home  Lignes de fuites  Hors-série 3 - Novembre 2012
Fantômes dans la ville. Hantise et présentisme dans les représentations artistiques contemporaines de la ville

Dans le contexte de la modernisation des grandes villes, des artistes visuels investissent des espaces urbains marqués par la disparition de bâtiments ou de personnes et y font apparaître des fantômes, réintroduisant le passé dans l’appréhension présente de la réalité. En travaillant à partir de la description de trois œuvres d’art contemporain (Souvenirs de Berlin-Est de Sophie Calle, The Writing on the Wall de Shimon Attie et Phantom Shanghai de Greg Girard), cet article tente de qualifier les réalités temporelles évoquées par ces fantômes urbains, afin de comprendre comment ceux-ci rendent sensibles la multiplicité et l’épaisseur fondamentales du présent.

 Estelle Grandbois-Bernard

Le spectre auratique dans Souvenir de Berlin-Est de Sophie Calle

En 1996, l’artiste française Sophie Calle est invitée par la galerie Arndt & Partner de Berlin à élaborer une œuvre sur la disparition de certains monuments et symboles à caractère politique démantelés suite à la Réunification [1]. Fidèle à ses pratiques, Calle décide de mener une enquête dans Berlin-Est pour documenter ces disparitions. Armée d’une caméra et d’un carnet de notes, elle se rend sur les lieux pour photographier les traces laissées par les symboles disparus et questionner les passants sur leurs souvenirs. Elle présente ensuite en galerie l’installation Die Entfernung/The Detachment, formée des photographies monumentales et des textes agençant les récits de souvenirs recueillis (Vest Hansen). L’œuvre est à la même occasion publiée sous la forme d’un livre d’artiste. Calle retravaille le livre en 1999 pour en proposer une version française, le petit carnet rouge Souvenirs de Berlin-Est est alors publié chez Actes sud.

Fantômes de monuments

L’œuvre est un assemblage de photographies et de textes qui vise à la fois à rendre manifeste l’absence des monuments et symboles disparus, et à emplir cette absence physique, matérielle, des souvenirs racontés par les passants. Les 11 photographies de Souvenirs de Berlin-Est ont pour sujet unique les traces, marques et empreintes qui apparaissent sur le sol ou les murs où se trouvaient les monuments, les statues ou les plaques commémoratives qui ont été démantelées. Aucun autre personnage ou élément du décor n’y apparaît et l’angle limité isole la plupart du temps la trace photographiée de son environnement. L’empreinte se trouve toujours au centre de l’image et la domine au point d’emplir parfois tout l’espace.

La composition des photographies accompagne la personne qui les regarde dans la reconstruction imaginaire des monuments ou symboles absents. Par le cadrage, les teintes, les textures, on est ainsi amené non seulement à remarquer l’absence des monuments, mais à dessiner leur spectre au centre des photographies. L’absence est alors « rendue présente » comme une persistance du passé, une forme de rémanence perceptive, sensible. L’artiste crée le sentiment d’un vide qui « flotte » au-dessus ou devant la trace, comme si ce vide était en fait l’ombre, l’empreinte dans l’air du monument manquant. D’ailleurs, parmi les passants interrogés par Calle, plusieurs expriment ce sentiment de présence actuelle du symbole absent : « Quelque chose est là mais n’est pas là en même temps » (Calle, 15) ; « Je ne sais plus exactement à quoi il ressemblait, mais ce type vit encore ici » (19) ; « Dans ma tête, c’est encore là. Comme un fantôme. Je le vois » (49).

Les textes de Souvenirs de Berlin-Est sont quant à eux des collages de témoignages anonymes et de récits de souvenirs collectés par l’artiste lors de son enquête. Certains commentaires recueillis sont descriptifs (emplacement, grandeur et matériaux du monument disparu), d’autres concernent des souvenirs personnels précis et sont plus narratifs, d’autres encore sont plutôt politiques ou offrent des appréciations esthétiques. Dans tous les cas, l’artiste accorde une attention particulière aux émotions et impressions des personnes interrogées. De plus, les témoignages ont été soumis à un important travail de réécriture de la part de l’artiste.

Par la mise en forme et le travail des textes, les monuments absents deviennent de véritables personnages qui restent présents dans les esprits ou dans le paysage, tels des spectres. « À chaque fois qu’il m’arrive de passer par ici, je suis conscient de ce vide » (Calle, 21) ; « En fermant les yeux, je le vois encore, à l’endroit où se trouve à présent la fontaine » (22) ; « J’en garde encore une image mentale, et je scrute le paysage à sa recherche. Il y avait là un monument » (30). Ainsi, les stratégies esthétiques de Calle, que ce soit le cadrage des photographies, le travail des couleurs ou le collage des textes, amènent à ressentir l’absence des monuments comme une présence évanescente émanant des traces du disparu. Les fantômes, ici, prennent la forme de spectres invisibles, ombres sculptées à même les empreintes du passé de la ville. Comment comprendre cette présence invisible, et pourtant sensible, capturée en images et en mots par Sophie Calle ?

Le fantôme comme aura

L’expérience esthétique et temporelle incarnée par les fantômes invisibles de Souvenirs de Berlin-Est rappelle ce que Walter Benjamin désigne sous le terme d’aura. Le philosophe la décrit comme étant une forme d’expérience perceptive associée à la contemplation des choses inanimées - objets de la nature, œuvres d’art. Selon lui, elle désigne une « singulière trame de temps et d’espace » qui se donne à la perception comme l’« apparition unique d’un lointain, si proche soit-il » (Benjamin, 183). L’aura est associée à la forme de mémoire caractéristique de la tradition, la mémoire involontaire, c’est-à-dire à une expérience du temps qui permet la perception d’une continuité du passé dans le présent. Elle révèle la profondeur temporelle qui semble habiter certains objets uniques comme les œuvres d’art, de même que la magie qui entoure ces objets souvent accompagnés de rituels.

Selon Georges Didi-Huberman, l’expérience de l’aura doit aussi être comprise comme un ensemble de « [...] conditions phénoménologiques qui définissent un certain rapport entre le regardant et le regardé » (Didi-Huberman, 2008 : 80). Car l’aura interroge le voir, elle s’expérimente quand un regard est posé sur un objet qui semble lui aussi poser les yeux sur nous. « Se saisir de l’aura d’une chose veut dire : l’investir du pouvoir de lever le regard » (Benjamin, 317). Pour Benjamin, l’aura consiste ainsi en un échange de regards entre une chose inanimée et un observateur : Il n’est point de regard qui n’attende une réponse de l’être auquel il s’adresse. Que cette attente soit comblée (par une pensée, par un effort volontaire d’attention, tout aussi bien que par un regard au sens strict du terme), l’expérience de l’aura connaît alors sa plénitude. [...] L’expérience de l’aura repose donc sur le transfert, au niveau des rapports entre l’inanimé - ou la nature - et l’homme, d’une forme de réaction courante dans la société humaine. Dès qu’on est - ou qu’on se croit - regardé, on lève les yeux. Sentir l’aura d’une chose, c’est lui conférer le pouvoir de lever les yeux. (Benjamin cité dans Didi-Huberman, 1998 : 95)

Les spectres invisibles qui hantent les photographies et textes de Souvenirs de Berlin-Est me semblent ainsi pouvoir être compris comme l’aura émanant des traces du disparu. « Étrange trame de temps et d’espace », ils provoquent l’impression d’une épaisseur de l’absence, d’une « apparition unique d’un lointain, si proche soit-il », et rendent ainsi sensible la profondeur temporelle des lieux urbains transformés. En dirigeant notre regard vers les empreintes et marques laissées dans le sol et sur les murs de la ville, Sophie Calle fait vivre la puissance auratique des traces, elle éveille notre mémoire involontaire en provoquant la sensation d’une rémanence du passé dans le présent. La réalité temporelle de la ville transformée est donc marquée par la présence du passé, alors que des brèches s’ouvrent au-dessus des traces des monuments disparus, complexifiant l’appréhension immédiate du présent. Les écarts sont mis au jour, intégrés via l’imaginaire, à l’expérience sensible de la réalité.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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