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Une visibilité « genrée »

C’est en éclairant les arts plastiques par la notion de genre que l’absence des femmes artistes se révèle. Il s’agira ici de survoler les vingt dernières années, pour établir un constat de leur visibilité.

 Stéphanie Jourdan-Pontarollo


A l’heure actuelle, la féminité n’est plus à envisager comme un rôle étriqué imposé aux femmes par un système de reproduction masculin. Le terme « féminin » a été tout au long de l’histoire, destructeur pour les femmes comme s’il représentait un excès d’identité de genre. Depuis les années 1990, deux tendances se dessinent plus ou moins nettement, certaines artistes jouent la carte de la féminité. Avec un travail de femme ou qui parle des femmes, qui se révèle être féministe ou non. En effet, elles usent des stéréotypes établis parfois à l’excès, les détournent, utilisant une imagerie complexe et fournie. Comme par exemple l’artiste Ghada Amer qui réalise en 1993 une série d’œuvres intitulées Conseils Beauté. L’artiste a brodé sur des mouchoirs, des textes extraits de magazines féminins, donnant divers conseils de soins, de beauté, d’astuces pratiques pour entretenir son corps. Ou encore, l’artiste Sylvie Fleury, qui présente le visage de la consommatrice, l’intérêt que « doit » porter la femme à la mode dans notre société. Ses œuvres présentent des objets de luxe destinés à la consommation des femmes, comme par exemple dans l’installation intitulée Cuddly Wall, Kelly Bag, Vanity Case, en 1998, où l’artiste a recouvert le sol de la salle d’exposition et les socles de fourrure blanche sur laquelle sont présentées des sculptures en bronze chromé représentant des articles de mode de marques internationale, sacs de chez Hermès ou encore flacon de parfum de Channel numéro cinq.

Si ces pratiques plastiques peuvent être définies par le terme « féminin », on pourrait penser, comme le dit Roselyne Marsaud Perrodin, que cette tendance générale se dirige vers des créations dans lesquelles les repères sont évidents grâce à la narration ou à une imagerie spécifique ; des repères évidents et séducteurs pour le regardeur qui, peut-être, recherche ces éléments dans les œuvres d’artistes de sexe féminin. Des artistes qui se joueraient et utiliseraient ce qu’il est possible de définir comme étant « l’imagerie féminine », faisant appel par exemple à des travaux d’aiguilles, aux multiples langages du corps qu’ils soient physiques, psychiques, théâtraux, à la mythologie personnelle ou à l’histoire commune des femmes. Mais sollicitant également les masques que la femme doit savoir porter dans notre société, le fard et le masque social, les rôles prédéfinis, la sexualité. C’est d’ailleurs par ce type de « catégories » que le peu d’ouvrages consacrés aux femmes classent souvent leurs pratiques plastiques. Toutes les artistes femmes ne pratiquent pas pour autant un art défini comme féminin et ne tournent pourtant pas le dos à leur genre sexuel. Les caractéristiques dites féminines sont parfois partagées par des artistes de sexe masculin, et parfois rejetées par des artistes de sexe féminin. En effet de nombreuses artistes se lancent dans la course à « l’art universel », avec le pouvoir et le désir de transgresser les normes artistiques sans user de ses stéréotypes « féminins », comme par exemple Véronique Joumard, artiste française dont l’œuvre est souvent définie comme minimaliste et conceptuelle, abordant régulièrement des thèmes tels que la lumière ou encore l’énergie. Par exemple son œuvre sans-titre réalisée en 1990, qui fait à l’heure actuelle partie de la collection du Frac Poitou-Charentes, est une installation composée de quinze prolongateurs électriques de cinq mètres chacun, branchés à trois prises au mur de la salle d’exposition. Ces trois branchements de fils électriques noirs s’étalent au sol côte à côte comme des racines inertes mais potentiellement dangereuses car branchées et raccordées par des multiprises. Ou encore, Sarah Morris, artiste américo-britannique souvent définie comme héritière de la pop culture Américaine et du modernisme, qui en 1997 propose la série de toile intitulée Midtown, dont les motifs sont des façades de buildings. Distorsion des perspectives, mouvements et reflets des diverses enseignes lumineuses et signaux de l’espace urbain retranscrits par des aplats de couleurs apparaissent dans cette œuvre.

Les femmes artistes se révèlent avant tout plurielles, abordant les grandes questions contemporaines, toutes disciplines confondues. Elles se dévoilent complexes avec des envies variées, radicales, non représentatives et en aucun cas comme partie composante d’une catégorie faussement lisse et homogène dans laquelle nous tentons trop souvent de les enfermer. Leur art se révèle en effet complexe et je résisterais à la tentation de les classer selon leurs propositions, leur énergie, selon des thèmes offrant au lecteur une vision plus descriptive qu’analytique du travail de ces artistes, une lecture défaite, comme déconnectée de leur environnement sociohistorique et politique et surtout artistique. Trop souvent en quête de ce qui les rassemble, nous risquons ainsi de les « ghettoïser » un peu plus.

Les frontières entre les sexes sont encore à l’heure actuelle de véritables crevasses, marquées par les siècles et par une société héritière de la culture gréco-romaine et de la religion chrétienne. Une civilisation véritablement pétrie par les stéréotypes que distille cet héritage culturel. Le genre détient une portée considérable sur l’Homme et de ce fait sur les différents systèmes de représentations construits par ce dernier. Il est en effet partie prenante et composant des différentes classes, ethnies, dynamiques raciales, des différents lieux où se composent les « identités ». De ce point de vue, il parait impossible de dissocier le genre des différents interstices culturels et politiques où ce dernier se produit et se reproduit. Il est véritablement ancré dans notre société et dans notre Histoire tel un héritage imposé. Le monde de l’art apparaît alors comme un véritable produit social où l’articulation entre hiérarchie de sexe et de classe se révèle prégnante. L’art est un produit social modelé par les rapports sociaux, développant des systèmes de reconnaissance, de valeur, de « consécration ». Il l’est devenu en privilégiant le masculin sur le féminin de façon prétendument naturelle. Pour rendre visible l’art des femmes, il faudrait réellement donner le jour à un nouveau discours pour construire une approche théorique autre. Mon propos ici n’était pas de définir les hommes comme un simple groupe de dominants, mais de constater que la place des femmes dans le champ artistique est encore à conquérir. Il faut également noter, que différentes minorités coexistent dans les arts plastiques, et que si les femmes gagnent peu à peu en visibilité, les non occidentaux se trouvent mis à l’écart, ou du moins sont encore peu visibles.

Le genre se déplace avec les nouvelles théories. S’il n’est plus considéré de nos jours comme l’opposé du sexe mais en articulation avec ce dernier, comme son égal sociologique, il a longtemps vagabondé selon les époques et leurs mouvements. L’approche de l’art par le genre se révèle dynamique et complexe. Elle permet dans les arts plastiques d’analyser un corpus d’œuvres peu ou dans certains cas encore jamais analysé. L’étude du genre, mais aussi l’absence de cette étude est révélatrice de son importance. Ce manque enrichit la réflexion, et les différents points aveugles deviennent des points positifs, produisant des outils d’analyse majeurs. Refaire l’histoire a posteriori ne portera pas secours à la génération actuelle, et ne pansera pas les siècles d’absence. En revanche, et j’emprunterais ces mots à la philosophe Françoise Collin pour terminer : « (...) il est primordial de ne pas passer à côté de l’œuvre en train de se faire » (Collin, 2008). Il faut donc en effet agir sur notre génération.

indications bibliographiques :

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BONNET. Marie-Jo. 2006. Les Femmes artistes dans les avant-gardes, Odile Jacob.
BONNET. Marie-Jo.2004. Les femmes dans l’art. Editions La Martinière.
CAHIER DU GENRE : Genre Féminisme et valeur de l’art. 2007. coordonné par Séverinne Sofio, Perin Emel Yavuz et Pascale Molinier, aux éditions l’Harmattan, N° 43.
CASCARO,David. 1999. De l’Art comme creuset des préjugés sexistes. Le Journal des Expositions.
CHADWICK, Whitney.2002. Les femmes dans le mouvement surréaliste. Tames & Hudson
COLLIN, Françoise. 2008. C’est mon genre, ERBAN, Nantes
GONNARD, Catherine et LEBOVICI Elisabeth. 2007. Femmes artistes et artistes femmes, Paris de 1880 à nos jours, Editions Hazan, Paris
MOULIN, Raymonde.1999. L’artiste, l’institution et le marché, Editions Flammarion
NOCHLIN, Linda, 1993, Femmes, art et pouvoir et autres essais. Editions Jacqueline Chambon, traduit de l’anglais (USA) par Oristelle Boris
ROTH, Moira.1980. Teachning Modern Art History From a Feminism Perspective
WITTIG, Monique. 2007. La Pensée Straight. Editions Amsterdam.




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