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Implications d’une approche gender : repenser les corpus, prendre en compte la réception
 Geneviève Sellier

1 - Repenser les corpus

L’analyse des représentations des rapports sociaux de sexe suppose de repérer les représentations dominantes d’une époque pour évaluer ensuite le caractère plus ou moins novateur de tel ou tel film : il est donc nécessaire de constituer des corpus de films non pas à partir du panthéon cinéphilique, mais à partir du contexte de production et de réception, en tenant compte du box office, ce qui permet de mettre en évidence des représentations consensuelles et d’autres qui le sont moins.
Concernant le cinéma français, le CNC produit des chiffres de fréquentation depuis 1945, dont la fiabilité est cependant limitée par le fait qu’il s’agit de chiffres cumulatifs depuis la sortie du film [4]. Pour les films populaires qui ont souvent disparu de la mémoire cinéphilique, ces chiffres sont utilisables car ces films n’ont en général pas fait l’objet d’une reprise. En revanche, il faut prendre avec plus de précautions les chiffres de fréquentation des films qui relèvent, peu ou prou, du panthéon cinéphilique. Cette utilisation du box office présente aussi l’avantage de mesurer la popularité des différents cinémas nationaux sur les écrans français : dans l’immédiat après-guerre, malgré la vétusté de l’appareil de production français, et l’arrivée massive de cinq ans de production hollywoodienne (les importations ont cessé dès 1940), ces chiffres permettent de constater que le cinéma français est à cette époque, et de loin, le cinéma préféré du public français.
L’année 1947 représente le sommet de la fréquentation du cinéma en salles en France, avec 423.721.000 entrées. Les dix plus grands succès de l’année 1947 se présentent comme suit (le nombre d’entrées a été arrondi) :
1- Le bataillon du ciel, France : 8.650.000
2 - Pour qui sonne le glas, USA : 8.275.000
3 - Monsieur Vincent, France : 7.055.000
4 - Pas si bête, France : 6.165.000
5 - Quai des orfèvres, France : 5.526.000
6 - Rebecca, USA : 5.100.000
7 - Le Diable au corps, France : 4.763.000
8 - Les plus belles années de notre vie, USA : 4.689.000
9 - Les aventures de Casanova, France : 4.417.000
10 - Le silence est d’or, France : 4.179.000

Sur les dix premiers films au box office, sept sont français ; les trois autres sont des productions hollywoodiennes, qui correspondent en effet au cinéma étranger le plus apprécié des Français, alors comme aujourd’hui.
Les sept films français de cette liste sont en partie oubliés (sauf les trois films « d’auteur »), mais tous les génériques font apparaître la présence écrasante des hommes dans les positions dominantes : réalisateur, scénariste, acteur en tête d’affiche :
1- Le Bataillon du ciel (A. Esway/J. Kessel, P. Blanchar) film de guerre
3 - Monsieur Vincent (M. Cloche/J. Anouilh, P. Fresnay) biopic
4 - Pas si bête (A. Berthomieu, Bourvil) comédie
5 - Quai des orfèvres (H.-G. Clouzot/S.-A. Steeman, L. Jouvet) policier
7 - Le Diable au corps (C. Autant-Lara/J. Aurenche & P. Bost, M.Presle, G.Philipe) adaptation littéraire
9 - Les Aventures de Casanova (J. Boyer/M.-G. Sauvajon, G. Guétary) film musical
10 - Le silence est d’or (R. Clair, M. Chevalier) comédie

C’est un cinéma qui met en scène majoritairement des figures patriarcales d’hommes d’âge mûr : Pierre Blanchar (né en 1892), qui a déjà été pendant l’Occupation Pontcarral colonel d’Empire, figure de résistance au pouvoir en place [5], est le « héros » du Bataillon du ciel, à la gloire des parachutistes du SAS [6], film en deux époques [7] (sortis à un mois d’intervalle) propre à rassurer les Français sur leur participation à la guerre de libération aux côtés des Alliés ; Pierre Fresnay (né en 1897) dans Monsieur Vincent, incarne une figure de bienfaiteur laïcisée pour l’occasion (il s’agit d’une biographie édifiante de Saint Vincent de Paul) ; en 3e position, Bourvil (né en 1917) installe avec Pas si bête une figure de « paysan normand plus matois que naïf [8] », incarnation de la revanche sociale des petits et des sans-grade. Premier film « d’auteur » dans cette liste, Quai des Orfèvres met en tête d’affiche Louis Jouvet (né en 1887), en inspecteur extra-lucide et compatissant, dans un film policier qui construit face à une « garce » incarnée par Suzy Delair, Bernard Blier en homme victimisé ; en 7e position, Le Diable au corps, de Claude Autant-Lara, est le seul film français de cette liste à proposer une figure féminine en tête d’affiche, Micheline Presle (née en 1922), avec comme partenaire un jeune acteur encore peu connu à l’époque, Gérard Philipe (né aussi en 1922), qu’elle a imposé et qui deviendra une star grâce à ce film ; en 9e position, Les Aventures de Casanova avec le ténor Georges Guétary (né en 1915), également en deux époques, nous rappelle que l’opérette, qui a totalement disparu de la mémoire cinéphilique, fut un des genres les plus populaires dans la France d’après-guerre ; enfin, Le silence est d’or, de René Clair, met en scène, à l’époque des débuts du cinéma, la rivalité amoureuse entre un homme d’âge mûr, Maurice Chevalier (né en 1888), et un jeune premier, François Périer (né en 1919) qui a fait ses débuts pendant l’Occupation. L’actrice qui incarne l’objet d’amour des deux hommes, Marcelle Derrien, est clairement un personnage secondaire : le point de vue du film est celui de l’homme d’âge mûr, comme le confirme la place de Maurice Chevalier sur l’affiche. Sur les sept films français qui triomphent au box-office, quatre ont en tête d’affiche un acteur né au siècle précédent...

Le cinéma qui reçoit les suffrages des spectateurs français, renoue donc avec les figures de patriarche d’avant-guerre, avec une vigueur revancharde dont nous avons étudié ailleurs d’autres exemples [9]. Les variantes qui en sont proposées ici sont particulièrement austères, en particulier dans les trois films les plus vus. C’est l’incarnation la plus légère de cette figure patriarcale (Maurice Chevalier) qui reçoit relativement le moins de suffrages. Ce qui tend à confirmer le climat de règlement de comptes qui caractérise la période.
Les acteurs fonctionnent dans ce corpus comme des instruments majeurs de réaffirmation des normes sexuées : la présence au centre des trois films français les plus vus, d’un personnage masculin célibataire, incarné par un acteur prestigieux, déjà vedette avant-guerre, indique dans cette période de réaffirmation de l’unité nationale, que c’est le masculin qui est porteur de l’identité nationale, alors que le féminin n’est, dans le seul des trois films où il existe, qu’un objet de désir pour le sujet masculin.

Le Diable au corps apparaît à plusieurs titres comme un intrus dans cette liste : non seulement à cause de sa tête d’affiche féminine, mais aussi parce que c’est l’adaptation de l’œuvre de Radiguet, un très jeune écrivain mort prématurément, qui a fait scandale juste après la Grande guerre et qu’il valorise deux jeunes acteurs qui joue de très jeunes personnages [10].
Mais pour mesurer l’impact des films et des stars dans le contexte de l’époque, il faut complété les indications du box-office par un dépouillement systématique de la presse, en particulier les périodiques spécialisés, dont le plus connu à l’époque est Cinémonde.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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