home  Lignes de fuites  Hors-série 3 - Novembre 2012
L’art, la vie, la mort, le temps dans CALLE DE LA PIETA de Mario Benta et Karine de Villers

Le concept de temps-réel repose sur l’illusion que l’homme épuise son propre rapport avec la réalité dans l’instant-présent. Calle de la Pietà (2010), à travers le prétexte narratif de vouloir reconstituer le dernier jour de la vie de Titien, esquisse une fresque délicate et intense sur la vie, la mort, l’art (pictural et cinématographique) et, surtout, sur le temps en tant qu’horizon et frontière de l’existence humaine. Un temps fugitif et éphémère car personne ne peut en arrêter le flux, mais aussi persistant puisque chaque homme fait partie de cette continuité qu’est, justement, l’existence qui trouve sa propre et parfaite (in)complétude dans l’épitaphe du film : « vivre de mort, mourir de vie ».

  Gian Giacomo Petrone

Conclusion


Calle de la Pietà est, en définitive, une invitation, une exhortation faite à l’homme afin qu’il se rapporte au monde et au temps (à son propre temps), avec un regard et une attitude renouvelés. C’est seulement en parcourant cette voie qu’il pourra être capable de dépasser l’angoisse de l’existence, en s’ouvrant à l’être, en se greffant sur ces charnières vitales qui le rendent partie prenante de la chair du monde, pour le dire avec Merleau-Ponty, de l’absolu qui, tout en fuyant, peut être effleuré, voire même caressé à travers l’ouverture et le hiatus qui séparent les vivants. Je ne serai jamais l’autre (aucun autre) et pour cela, grâce à cela, je renonce à ce qui, seulement de manière illusoire, est de ma compétence, c’est-à-dire la possibilité de me poser comme sujet dominant, regard omniscient et omniprésent sur les choses, afin de me glisser pleinement dans mon Dasein vivant/mortel, pour reconnaître mon manque, qui est en même temps la source de ma richesse humaine. Non plus l’artiste qui façonne et conquiert le réel, mais l’humain, ou, pour reprendre encore des mots de Merleau-Ponty : « [...] le présent et le passé, comme ensemble pêle-mêle des corps et des esprits, promiscuité des visages, des paroles, des actions, avec, entre eux tous, cette cohésion qu’on ne peut pas leur refuser puisqu’ils sont tous des différences, des écarts extrêmes d’un même quelque chose » (Merleau-Ponty, 116-117). C’est peut-être le propre de ce « même quelque chose » de déclencher le dernier paradoxe à qui les diverses formes de la représentation du réel doivent se confronter et qui leur permet de se re-approprier un monde qui semble leur échapper sinon leur être nié. L’art n’est qu’illusion ; la vérité et la réalité demeurent du côté de la vie, mais il est aussi vrai que tout art - y compris le cinéma - ayant comme fin la recréation/interprétation de l’existant pour mieux le connaître, le dominer, le rendre éternel, ne peut pas se placer à l’extérieur du même existant, mais seulement à son intérieur et, par conséquent, ne peut pas échapper à ses règles. La vraie illusion de l’art est peut-être de se placer dans une position de « survol » par rapport aux choses (Merleau-Ponty), mais en réalité ses infinies interprétations d’un monde fini deviennent à leur tour part de ce monde, créant ainsi un modèle réel et concret d’infini actuel : un temps réel sans plus aucun tiret.

Bibliographie

Anders Günther. Die Antiquiertheit des Menschen I. München : C.H. Beck’sche Verlagsbuchhandlung (Oscar Beck), 1956 _—. Die Antiquiertheit des Menschen II. München : C.H. Beck’sche Verlagsbuchhandlung (Oscar Beck), 1980.

Bazin André. Qu’est-ce que le cinéma ?. Paris : Les Éditions du Cerf, 1981.

Bergson Henri. Matière et mémoire. Paris : Presses Universitaires de France, 1949.

Heidegger Martin. Sein und Zeit. Tübingen : Max Niemeyer Verlag, 1927 _—. Chemins qui ne mènent nulle part. Trans. fr. Paris : Gallimard, 1962.

Merleau-Ponty Maurice. Le visible et l’invisible. Paris : Éditions Gallimard, 1964.

Pasolini Pier Paolo. Empirismo eretico. Milano : Garzanti, 1972.

Peirce Charles Sanders. Collected Papers. Cambridge, Massachusetts : The Belknap Press of Harvard University Press, 1931.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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