home  En actes  Questions de genre. Cinéma, télévision, arts plastiques
Une visibilité « genrée »

C’est en éclairant les arts plastiques par la notion de genre que l’absence des femmes artistes se révèle. Il s’agira ici de survoler les vingt dernières années, pour établir un constat de leur visibilité.

 Stéphanie Jourdan-Pontarollo


En 1980, l’artiste et auteure Moira Roth (Roth, 1980) constate avec la vision critique du Marxisme et du Féminisme, que l’histoire de l’art que l’on pourrait définir de « traditionnelle » est surtout une histoire de carrières individuelles et de « mouvements dominants », oubliant, ignorant même les données de « genre ». Cette histoire de l’art se restreint uniquement à un art dit « d’élite », rejetant un art populaire, ou encore un art ne correspondant pas aux critères des avants-gardes et autres mouvements majeurs. Le « canon », ici, endosse une valeur transhistorique, une valeur esthétique représentative et incontestable qui s’inscrit comme étant le modèle, le patrimoine universel. Un aspect sacré demeure encore en filigrane. Pourtant, historiquement, il n’y a jamais eu un seul et unique canon, il est sans cesse bouleversé, réglé, réévalué d’après les époques, les artistes, les écoles, les sociétés qui se sont succédées aux cours des siècles. L’exemple le plus courant est le peintre Rembrandt, peintre « déclaré » médiocre au dix-huitième siècle qui se verra réévalué comme un grand peintre de la spiritualité un siècle plus tard.

La canonicité devient une sorte de structure, empreinte d’universalité mais aussi d’accomplissement naturel, comme un privilège inné, écartant toute apparence de sélectivité. Tel un génie autonome, il veut se définir alors comme étant spontané et rare. Le canon se révèle comme une forme discursive, basé sur le raisonnement, dont l’énonciation transforme les objets ou les textes qu’il choisit en produits de l’excellence artistique. Cette transformation contribue ainsi à la légitimation de l’association que l’on peut ici définir comme exclusive entre l’identité masculine blanche d’un côté et la culture de la créativité de l’autre. Ainsi, apprendre, découvrir les arts plastiques à travers le discours canonique, revient à connaître la masculinité comme un véritable pouvoir, un signifiant fort, porteur de « la » référence. Comment établir un discours sur l’art des femmes sans pour autant renforcer la structure même du canon ? La difficulté est en effet de se défaire du « canon » et de comprendre comment l’identité sexuée, si elle est associée à l’appartenance de classe et de nationalité influencerait réellement les artistes. Le but ne serait pas alors de féminiser le « canon », expression que j’emprunte à l’historienne de l’art Fabienne Dumont, mais au contraire, de renseigner et de développer les différentes trajectoires de plasticiennes, dans un contexte social, historique et esthétique donné. La notion de « valeur » intrinsèque à la notion de « canon » se révèle également être centrale dans une approche du genre en arts plastiques, foulant les notions particulièrement « genrée » de génie, de talent et même de renommée que nous venons de survoler. Cette notion de « valeur », si elle est envisagée du point de vue occidental, signifiait à l’origine la conformité à l’idée que l’on se faisait de la tradition classique. Dès le début du dix-neuvième siècle, ce fut dans une perspective dite « moderne » que la notion de valeur artistique fut remaniée, véritablement définie et ancrée dans la singularité des œuvres ou des artistes, dans la capacité à innover. Il s’agissait d’une période d’innovations, avec de nouvelles « normes » et une succession ininterrompue d’avant-garde. De ce point de vue, seules les œuvres « de valeur », définies comme étant celles qui « parlent » à l’humanité toute entière, cultures, générations et genres confondus seraient capables de résister à l’épreuve du temps et des sociétés. Une justice aveugle éliminant les œuvres définies comme étant « mauvaises », lors d’un phénomène d’exclusion naturel.

Il s’agit bien de cette notion de « valeur » dans les arts plastiques qu’aborde Linda Nochlin, auteur et historienne de l’art américaine, avec cette phrase devenue célèbre « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? » (Nochlin, 1993, 201) En effet, le terme « grand » introduit le fait qu’il y ait de « grands » et de « petits » artistes. Mais quels sont les critères ? Une analyse du genre peut-elle défaire les notions de génie artistique, de talent, de popularité ou encore de renommée ? Et ce, alors que de nombreuses études réunissent valeur esthétique et valeur économique des œuvres sur le marché de l’art moderne et contemporain. Dans un ouvrage intitulé Les mondes de l’art, le sociologue américain Howard Becker a souligné le processus de fabrication de la valeur des œuvres comme le fruit de l’action collective des acteurs des « mondes de l’art », de l’artiste aux critiques, des galeristes aux commissaires d’expositions en passant par les attachés de presse. Se pose encore la question de la légitimité culturelle, tentant de modifier, de repenser les différentes pistes et grilles de perception des schèmes préétablis, imprégnés de valeurs masculines plus ou moins visibles, mais toujours présentes.

La légitimité culturelle est alors initiatrice d’une démystification du monde de l’art et du champ artistique. Une telle approche désenchante en effet considérablement la vision de l’Art au sens large, la vision commune que la société a construite le concernant, ainsi que sa notion de vocation et de qualités naturelles. L’art ou plus précisément la sphère artistique apparaît comme le résultat de rapport sociaux de sexe, mais également de classe, et de race. C’est donc une étude plus poussée qu’il faudrait produire sur les différents systèmes de reconnaissance qui rassemblent, hiérarchisent et excluent les femmes artistes.

Cette problématique de « valeur » en art croise assez rarement la notion de genre, se cantonnant dans la majorité des cas à des études sociologiques, analysant les liens qui unissent parfois, valeur esthétique et valeur économique des œuvres d’art modernes et contemporaines. La question de genre et les remaniements qu’elle entraîne dans l’étude des arts plastiques se pose depuis plusieurs années après avoir émergé dans les années soixante. Cependant, nous sommes toujours face à une hiérarchisation arbitraire entre l‘art d’artistes de sexe féminin et celui d’artistes de sexe masculin. Il faudrait en quelque sorte remanier toutes les valeurs « classiques » sur lesquelles s’est fondée l’histoire de l’art moderne occidentale comme nous venons de le voir. Devons-nous faire, selon l’expression consacrée, « table rase du passé » de l’aspect institutionnel à l’aspect symbolique et professionnel des choses ? La question demeure. Si comme nous venons de le voir, une analyse « genrée » des arts plastiques dévoile les notions de talent, de génie et de « grand artiste » comme de véritables constructions socioculturelles, démontre que la production de ces notions a des conséquences sociales, il s’agirait alors également d’analyser le fonctionnement et les rôles des institutions qui produisent des artistes. Le genre, nous venons de le voir, conditionne l’accès et la place des femmes dans le monde de l’art par différents facteurs. Mais bouleverse-t-il également le type de production et l’œuvre d’un point de vue esthétique ? Lorsque l’œuvre est la création d’une femme, l’approche artistique en est-elle changée ? Ainsi, ce questionnement, ne nous fournit-il pas un instrument réel concernant la légitimité artistique ?

Les divers processus sociaux qui barrent souvent la route aux carrières féminines ou du moins qui impactent leur visibilité sont nombreux. Ils relèvent aussi bien des rapports sociaux de sexe, de genre, complètement extérieurs au monde de l’art, qu’aux différentes dynamiques et mouvements propre à ce dernier, comme par exemple les stéréotypes sociaux féminins, les rôles construits par notre société. Si l’on se penche sur l’œuvre d’artistes femmes, la notion de genre apparaît comme inévitable. Cette notion ne s’impose pas lorsqu’il s’agit du travail d’un plasticien. Finalement, la marque du genre ne semble être relevée que lorsqu’il s’agit du féminin. Monique Wittig, entre autre théoricienne féministe particulièrement active dès les années 70, indique qu’il n’y a pas deux genres mais un seul. Le genre est féminin ; le masculin, lui, est reconnu comme étant le général. Dans le premier cas, si l’analyse concerne l’œuvre d’une artiste femmes, les productions artistiques vont être observées, analysées, à travers le prisme de la représentation et de la construction des identités sexuées. Les pratiques artistiques et les pratiques sociales vont alors s’entremêler jusqu’à parfois être confondues, perdant de vue l’essentiel de la pratique plastique. L’étiquette de pratique plastique féminine a été longtemps imposée aux artistes de sexe féminin. Leur art est encore de nos jours relié à leur condition, à leur statut, et à leur sexe. Les stéréotypes féminins qui appartiennent à notre culture patriarcale sont régulièrement associés aux créations de ces artistes.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
© 2006 Lignes de Fuite - Mentions légales espace privé   -   crédits : www.antipole.fr