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Pourquoi nous combattons. Idéologie moderniste et masculinité

Le dernier ouvrage de Noël Burch, De la Beauté des latrines, a essuyé le refus de six éditeurs français, l’obligeant à recourir à cette maison aussi prolifique que confidentielle que sont les éditions L’Harmattan. S’il a été passé sous silence par la presse unanime, aussi bien généraliste que spécialisée, c’est que ce livre viole un double tabou : il s’attaque à l’hégémonie en France, surtout depuis une trentaine d’années, du modernisme formaliste, esthétisant, dans l’étude critique des arts et des lettres - notamment celle du cinéma ; et il le fait à partir d’un anti-élitisme féministe, élaboré essentiellement dans les pays anglophones et contre lequel l’intelligentsia française a jusqu’à présent élaboré des barrières très efficaces...

 Noël Burch

Pourquoi nous combattons

Idéologie moderniste et masculinité

par Noël Burch

Historien du cinéma, professeur émérite de cinéma de l’Université de Lille 3, Noël Burch a enseigné à l’Université de Paris 3 Censier et à l’IDHEC. Il fut rédacteur pour la revue Les Cahiers du cinéma de 1968 à 1972.

Le hasard fait bien les choses...
Le 8 mai 2011 Nancy Huston, la romancière et psychanalyste franco-canadienne, a fait paraître dans Le Monde sous le titre « La Littérature hors les murs », une critique frontale du formalisme dans les études et les recherches sur la littérature en France. Et ce n’est pas du tout un hasard si cette critique, exceptionnelle chez nous, est le fait d’une féministe anglophone. Elle y évoque deux conférences-débats, l’une, dans une prison, devant un public de détenus hommes, l’autre, dans une banlieue du Nord devant un public de femmes d’origine maghrébine. Et elle relève que ces lecteurs et lectrices populaires s’intéressent aux personnages et aux situations dans un roman, attitude qui tranche avec le formalisme stratosphérique des colloques universitaires auxquelles elle assiste par ailleurs. Elle conclut ainsi le récit de sa rencontre avec les femmes : « Dernière question, venue d’une des lycéennes : "Excusez-moi, mais quand vous écrivez, est-ce que vous vous dites : là je mets une métaphore, là une prolepse, là une allitération, là une inversion chronologique ? Parce que c’est tout ce qu’on nous apprend à l’école, quand on étudie des romans !" ». « Ah oui, l’école, » poursuit Nancy Huston. « Littérature douche froide. La critique, pas l’art. Les structures, pas la vie. Le recul, pas le cul. Distance, distance ! Pas de naïveté, voyons ! Un roman est fait de mots et de phrases, pas trace d’un être humain là-dedans, faut pas se laisser prendre ni surprendre ! L’identification, c’est bon pour les ploucs, les béotiens. Distance, distance, visons l’immortalité !  »

Malgré l’hégémonie de l’idéologie moderniste en France, objet de mon intervention, pareille lucidité peut s’y rencontrer de la part d’hommes qui se souviennent de l’époque héroïque de la critique matérialiste, d’un Sartre, d’un Goldmann, d’un Henri Mitterrand, parfois aussi de la part d’une femme comme Nancy Huston ici. Mais pour rencontrer une critique explicitement féministe du modernisme formaliste, il faut traverser la Manche ou l’Atlantique. Mon dernier livre a pour propos majeur une critique historique et raisonnée de ce formalisme que Nancy Huston dénonce dans le domaine des lettres mais qui sévit de façon tout aussi dévastatrice dans la critique et l’étude du cinéma en France.

Mes précédents livres ont tous été publiés rapidement et sans problème par de grands éditeurs ; celui-ci a fait l’objet de six refus. Il fallait qu’une chercheuse féministe, co-directrice d’une collection cinéma chez L’Harmattan, Raphaëlle Moine, apprécie le livre pour qu’il soit enfin publié... dans les conditions de diffusion restreinte que l’on connaît. Bien que ces rejets n’aient pas, en général, été sérieusement motivés, je crois en comprendre la raison profonde. C’est qu’en faisant ce livre, je ne me suis pas souvenu de l’avertissement du camarade Lénine : « Un pas devant les masses, mais pas deux. » disait-il, notamment en refusant de soutenir les féministes tout en s’affirmant en sympathie avec elles. En France, il est certes permis d’écrire et de publier d’un point de vue féministe, il est également permis de dénoncer de loin en loin ce qu’on appelle l’art contemporain, l’opacité des pratiques d’avant-garde ; en musique, par exemple (Benoît Duteurtre, Michel Schneider) ou en peinture (Jean Clair). Mais dénoncer dans le modernisme formaliste un positionnement masculiniste et donc à partir de présupposés féministes... ça non... trop, c’est trop. Or, c’est la thèse principale de mon livre que je vais me permettre de vous exposer ici, car il a été peu lu, n’ayant bénéficié d’aucune mention dans la grande presse, les hebdomadaires ou les revues spécialisées.

Pour parler de l’histoire du modernisme en France, il faut remonter loin. Le titre du livre, De la beauté des latrines, fait allusion à un passage chez Théophile Gautier, à qui certains critiques du modernisme attribuent la paternité de cette idéologie. C’est Gautier qui a lancé l’expression « l’art pour l’art » dont les défenseurs français de ce qu’eux appellent, par euphémisme, la « modernité », récusent la naïveté et l’arrogance de la formule de Gautier jugée démodée aujourd’hui. Je vous livre la citation de Gautier, extraite de la préface de Mademoiselle de Maupin, écrite en 1836, deux ans après la première édition du roman pour se défendre contre la censure dont il avait fait l’objet.

« Il n’y a vraiment de beau que ce qui ne peut servir de rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants comme sa pauvre et infirme nature. L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines. »

Ainsi s’exprime l’un des porte-paroles les plus importants du romantisme. Mais le naturalisme ne sera pas en reste. Dans ce manifeste naturaliste que sera la préface de leur roman, Germinie Lacerteux, les frères Goncourt expriment un projet tout aussi semblable, prônant déjà cette « distance » que pourfend Nancy Huston. Les Goncourt, dans ce texte célèbre, proposent une opposition entre sensation et savoir qui sera au cœur du modernisme et de ses exégèses. Aux « petites œuvres polissonnes, les mémoires de filles, les confessions d’alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se retrousse dans une image aux devantures des librairies », ils opposent leur projet de « roman vrai » qui récuse toute sentimentalité et tout sensationnalisme en faveur de ce qu’ils appellent « la clinique de l’Amour ». Et il n’est pas indifférent que le naturalisme de Germinie Lacerteux, ce regard de « cliniciens », témoigne en fait d’une haine (d’une peur), à peine déguisée, aussi bien du peuple que de la sexualité féminine, étroitement associés, dans cette histoire d’une pauvre domestique qui, malgré les nobles efforts de la bourgeoise éclairée et maternante l’employant, ne peut échapper aux griffes d’un mauvais garçon des fortifs, que la malheureuse « a dans la peau ».




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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