home  Lignes de fuites  Hors-série 3 - Novembre 2012
Les temps hyper-réels. Essai sur l’appareillage du temps

« Temps réel » est une notion post-moderne. Mise au jour par la société des médias, et les dispositifs que Virilio qualifierait d’opto-électroniques, elle ne prend toute sa force et son ampleur qu’avec l’arrivée massive des « appareils ». En s’hybridant de technologie, l’art expérimente et explore de nouvelles temporalités. L’œuvre d’art traditionnelle tressait sa relation au temps sous trois modes majeurs : l’enregistrement (portrait), la présentation (performance) et la production d’un temps singulier (récit). L’œuvre d’art technologique va venir proposer de nouvelles façons d’investir ces modes - et réinventer notre rapport au temps.

 Pascal Krajewski


L’homme a une conscience du temps de ce qu’il est un animal vivant dans un univers mobile. Cette conscience se modalise et ces modalités se diversifient avec les processus d’hominisation et de civilisation. Le temps ne serait chaque fois approchable que dans certaines de ses composantes, l’ensemble tressant ainsi, non une définition toujours fuyante, mais une appréhension moins confuse d’un temps apprivoisé. On pourrait alors proposer trois modes principaux de l’apparaître du temps.
Il y aurait d’abord un mode objectif, dans lequel se donnerait un temps extérieur, neutre, rationnel. Ce mode pouvant se raffiner à son tour : un temps cosmique, celui des astres en mouvement dans l’univers (l’alternance du jour et de la nuit, le temps mis par la lumière du soleil à nous parvenir) ; un temps scientifique, celui des phénomènes physiques qui déterminent des définitions d’une précision absolue, nécessaire au calcul des faits (depuis 1967, une “seconde” est la durée de 9 192 631 770 périodes d’une certaine radiation dans l’atome de Césium ; la demi-vie d’une matière fissible) ; etc.
En second lieu, un mode subjectif apparaît pour l’homme, animal conscient et réfléchissant qui éprouve le temps qui passe. Là encore, plusieurs sous-modalités distinctes pourraient se faire valoir : un temps biologique, celui du corps humain qui grandit, s’altère, se soigne, dépérit et meurt [1] ; un temps zoologique, celui de l’animal homme, avec ses rythmes, ses cycles, ses tempos organiques [2] ; un temps conscientisé de l’esprit qui rêve et qui pense, qui tente de voir ce qui se passe en lui quand le temps absolu se déroule au dehors (« le flux absolu de la conscience [est] constitutif du temps » [3]) ; etc.
Enfin, on pourrait repérer un mode mondain, tel qu’il apparaît à l’homme habitant un monde qu’il se forge lui-même et qui fait société. Le procès de l’hominisation a concouru à la multiplication de ses harmoniques : le temps mythique, celui des rites et des légendes ; le temps historique, celui des annales et des chroniques ; le temps sociétal, qui rythme le vivre-ensemble (la messe le dimanche, la grille des programmes télé, les horaires d’ouverture des services publics) ; le temps topographique, celui des déplacements géographiques (corrélé au niveau technique atteint par une civilisation), qui conditionne notre rapport à notre environnement (voyager, rallier des destinations) ; le temps global, temps du monde tel qu’il va dans sa version actuelle globalisée (l’année et son calendrier, l’heure GMT, la définition non-scientifique de la « seconde » [4]).
La diversification de ces approches du temps s’est matériellement accompagnée d’une multiplication des dispositifs d’orientation de l’homme dans ces différents modes temporels. Citons entre autres : des instruments de mesure pour approfondir notre connaissance du temps objectif (télescope, chronomètre) ; des dispositifs biopolitiques pour encadrer le temps subjectif (courbes de croissance des enfants, anniversaires, temps des repas, régimes, pilules, somnifères) ; des outils de régulation pour faciliter l’action de l’homme dans le temps mondain (calendriers, grilles d’horaires, montres, rendez-vous télévisuels). Dernièrement est apparue la formule de “temps réel”. Comme si tous ces autres temps, dont nous n’avons ici qu’esquissé une liste, ne l’étaient pas ? Une telle formule s’avère particulièrement problématique et ambiguë. Faut-il l’analyser selon un axe paradigmatique de lecture, en se demandant en quoi ce “temps réel” différerait des autres temps (globaux, sociétaux, cosmiques...) ? Faut-il chercher à la définir selon un axe syntagmatique en cherchant ses antonymes : le temps-différé, le temps-rétréci, le temps-ralenti... ? Faut-il enfin tenter une approche contraposée et se demander ce que pourrait bien être un temps non réel, ou irréel, ou para-réel ?
L’expression “temps réel” pourrait ainsi, à l’envi, se lire comme tautologie, oxymoron, ou nonsense. Nous proposons de poser son cadre général avec Husserl. Le temps réel renverrait non à l’effectivité (wirklich) d’une réalité extérieure, objectale (noématique) - mais à une conscience, qui prend connaissance de son objet sur le mode d’un partage du temps (noétique). Le temps réel (real) serait celui du vécu d’une conscience avec son corrélât, son contenu intentionnel [5]. Le temps réel serait une présentification du temps dans la conscience du sujet, qui adviendrait lorsque le recouvrement de deux flux de temps distincts (celui des objets et des sujets) conflue dans un certain laps de « maintenant » [6]. Le temps réel identifierait cette parenthèse de durée où le flux temporel inscrit dans un objet représentant viendrait s’ouvrir dans celui de la conscience percevante [7]. Le temps réel serait le partage de plusieurs flux temporels distincts, par l’acte d’appréhension d’une conscience intentionnelle dans un maintenant, apparaissant comme tel, sous nos yeux [8].
L’œuvre d’art pourrait alors être cet objet effectif, contenant le flux temporel singulier de son contenu, et qui permettrait cette communion des temps au moment de son apparaître. Non pas le seul, mais un mode privilégié par lequel se donnerait à vivre un temps réel de la conscience perceptive et imageante (phantasia). L’œuvre nouerait ainsi un double rapport au temps : elle serait figuration d’un temps particulier dans son contenu effectif (wirklich), et porteur du temps réel (real) dans sa réception. Chaque temporalité effective dans l’œuvre ouvrirait sur un régime différent du temps réel. Le contenu de l’œuvre d’art peut en effet révéler une temporalité du passé, du présent ou du conditionnel (le futur n’étant jamais donné, il ne s’appréhende que sous la forme du possible et son temps est donc le conditionnel). L’œuvre d’art pourrait être considérée comme l’archivage électif d’un certain temps, capté par un dispositif (la poïèse) et destiné à une transmission pérenne publique (la réception). Les rapports de l’œuvre au temps se tiendraient alors dans un système tridimensionnel : l’enregistrement du temps (comme le font les monuments ou les portraits historiques), la présentation du temps (obtenue par les arts de la performance) et la production d’un temps singulier (comme le récit ou les tableaux mythiques le proposent) ; temps du passé, temps du présent et temps du conditionnel. La présentification de ce temps effectif, sous le règne de la réception esthétique, est une façon privilégiée d’appréhender le temps réel. Les œuvres d’art sont des embrayeurs pour ce mode noétique particulier (le temps réel), sous un régime spécifique, celui de la jouissance esthétique.

Mais l’expression est en fait récemment passée dans le langage commun, avec un sens bien différent et bien plus limité (même si toujours imprécis). Nous appellerons “temps-réel” cette acception banale de nos sociétés hyper-médiatiques. Elle insiste sur une certaine opérativité propre aux techniques électroniques, qui permet de croiser des données et de réaliser des calculs quasiment instantanément - afin de réaliser des actions sans délai. “Temps-réel” est une notion post-moderne. En première approche, on pourrait estimer qu’une action en temps-réel stipule que divers objets, existant dans le même flux temporel du présent mais situés en des lieux différents, ont été mis en présence et en relation. L’action du temps-réel consiste en fait en une négation de l’espace : c’est le téléphone, ce sont les transmissions en direct à la télévision, c’est le suivi des caméras de surveillance... Notion mise au jour par la société des médias et les dispositifs de télétransmission, elle ne prend toute sa force et son ampleur qu’avec l’arrivée massive des “appareils”. C’est la prise de pouvoir de la technologie qui lui donne une urgence et un déploiement sans précédent. Le temps-réel est ce temps des appareils en action, de leurs arcanes numériques. C’est précisément : l’appareillage du temps présent.
Mais la technologie, s’immisçant partout, tend à revisiter notre rapport au temps dans ses autres régimes que sont le passé et le futur : quand la matière de ce qui a été s’hybride de technologie, c’est notre rapport au passé qui gagne de nouvelles résonances ; quand les possibles de ce qui pourrait être se laissent contaminer par la logique des appareils, c’est notre liberté conditionnelle qui s’ouvre à de nouveaux horizons. Nous appellerons temps “hyper-réels” ces nouvelles dynamiques que la technologie occasionne dans notre relation au temps. Ce sont les trois temps des appareils, qui répondent aux trois apparaître du temps à la conscience de l’homme. Les temps hyper-réels sont précisément l’appareillage du temps.
En s’hybridant de technologie, l’art se donne de nouveaux moyens d’exploration de ces trois rapports au temps. En se tournant vers les appareils pour produire ses œuvres, il renoue et rejoue donc son rapport au temps. L’art technologique permet essentiellement une figuration du “temps appareillé”, que l’on se propose de suivre le long des trois temporalités de l’œuvre : passé transmis, présent rendu, conditionnel produit.


Du même auteur : 
 1. Edito Hors-série 4. Michel Guérin : Pour-suite
 11. Lexique pour bâtir et situer une pensée : Dialogue entre François Méchain et d’anciens doctorants de Michel Guérin

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
© 2006 Lignes de Fuite - Mentions légales espace privé   -   crédits : www.antipole.fr