autorisation préalable, et le système de contrôle a posteriori procédant du pénal. Le film ne sera plus regardable, plus montrable et il restera définitivement considéré comme obscène au point d’être interdit au moins de 18 ans. Le verdict est rendu en ces termes : « Baise-moi est composé pour l’essentiel d’une succession de scènes de grande violence et de scènes de sexe non simulées, sans que les autres séquences traduisent l’intention, affichée par les réalisatrices, de dénoncer la violence faite aux femmes par la société ; qu’il constitue ainsi un message pornographique et d’incitation à la violence susceptible d’être vu ou perçu par des mineurs et qui pourrait relever des dispositions de l’article 227-24 du code pénal ». De fait Baise-moi ne peut être diffusé dans les salles de cinéma et relèverait donc du circuit des salles spécialisées X.

Si un vent d’interdiction a déferlé sur ce film, ce dernier a suscité l’approbation d’une certaine presse défendant la liberté de création artistique. Ces défenseurs, aussi peu nombreux soient-ils, ont consacré des pages entières à l’étude cinématographique de cette œuvre. La lecture la plus éclairante de Baise-moi a été rédigée par la sociologue Marie-Hélène Bourcier.

Activiste queer, Marie-Hélène Bourcier dans Queer Zones 1, pense le style du film Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, la plume à la main : « Avec un titre pareil, Baise-moi, les réalisatrices se réapproprient une phrase qu’on aime voir dire aux femmes pour confirmer leur désir à la fois de sexe (ce qui en fait des salopes et ou des putes) et d’objectivation (ce qui en fait des femmes). En devenant sujets - et non plus seulement pour le sexe mais pour le sexe aussi - Nadine et Manu, Virginie Despentes et Coralie Trinh-Thi par amalgame, resignifient une formule consacrée à leurs dépens. Elles font subir à la phrase « Baise-moi » ce que les lesbiennes, les gays ou les trans ont infligé à des termes initialement injurieux comme « pédés », « gouines » ou « queer ». En se réappropriant la sentence porno, en la faisant tomber, elles déstabilisent l’identité même de la femme qu’elle indique et les privilèges de la masculinité dominante : parce que Baise-moi veut dire à la fois Fuck-me ! Et fuck off ! » (Bourcier, 2006, p.13). Baise-moi réussit la prouesse de représenter des relations sexuelles explicites à l’écran tout en déverrouillant le cadre étroit de la pornographie dominante et normalisée. Pis encore, l’esthétique et la politique du film procèdent par inversion épistémologique : le sujet de l’énonciation est déplacé, perverti au point de laisser la parole à celles qui, habituellement, sont objectivées par la représentation pornographique. Les topoï des codes du « porno » changent, s’inversent jusqu’à permettre aux minorités sexuelles de ne plus être pensées mais de penser leurs corps et leurs pratiques sexuelles.
Lorsque deux femmes et qui plus est, une actrice porno (Coralie Trinh Thi), s’éloignent des productions discursives classiques sur les sexes, les genres et les sexualités, les ciseaux de la censure ne se font pas attendre. La binarité sexe/genre relève d’un savoir autoritaire et arbitraire auquel les hommes et femmes restent trop souvent assujettis. Défaire cette régulation, cette assignation revient à déchaîner la colère des sensibilités pharisaïques. Baise-moi n’en finit pas de déranger tant il interroge l’articulation sexe/genre comme une production issue de la culture hétérocentrée, production punissant celles qui s’écartent de ce système bicatégoriel. Ainsi, les deux héroïnes du film, Manu et Nadine, deviennent des vecteurs puissants de la diffusion du sens en regard d’un monde socialement et culturellement monogenré qu’elles s’évertuent à défaire, à déstabiliser, à déconstruire. Que dire de ces deux personnages féminins qui suppriment, tour à tour, les agents du système capitaliste et les gardiens du régime hétérosexuel ?

Notre analyse portera sur la manière dont Baise-moi se propose d’être d’abord le réceptacle du cycle des rape-revenge movies pour ensuite se faire le miroir d’une pornographie élaborée par les femmes : la post-pornographie dont Annie Sprinkle demeure la figure de proue. Cela nous amènera à questionner la représentation des sexes, des genres, des sexualités dans l’œuvre de Virginie Despentes et de Coralie Trinh Thi puis, chemin faisant, nous arrêterons notre regard sur la façon dont le film opère par inversion épistémologique et réussit à déstabiliser le sujet de l’énonciation pornographique. En quoi Baise-moi prend-t-il racine dans un positionnement queer ?




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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