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Pourquoi nous combattons. Idéologie moderniste et masculinité

Le dernier ouvrage de Noël Burch, De la Beauté des latrines, a essuyé le refus de six éditeurs français, l’obligeant à recourir à cette maison aussi prolifique que confidentielle que sont les éditions L’Harmattan. S’il a été passé sous silence par la presse unanime, aussi bien généraliste que spécialisée, c’est que ce livre viole un double tabou : il s’attaque à l’hégémonie en France, surtout depuis une trentaine d’années, du modernisme formaliste, esthétisant, dans l’étude critique des arts et des lettres - notamment celle du cinéma ; et il le fait à partir d’un anti-élitisme féministe, élaboré essentiellement dans les pays anglophones et contre lequel l’intelligentsia française a jusqu’à présent élaboré des barrières très efficaces...

 Noël Burch


Mais c’est un autre paradoxe qui m’intéresse ici : à l’époque où, dans les pays anglo-saxons surtout, le féminisme militant ré-émerge sur la scène publique, des femmes de gauche, des intellectuelles féministes amoureuses du cinéma, vont inaugurer une réflexion collective qui aura un bel avenir et à laquelle se nourrit dans une large mesure mon propre travail, ainsi que celui accompli avec ma complice, Geneviève Sellier. Dans les années soixante-dix, le travail de Laura Mulvey, à qui je rends hommage, de Claire Johnston, aujourd’hui décédée, et de bien d’autres femmes autour d’une revue comme Screen, ont mis en place les instruments permettant de lire les représentations cinématographiques et notamment hollywoodiennes, à travers une grille inédite jusqu’alors, celle des rapports sociaux de sexe. Mais, et voici le paradoxe, ces pionnières ont pendant un temps suivi la voie d’un certain gauchisme « masculin ». Elles croyaient déceler, dans le mode de représentation classique, dit « hollywoodien », ce mode de représentation éminemment lisible, une sorte d’essence patriarcale, tout comme le gauchisme marxisant croyait déjà y voir une essence « bourgeoise ». Et c’est à partir de ce postulat discutable qu’allait se développer l’idée que la révolution féministe dans le cinéma passait par des pratiques d’avant-garde destinées à « déconstruire » le langage patriarco-bourgeois. Ces idées donnèrent lieu à quelques films passablement obscurs, que, pendant une courte période, nous avons même pu voir sur la quatrième chaîne anglaise. Moi-même, j’y ai contribué en tant qu’auteur-réalisateur d’un film très compliqué sur les suffragettes...

La réfutation la plus claire, et à mes yeux définitive, de la version féministe du formalisme révolutionnaire, qui possède encore ses défenseures par-ci par-là, c’est une universitaire étasunienne, Jennifer Hammet qui l’a produite, dans un article publié au milieu des années quatre-vingt dix, intitulé « L’obstacle idéologique ».

« La théorie féministe du cinéma a pendant trop longtemps affirmé que la représentation en tant que telle équivalait à l’aliénation et à l’erreur, elle s’est donc empêtrée inutilement dans des questions d’épistémologie. La lutte ne devrait pas se livrer sur le terrain de la représentation mais sur celui des représentations ; ce qu’il faut pour mettre en cause le patriarcat ce n’est pas un nouveau rapport épistémologique au réel, mais de nouvelles représentations. »

Les dogmes prescriptifs du formalisme subversif ont reflué au cours des trente dernières années laissant place, aux États-Unis et en Angleterre, à des travaux à la fois féministes et matérialistes d’une richesse sans précédent, portant sur les productions de la culture de masse. Il faut lire Tania Modleski sur Hitchcock, Ginette Vincendeau sur les stars françaises, Richard Dyer sur les stars hollywoodiennes, Robert Lang sur les mélodrames dits américains, Edward Baron Turk sur la carrière et les films de Marcel Carné - tous traduits dans la collection de Geneviève Sellier chez L’Harmattan (Champs visuels étrangers) où l’on s’efforce d’ouvrir une brèche. Car, en France, hélas, ce reflux n’a laissé qu’un champ de ruines, des études qui tournent en rond entre positivisme et formalisme, incapables de profiter des avancées féministes, ou de ce domaine allié qu’on appelle les cultural studies, puisque tous deux sont interdits de séjour chez nous, du moins dans les milieux de la critique cinéphile et de l’étude universitaire du cinéma. Et ce tabou, drapé dans un manteau tissé d’ignorance et de mépris, dénonce mieux que de longs discours, le masculinisme bouché de l’establishment intellectuel français.

Indications bibliographiques

DELLUC Louis (1985) Les Cinéastes, Ecrits cinématographiques 1, Éditions Cinémathèque française.
HAMMET Jennifer, (1997) "The Ideological. Impediment : Epistemology, Feminism, and Film Theory," Cinema Journal 36 n°2, 1997, Film Theory and Philosophy, eds. Richard Allen and Murray Smith, New York : Oxford University Press
HUDSON Sean & JACOT Bernardine (1991) The Way Men Think, Intellect, Intimacy and the Erotic Imagination, New Haven, Yale University Press.
HUYSSEN, Andreas, (2004) « Féminité de la culture de masse : l’autre de la modernité ». In Geneviève Sellier et al. (Éds), Culture d’élite, culture de masse et différence des sexes. 2004, Paris, L’Harmattan
MICHAUD, Yves, (1997) Le Débat sur l’art contemporain : La Crise de l’art contemporain, Utopie, démocratie et comédie, PUF, Paris
SELLIER Geneviève et al. (2004), (Éds), Culture d’élite, culture de masse et différence des sexes, Paris, L’Harmattan




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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