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Une visibilité « genrée »

C’est en éclairant les arts plastiques par la notion de genre que l’absence des femmes artistes se révèle. Il s’agira ici de survoler les vingt dernières années, pour établir un constat de leur visibilité.

 Stéphanie Jourdan-Pontarollo

Une visibilité « genrée »

par Stéphanie Jourdan-Pontarollo

(Doctorante en Sciences de l’art à l’Université d’Aix-Marseille. Prépare une thèse intitulée « Etude sur l’art des femmes en France, dans les années 90 à 2000 ».)

La création artistique nous renseigne sur les valeurs et les représentations de notre société en les muant en images et en mots. Elle les construit, les met en forme et les diffuse aussi. Les représentations de genre véhiculées par l’art modèlent et façonnent ainsi les imaginaires, contribuant à construire les identités dans des mouvements de rappel des normes d’une part et de subversion d’autre part. En abordant l’art dans une perspective « genrée », nous pouvons alors le considérer comme une véritable pratique sociale et comme un objet théorique.

Le « genre » peut se définir comme une catégorie exprimant l’appartenance au sexe masculin, au sexe féminin et aux choses neutres. Ce terme est directement lié à la culture, à l’organisation sociale entre féminin et masculin, alors que le terme « sexe » se rapporte lui au biologique. Dans les arts plastiques, le mot « genre » résonne avec les notions de rupture historique et d’absence : à la fois l’absence d’études de genre et l’absence de reconnaissance des femmes artistes dans l’histoire de l’art. Le terme « rupture » est à utiliser avec une grande prudence, son utilisation largement popularisée et abusive lui ferait perdre de son impact. Pourtant, si on aborde les arts plastiques par la notion de genre, nous sommes réellement face à une suite de cassures, ou, pour reprendre la définition du terme « rupture », face à une suite de séparations brutales advenues sous l’effet d’une force trop intense, un véritable changement décisif, là où la flexibilité a tenu un temps.
Une approche des « questions de genre » dans ce domaine nous apporte par son attitude par rapport aux discours dominants une vision, une lecture nouvelle, un questionnement différent des traditionnelles approches esthétiques. Par ses multiples positions et par les nombreux interstices dans lesquels elle s’immisce, l’approche genrée questionne, renouvelle et foule les traditions. Elle se révèle comme un rhizome qui prolifère et remet en cause un certain nombre de grandes notions ancrées dans les arts plastiques et dans notre société occidentale.
La rupture d’une part et de l’autre l’absence. En France, nous évoluons dans une société où l’égalité juridique et sociale, donne l’illusion de l’égalité des sexes dans tous les domaines. Il semblerait en effet que la chimère prétendant que la femme artiste est maintenant l’égale de son homonyme masculin soit complètement intégrée au champ artistique commun. Pourtant, il suffit d’interroger un panel varié d’individus (âge, sexe, situation professionnelle) pour se rendre compte que peu d’entre eux sont capables de citer une ou deux plasticiennes, peintres ou sculptrices. En revanche, il semble aisé pour un individu lambda de citer plusieurs artistes de sexe masculin.

A l’heure actuelle et depuis les années 1990, un certain nombre de femmes artistes ont acquis une notoriété grandissante, des expositions personnelles, une plus grande visibilité dans les musées et autres centres d’art contemporain. Pourtant des disparités demeurent et les études de genres sont révélatrices de ces écarts. Il n’est pas tâche aisée de constater la répartition des genres et des sexes en art plastiques. En effet, les instances artistiques officielles françaises ne proposent que très peu de statistiques sur leur répartition. Dans un souci de concision, mon analyse va s’attarder dans ce texte sur les années 1990 à 2000, uniquement sur la scène artistique française, nous permettant ainsi d’effectuer une analyse ciblée et de croiser toutes sortes d’artistes. Pour bénéficier d’une base d’étude sur l’art des femmes et plus précisément, sur leur « absence », il a été nécessaire d’effectuer une sorte de « recensement » de leurs œuvres exposées, achetées ou encore analysées sur la période donnée.

Voici quelques chiffres pour illustrer mon propos. Lors des Biennales de Lyon par exemple, les chiffres présentent un grand déséquilibre quant aux femmes artistes exposées. Sur la période étudiée, le pourcentage de femmes artistes participantes en 1997 à la biennale intitulée L’Autre ne dépasse pas les 19,1%. En 2000, la collection du Musée d’Art Moderne de Paris comptait 14,6 % de femmes. Le nombre d’œuvres diminue de moitié puisque sur les 43300 œuvres, 7,5% sont faites par des femmes. Et il faut noter que sur ce chiffre la photographie couvre un pourcentage élevé, ne laissant que peu de place à la peinture et la sculpture. Marie-Jo Bonnet, historienne française, nous indique dans un ouvrage intitulé Les femmes dans l’art, que le pourcentage de femmes exposées aux musées sous l’Ancien régime dans les Salons de l’Académie juste avant la Révolution s’élevait à 5%. Un pourcentage qui n’a donc que très peu évolué.

Nous pouvons observer malgré tout une évolution positive de ces chiffres. Au niveau des acquisitions, le nombre d’œuvre de femme achetées par les Frac, par exemple, augmente sensiblement et de façon régulière. Pourtant leur pourcentage jusqu’en 1999 ne dépasse pas les 35%. Il faut également noter que sur les 30 artistes les plus exposés par les Frac les dix premières années de leur fonctionnement, aucune femme artiste n’est présente.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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