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Une visibilité « genrée »

C’est en éclairant les arts plastiques par la notion de genre que l’absence des femmes artistes se révèle. Il s’agira ici de survoler les vingt dernières années, pour établir un constat de leur visibilité.

 Stéphanie Jourdan-Pontarollo


Lors de l’exposition en 2002 concernant La Révolution Surréaliste au Centre Georges Pompidou, l’absence des femmes artistes y est flagrante. Cette absence est d’autant plus notable que l’on sait leur implication dans ce mouvement à une époque où les rapports entre artistes masculins et féminins, et plus particulièrement entre compagnon et compagne, sont en pleine effervescence et contradiction. Plus étonnant encore l’exposition présentée au Musée d’Art Contemporain de Bordeaux en 2003, intitulé Les années 1970, l’art en cause, avec un quota de 15 artistes femmes pour un total de 70 artistes. Aucune œuvre d’art présentée n’évoque l’art du mouvement féministe. La date choisie, pourtant effectuait un véritable écho avec l’arrivée en masse d’artistes femmes sur la scène artistique internationale, et surtout le mouvement de l’art féministe qui arrivait des Etats-Unis, pointant du doigt entre autre la position sociale des femmes mais surtout la suprématie masculine dans le monde des arts plastiques.

Cette absence marquée, est également visible dans les ouvrages généraux sur l’histoire de l’art. L’ouvrage d’Ernst Gombrich réédité chez Flammarion en 1992 exemple, intitulé L’Histoire de l’art, ne cite aucune femme artiste. Dans L’Art Contemporain en France, par Catherine Millet, publié en 1994, les plasticiennes ne représentent que 14% des artistes cités et le mouvement féministe dans l’art ainsi que la présence forte des femmes dans les années soixante-dix est complètement ignorée, passée sous silence. Même dans des ouvrages plus récents comme L’Art du vingtième siècle, édité en 1998 aux éditions Taschen, les femmes artistes ne représentent que 8% des artistes présentées et analysées.

Pourtant le nombre de femmes est bien supérieur à la moyenne dans les écoles d’art et les universités. David Cascaro, docteur en sciences politiques, dans un article rédigé pour Le Journal des Expositions (« De l’Art comme creuset des préjugés sexistes », 1999) souligne cette contradiction : « Etant donné le nombre d’étudiantes en école d’art (environ 70%), il faut bien admettre qu’elles disparaissent à mesure que sont gravis les échelons de la notoriété ». En effet, d’après un rapport de l’Ecole Nationale des Beaux-arts de Paris, en 2000, 58% des élèves sont des filles. Pourtant, les artistes femmes lors des grandes expositions nationales, nous venons de le voir, ne dépassent que très rarement les 10%. Il est même déjà arrivé qu’il n’y en ait aucune comme c’était le cas par exemple lors de l’exposition Dyonisiac à Beaubourg en 2000. Une exposition 100% « mâle » sous la direction de la commissaire d’exposition Christine Marcel.

Si nous croisons ces différentes données, le nombre des femmes artistes présentes sur la scène artistique française sur la période étudiée, nous obtenons pourtant un chiffre conséquent, qui correspond à un plus de 200 artistes femmes. Une abondance surprenante de professionnelles connues, reconnues, et exposées. Pourtant, elles sont comme évincées du devant de la scène, gommées. Il s’agit donc bien d’un problème de visibilité qui cache leur existence, leur présence et leur travail. Les femmes artistes restent sous-représentées voire littéralement ignorées et exclues.

Pourtant, certaines plasticiennes ont obtenu au cours des années une véritable renommée et des expositions personnelles dans de grands centres d’exposition. Nous pouvons citer ici, Annette Messager, Sophie Calle, Aurélie Nemours, Claude Cahun ou encore Louise Bourgeois dont les travaux depuis les 10 dernières années ont fait l’objet de réévaluations importantes. Mais cette poignée d’artistes ne peut masquer longtemps le fait qu’un grand nombre d’entre elles, passées et présentes, restent méconnues voire inconnues du grand public. Que se passe-t-il entre les écoles d’art et autres universités où elles sont nombreuses et même en nombre supérieur aux hommes, et la scène artistique ? Jusque-là en effet, les artistes femmes étaient présentées rarement, mais surtout éparpillées, subissant une dispersion visuelle de leurs travaux rendant difficile un constat de leur existence et de leur art. Leur invisibilité semble renforcée par la difficulté également de les positionner et de constater leur rapport étroit avec la scène artistique.

Les institutions semblent également opposer une certaine résistance à montrer la production artistique des femmes. Comme le souligne la sociologue Raymonde Moulin : « Les femmes ont de très faibles chances d’atteindre le plus haut niveau de leur carrière artistiques. Si elles représentent 42 % des artistes de très faible visibilité, elles ne représentent que 4% des artistes de très forte visibilité. » (Moulin, 1999, 282). Ces derniers chiffres annoncés par la sociologue, il y a presque 20 ans, n’ont que très peu évolués. Que ce soit par les accrochages ou les ouvrages concernant l’histoire de l’art, cet effacement est réellement renforcé, induisant le fait qu’il y a peu de femmes artistes sur la scène artistique Française. Nous sommes face à une histoire de l’art négligeant de façon quasi systématique l’art des femmes, confrontées à des expositions et des fonds distillant au compte-goutte les artistes de sexe féminin, comme autant de barrières qui s’érigent encore face à ces artistes. Les femmes doivent donc se positionner une fois de plus sur le terrain de référence, le terrain commun, le terrain masculin. Elles sont minorées, suivant pour la plupart un chemin solitaire au risque d’être marginalisées, reconnues tardivement voire plusieurs années après leur mort, comme par exemple l’artiste Française Gina Pane, exposée en 2005 au centre Pompidou, soit quinze ans après sa disparition.
Il semble alors nécessaire de procéder à une sorte de déconstruction et de renouvellement des différents schèmes et notions qui structurent aujourd’hui l’histoire de l’art en tant que discipline et discours pour permettre une réelle visibilité à cette minorité. Ce questionnement qui implique de remanier la manière de construire l’histoire de l’art, s’est déjà posé, il y a plusieurs années, en Grande Bretagne et aux Etats-Unis entre autre par des auteures telles que Griselda Pollock ou encore Mary Garrard. Une histoire de l’art repensée, reconstruite en des termes novateurs, en mettant en évidence la notion de « canon », jusque-là définie comme phénomène historique et culturel, véritable fondement de l’histoire de l’art moderne et occidental.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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