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Implications d’une approche gender : repenser les corpus, prendre en compte la réception
 Geneviève Sellier


Le courrier des lecteurs de Cinémonde confirme en effet l’engouement du jeune public pour le film ; en voici deux exemples, l’une d’une jeune lectrice :
« Vous êtes très gentille, Lilas blanc, et je suis très content que ma réponse vous ait fait plaisir. Le Diable au corps est un très beau film, et Gérard Philipe, un artiste exceptionnel. J’ai transmis votre lettre et je transmettrai de même toutes celles que vous m’enverrez. [21] »
l’autre, d’un jeune lecteur [22] :
« Mercutio écrit : ”Je me moquais un peu de tous ces jeunes gens et de toutes ces jeunes filles qui vous demandaient des précisions sur telle ou tel artiste... jusqu’au jour où j’ai vu Micheline Presle dans Le Diable au corps ! et à mon tour je viens vous demander un conseil : « que doit faire un jeune homme qui aime une jeune femme d’un rang supérieur au sien et qui n’a donc que de très faibles chances d’attirer son amour ? »” On voit là une forme d’appropriation éthique du film qui est très loin de toutes les lectures politiques auxquelles le film a donné lieu dans la presse généraliste.
Cette focalisation sur l’histoire d’amour se retrouve dans la novellisation du Diable au corps que publie Mon film à peine deux mois après la sortie parisienne du film [23]. Le récit fait disparaître la structure en flash-back qui donnait au film son caractère tragique et sa focalisation sur le personnage masculin. Voici comment commence l’histoire dans Mon film :
« Après l’offensive meurtrière d’avril 1917, les blessés affluaient vers l’arrière en si grand nombre qu’il fallut installer en toute hâte de nouveaux hôpitaux. A Nogent sur Marne, on venait de réquisitionner la majeure partie du lycée de garçons, laissant seulement une aile pour les classes.
« La municipalité faisait appel à toutes les dames de bonne volonté pour installer les locaux et seconder le personnel hospitalier qualifié, qui se limitait à un médecin-major, une religieuse et Mme Grangier, membre de la Croix-Rouge. »
Ce début très factuel s’accompagne d’une mise en avant du personnage de Marthe, avec laquelle on suscite l’empathie du lecteur/de la lectrice : « Ce premier contact avec les horribles réalités de la guerre, ces hommes sales, ces pansements sanglants et nauséabonds l’avaient bouleversée. »
La scène centrale du film qui privilégie le point de vue de François, est racontée dans Mon film en privilégiant le point de vue de Marthe :
« Le cœur battant, elle guettait derrière sa fenêtre. Il arriva trempé, bien qu’il ait couru sous l’averse.
C’est effrayant, vous allez prendre froid !, s’exclama Marthe, ravie au fond de cette entrée en matière qui leur permettait de cacher leur trouble réciproque. Très maternelle, elle entraîna son compagnon dans sa chambre, où un feu de bois flambait dans l’âtre. François applaudit à cette merveilleuse idée, tandis que Marthe le frictionnait, puis courait à la cuisine lui préparer un grog. Quand elle revint, François s’était blotti dans le lit. Il l’attira à lui d’un geste à la fois fougueux et très tendre... Leurs lèvres se joignirent et ils sombrèrent dans les délices de l’amour...
« Le lendemain matin, tandis que Marthe épanouie et sans remords affirmait n’avoir jamais été aussi heureuse, François s’abandonna à un accès de jalousie.
« Pourtant, la jeune femme était sincère quand elle prétendait que, pour elle, Jacques ne comptait pas. »
Dans ce passage, on remarque que c’est Marthe qui est systématiquement le sujet de l’action et de la focalisation, contrairement à ce qui se passe dans le film. Seule la fin suit très exactement le film, avec François face au sacristain :
« François lui lança un regard féroce : ces paroles malheureuses faisaient déborder sa rancœur : Taisez-vous, commanda-t-il d’un ton plein de haine. Accrochez vos drapeaux ! ».
La novellisation modifie donc sensiblement le point de vue du film pour susciter une identification privilégiée avec l’héroïne, ce qui correspond au lectorat majoritairement féminin de ces périodiques. Mais cette focalisation valorise aussi l’expression du désir féminin, et remet en cause les normes traditionnelles de la « bonne féminité ».

Le référendum organisé annuellement par Le Film français (auprès des directeurs de salle) et Cinémonde (auprès de ses lecteurs) permet de confirmer l’écart générationnel et genré qui caractérise les publics du film : en effet alors que Le Diable au corps remporte haut la main le prix du meilleur film français auprès du lectorat de Cinémonde (majoritairement jeune et féminin), à quoi s’ajoute le prix de la meilleure actrice à Micheline Presle et le prix du meilleur acteur à Gérard Philipe, le référendum du Film français donne le prix du meilleur film à Monsieur Vincent (Le Diable au corps n’arrive qu’en 3e, après Quai des orfèvres), et le prix du meilleur acteur à Pierre Fresnay (Gérard Philipe arrive en 2e mais très loin derrière) ; seule Micheline Presle est aussi la meilleure actrice pour les exploitants. A travers cet écart entre les deux référendums, on peut lire une opposition qui est à la fois de genre et de génération, et qui débouche sur une opposition politique (un film bien pensant, Monsieur Vincent préféré par les exploitants à un film rebelle à la morale catholique et bourgeoise) [24].

Cette étude de la réception du Diable au corps dans la presse magazine spécialisée fait apparaître assez nettement deux types de lecture du film : si l’histoire d’amour passionnée entre deux adolescents fait l’unanimité de tous ceux qui défendent le film, les représentants masculins de l’élite cultivée y ajoute une lecture directement politique. Occasion pour L’Ecran français de ferrailler avec les lobbys catholiques bien pensants et avec la censure d’outre-Atlantique, le film fait également l’objet d’une consigne de lecture qui vise à empêcher que les jeunes spectateurs ne confondent la Grande guerre (impérialiste) avec la Seconde guerre mondiale dont les sympathisants du parti communiste comme Roger Vailland font une analyse toute différente. Ce qu’on sait des courants zazou et existentialiste à la Libération suggère qu’il existait une réelle tentation de la jeunesse de prendre ses distances avec les affrontements politiques de la résistance et de la guerre froide, comme les héros du Diable au corps par rapport à la guerre de 1914.
Ces diverses lectures du film dessinent un double dissensus : d’une part l’opposition politique « classique » entre les tenants d’une censure des films au nom de la morale catholique, et ceux qui défendent la liberté d’expression des artistes ; d’autre part l’opposition plus feutrée entre un public jeune qui adhère au culte de l’amour passion, et des intellectuels engagés issus de la Résistance et tenus de prendre parti dans la guerre froide qui vient de commencer.

A travers cette étude de cas, on voit d’une part que la prise en compte du box office permet de mettre en évidence les tendances idéologiques dominantes, lesquelles traversent l’ensemble du paysage, y compris le cinéma d’auteur - ici H.-G. Clouzot et René Clair ; d’autre part, l’exploration des périodiques « populaires » de cinéma permet de saisir les diverses lectures des films au moment de leur sortie, et par là-même, les questions qu’ils soulèvent dans la société de l’époque, ainsi que les différentes communautés d’interprétation qui se construisent autour de sa réception. Mais ces sources permettent aussi de retrouver une trace de la réception des spectateurs ordinaires, en particulier dans sa dimension genrée et générationnelle : contrairement aux idées reçues sur le rapport aliéné de la « midinette » avec le cinéma, on constate que certains films sont l’occasion d’une reconfiguration des normes sexuées dont les périodiques populaires se font l’instrument et/ou l’écho.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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