home  Lignes de fuites  Hors-série 3 - Novembre 2012
Fantômes dans la ville. Hantise et présentisme dans les représentations artistiques contemporaines de la ville

Dans le contexte de la modernisation des grandes villes, des artistes visuels investissent des espaces urbains marqués par la disparition de bâtiments ou de personnes et y font apparaître des fantômes, réintroduisant le passé dans l’appréhension présente de la réalité. En travaillant à partir de la description de trois œuvres d’art contemporain (Souvenirs de Berlin-Est de Sophie Calle, The Writing on the Wall de Shimon Attie et Phantom Shanghai de Greg Girard), cet article tente de qualifier les réalités temporelles évoquées par ces fantômes urbains, afin de comprendre comment ceux-ci rendent sensibles la multiplicité et l’épaisseur fondamentales du présent.

 Estelle Grandbois-Bernard


Depuis quelques années, de plus en plus d’artistes visuels s’approprient des espaces urbains marqués par la disparition de bâtiments et de personnes dans des villes soumises à de grands travaux de modernisation. Des photographes immortalisent sur pellicule des chantiers de démolition, des graffiteurs peignent sur les murs entourant des espaces démolis des personnages aux airs fantomatiques, des artistes de l’installation projettent des souvenirs sur des constructions survivantes : tous s’attachent à rendre sensibles les absences et les disparitions provoquées par la transformation constante de la ville contemporaine. S’éveillent alors, au centre de ces espaces artistiquement investis, les fantômes et les spectres du disparu, comme si des failles temporelles s’étaient ouvertes dans le décor des villes en chantier, permettant aux figures du passé de surgir dans la trame du présent.

Le présent article s’intéresse à qualifier ces énigmatiques fantômes et à interroger la réalité temporelle qu’ils expriment, à cheval entre la présence et l’absence, le présent et le passé. Trois œuvres d’art seront interrogées : Souvenirs de Berlin-Est (1996), enquête performative réalisée à Berlin par Sophie Calle ; The Writing on the Wall (1991-1994), série de projections in situ réalisée elle aussi à Berlin par l’artiste américain Shimon Attie ; et Phantom Shanghai (2001-2005), projet du photographe canadien Greg Girard sur la modernisation de la mégapole chinoise. Même si elles ont été réalisées dans des contextes différents, selon divers médiums et avec des intentions artistiques variées, ces œuvres se rejoignent dans un recours commun à la figure du fantôme pour évoquer la mémoire des espaces transformés. Elles présentent en fait trois différents « types » de fantômes, que je propose d’envisager comme les formulations de diverses expériences du temps marquées par l’intrusion du passé dans le présent : l’aura, le souvenir et la survivance. Ce sont ces réalités temporelles évoquées par les œuvres, « temps réels » de notre expérience de la ville, qui seront ici investiguées pour comprendre comment le présent peut être doté d’une épaisseur temporelle multiple. Ainsi, à travers la description des trois œuvres, je me demanderai : quelles expériences temporelles mettent-elles en scène ? Que signifie, dans le contexte de la transformation radicale de nos espaces urbains et de la généralisation d’une temporalité présentiste centrée sur l’immédiat et l’instantané, l’apparition de fantômes dans les représentations imaginaires de nos villes ? Avec ces figures fantomatiques, pouvons-nous penser que vivre en temps réel peut signifier expérimenter le temps dans ses facettes multiples, présent, passé et futur s’emmêlant dans une expérience unique de présence au temps ?




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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