home  Lignes de fuites  Hors-série 3 - Novembre 2012
Fantômes dans la ville. Hantise et présentisme dans les représentations artistiques contemporaines de la ville

Dans le contexte de la modernisation des grandes villes, des artistes visuels investissent des espaces urbains marqués par la disparition de bâtiments ou de personnes et y font apparaître des fantômes, réintroduisant le passé dans l’appréhension présente de la réalité. En travaillant à partir de la description de trois œuvres d’art contemporain (Souvenirs de Berlin-Est de Sophie Calle, The Writing on the Wall de Shimon Attie et Phantom Shanghai de Greg Girard), cet article tente de qualifier les réalités temporelles évoquées par ces fantômes urbains, afin de comprendre comment ceux-ci rendent sensibles la multiplicité et l’épaisseur fondamentales du présent.

 Estelle Grandbois-Bernard

Un présent multiple

Par la description et l’analyse des oeuvres The Writing on the Wall, Souvenirs de Berlin-Est et Phantom Shanghai, j’ai voulu montrer que le recours aux figures fantomatiques dans les représentations artistiques de la ville contemporaine vise l’expression d’expériences temporelles (aura, souvenir-image, survivance), où le passé demeure présent malgré les absences et les disparitions. Avec le fantôme, la réalité temporelle exprimée est déterminée par un retour du passé dans un présent marqué par les transformations (donc tourné vers l’avenir), un enchevêtrement des temps qui permet de sentir paradoxalement le contact (l’héritage du passé) et la distance (ce qui nous sépare du passé), la présence et l’absence, le « mort » et le vivant. Cette conjonction des contraires est permise par ce personnage étrange qu’est le fantôme, être ambigu et paradoxal qui transgresse le cours normal du temps.

Dans le contexte particulier de la modernité contemporaine, marquée par l’« immobilité fulgurante » de notre temps - conjonction paradoxale de l’accélération et de la pétrification du temps (Rosa) [3] -, les œuvres qui mettent en scène les fantômes du disparu et permettent ainsi d’expérimenter l’aura, le souvenir et la survivance, montrent que la réalité temporelle du présent est loin d’être univoque : elle présente plutôt une complexité et une multiplicité qu’il est possible de ressentir et de réfléchir.

Cette multiplicité temporelle peut être comprise à la lumière des méditations sur l’aporie du temps de Saint Augustin. Dans ses Confessions, Augustin affirme que le temps ne peut se comprendre et se mesurer que dans son passage et sa formulation dans le présent de la conscience, c’est-à-dire dans l’appréhension subjective de la présence actuelle du passé, du présent ou du futur. Ainsi, le temps ne peut s’appréhender qu’au présent, par le souvenir (présent du passé), la vision (présent du présent) et l’attente (présent du futur). Le présent comporte une triplicité fondamentale qui se vit à travers ces trois états subjectifs, qui, eux seuls, permettent l’accès à une certaine mesure du temps (Augustin).

Les œuvres de Calle, d’Attie et de Girard réaffirment cette conception du temps vécu comme appréhension présente d’un passage. Avec les fantômes qu’elles mettent en scène, elles insistent surtout sur le présent du passé, qui se donne à l’expérience grâce à la mémoire. D’ailleurs, les expériences de l’aura, du souvenir et de la survivance peuvent toutes être comprises comme différents stades ou formulations du processus mémoriel. Impression furtive d’un lointain pourtant ressenti comme proche, reconnaissance imagée du passé, éveil de formes enfouies dans l’inconscient culturel ; l’aura, le souvenir et la survivance sont les expressions d’un passé qui s’épanouit dans le rappel présent de la mémoire.

Mais pourquoi cette réaffirmation, par les artistes, de la multiplicité temporelle du présent ? Pourquoi cette prépondérance accordée au passé dans la représentation de villes emportées par la modernisation et l’accélération du temps ?

On peut supposer que ces œuvres d’art sont imprégnées de la sensibilité patrimoniale que François Hartog associe au régime d’historicité contemporain, qualifié de présentiste. Le présentisme correspond à une configuration temporelle qui accorde la primauté au présent, lequel génère le passé et le futur dont il a besoin (Hartog). Un « présent monstre » s’étend alors vers l’avenir, à coup de prédictions et de sondages, mais aussi vers le passé, grâce à des dispositifs mémoriels comme la sensibilité patrimoniale, l’archivage et la commémoration. Le passé n’est alors plus appréhendé à travers le prisme d’une histoire objectivée et racontée, mais plutôt comme une mémoire vivante et continuée, accessible à la sensibilité et à la participation de chacun. En cherchant à présentifier le passé en en faisant éprouver la présence à travers la mise en valeur patrimoniale, on effectue un usage présentiste du passé (99).

On peut donc penser que les œuvres de Calle, d’Attie et de Girard participent de cet effort patrimonial de conservation et d’évocation de la mémoire. Les expériences qu’elles mettent en scène visent justement à rendre palpables et accessibles les absences et les disparitions, à transformer les événements historiques de la modernisation des villes en vécu affectif. Elles peuvent ainsi être comprises comme les symptômes d’un régime temporel qui fabrique le passé à partir des inquiétudes du présent.

Mais en mettant en scène les fantômes de nos villes, les œuvres font plus que simplement participer à la construction patrimoniale actuelle. Elles proposent un arrêt, un moment de réflexion, une méditation sur le temps, en rendant sensible l’emmêlement du passé et du futur à l’expérience du présent, et en effectuant ainsi un rappel de la multiplicité et de l’épaisseur fondamentale du présent. En ce sens, elles sont présentistes, certes, mais au niveau de l’invitation qu’elles formulent à « être présent » au temps, à demeurer sensible au passage et à l’irréversibilité. Là se dessine la portée philosophique de ces œuvres et de leurs fantômes, eux qui, apparaissant dans les représentations imaginaires des villes en transformation, expriment une réalité temporelle marquée par l’expérience unique d’une « présence aiguë au temps ».

Conclusion

Les œuvres d’art Souvenirs de Berlin-Est, The Writing on the Wall et Phantom Shanghai, en faisant apparaître des fantômes dans le décor de nos villes modernisées, mettent en scène des expériences temporelles où le passé demeure accessible à la perception présente. L’aura, l’image reconnaissante du souvenir et la survivance anachronique participent d’un modèle temporel où le passé n’est pas le fait de choses à jamais disparues, mais plutôt considéré comme un événement de mémoire, advenant à même le présent. Les œuvres dévoilent ainsi leur caractère « présentiste », faisant du présent l’espace temporel d’appréhension et d’actualisation du passé et du futur. Mais ce présentisme ne doit pas être compris uniquement comme le fait du régime temporel contemporain, qui, selon les mots d’Hartog, transforme en monstre un présent qui s’étend à l’infini. Il doit plutôt être envisagé comme une attitude méditative, invitant à la présence et à la réflexion, qui permet d’entrevoir et de sentir subjectivement l’épaisseur et la multiplicité du présent. C’est ce à quoi nous convient ces œuvres d’art : elles nous proposent un temps d’arrêt pour vivre et sentir qu’en temps réel, le présent s’expérimente dans sa multiplicité.

Bibliographie

Attie, Shimon. The Writing on the Wall : Projections in Berlin jewish quarter. Shimon Attie, photographs and installations. Heidelberg : Éditions Braus, 1993.

Augustin. Confessions. Paris : Éditions Pierre Horay, 1982.

Benjamin, Walter. Écrits français. Paris : Gallimard, 1991.

Bergère, Marie-Claire. Histoire de Shanghai. Paris : Fayard, 2002.

Bergson, Henri. Matière et mémoire. Essai sur la relation du corps à l’esprit. Paris : Presses universitaires de France, 1965.

Calle, Sophie. Souvenirs de Berlin-Est. Arles : Actes Sud, 1999.

Didi-Huberman, Georges. La ressemblance par contact, Archéologie, anachronisme et modernité de l’empreinte. Paris : Les Éditions de Minuit, 2008.

—. L’image survivante. Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg. Paris : Les Éditions de Minuit, 2002,

—. « L’histoire de l’art à rebrousse poil. Temps de l’image et « travail au sein des choses » selon Walter Benjamin ». Cahiers du musée d’art moderne, no. 72, été 2000 : 92-117.

—. « Supposition de l’aura. Du Maintenant, de l’Autrefois et de la Modernité ». Cahiers du musée d’art moderne, no. 64, 1998 : 94-115.

Girard, Greg. 2011. GREG GIRARD photographer. © Greg Girard. 13 juillet 2011.

—. Phantom Shanghai. Toronto : Magenta Publishing for the Art, 2007.

Hartog, François. Régimes d’historicité. Paris : Seuil, 2003.

Museum of Contemporary Photography (MoCP). « Shimon Attie ». Museum of Contemporary Photography. Columbia College. 25 novembre 2010. .

Museum of Modern Art (MoMA). « The collection ». MoMA Website. Museum of Modern Art. 7 janvier 2011. .

Ricoeur, Paul. La mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris : Éditions du Seuil, 2000.

—. Temps et récit 1. L’intrigue et le récit historique. Paris : Éditions du Seuil, 1983.

Rosa, Hermut. Accélération. Une critique sociale du temps. Paris : La découverte, 2010.

Vest Hansen, Malene. « Conceptualism, Feminism and Public Art : Notes on Sophie Calle’s The Detachment ». Konsthistorik Tidskrift, vol 71, no 4, 2002 : 194-203.

Young, James E. At Memory’s Edge, After-Images of the Holocaust in Contemporary Art and Architecture. New Haven et Londres : Yale University Press, 2000.

Notes

[1] Suite à la chute du mur en 1989, la ville de Berlin adopte un plan de développement urbain visant à éliminer toutes traces de l’ancienne division de la ville et à encadrer sa croissance. Il est alors décidé de démanteler de nombreux monuments qu’on juge nuisibles à l’unité de la ville.

[2] La ville de Shanghai connaît, depuis le début des années 90, une période de grande modernisation urbaine. Entre 1990 et 2000, plus de 200 gratte-ciels seront édifiés dans le secteur de Pudong, en plus de la construction de nombreux ponts, tunnels, autoroutes, centres commerciaux, supermarchés, complexes culturels, lignes de métro et d’un grand aéroport international. Cet important développement urbain se traduit par la démolition de quartiers entiers et la relocalisation d’un grand nombre de résidents dans les immeubles de la banlieue (Bergère).

[3] Selon le sociologue Hermut Rosa, la modernité se caractérise par une transformation des structures et horizons temporels de la société, qui suivent la voie de l’accélération (accélération technique, accélération des changements sociaux, et accélération du rythme de vie). Or, Rosa remarque que cette accélération s’accompagne paradoxalement d’un processus de pétrification sociale ou de cristallisation structurelle, qui se traduit par l’impression de la fin de tout mouvement. La modernité se vit ainsi aussi comme un moment immobile où « rien d’essentiel ne se transforme et où rien de neuf ne peut plus se produire » (Rosa, 29). L’« immobilité fulgurante » moderne est ainsi la conjonction de l’accélération et de la pétrification temporelle.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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