home  Lignes de fuites  Hors-série 3 - Novembre 2012
La configuration du temps dans la fiction télévisée : l’exemple des nouveaux DOCTOR WHO

Le pari est ici d’envisager la manière dont la série Doctor Who (2005) développe une phénoménologie de la conscience du temps à partir d’une description de ses effets de structure, en empruntant à la narratologie littéraire les catégories du mode, de l’ordre et du rythme. Il s’agit de faire émerger la spécificité de la série télévisée dans la manipulation de ces effets.

 François-Ronan Dubois

Les nouveaux Doctor Who : brève présentation

Doctor Who est une série télévisée britannique créée par Sydney Newman, Cecil Edwin Webber et Donald Wilson en 1963. Cette série originelle s’interrompt en 1989, puis une nouvelle série, inscrite dans la continuité de la précédente, est créée en 2005 par Russell T. Davies, qui en est le rédacteur en chef durant les trois premières saisons, avant d’être remplacé par Steven Moffat. Cette série est une part du Whoniverse, qui se compose également de romans, de longs-métrages et des séries Torchwood (créée en 2006 par Davies), The Sarah Jane Adventures (créée en 2007 par Davies) et K-9 (créée par Bob Baker et Paul Tams en 2009).
La série présente les aventures du Docteur, Seigneur du Temps, qui voyage dans le Temps et l’Espace avec son vaisseau spatial, le TARDIS, qu’un dysfonctionnement de camouflage contraint à prendre l’apparence d’une cabine de police des années 1960. En tant que Seigneur du Temps, lorsqu’il est gravement blessé ou simplement trop vieux, le Docteur est capable de se régénérer et d’adopter une nouvelle enveloppe corporelle et, dans une certaine mesure, une nouvelle personnalité. Les avatars du Docteur sont distingués par des rangs, si bien que la nouvelle série se consacre aux Neuvième, Dixième et Onzième Docteurs, respectivement incarnés par Christopher Ecclecston, David Tennant et Matt Smith. Le Docteur est rejoint dans ses aventures par des compagnons de voyage, généralement issus de la Grande-Bretagne contemporaine au téléspectateur.
La série, à la fois comique et dramatique, représente la manière dont le Docteur, armé d’un tournevis sonique (destiné au bricolage électronique et à l’ouverture des portes), défait des ennemis fort supérieurs en nombre et très armés, dont les ambitions vont généralement de la domination moniale à l’asservissement de la galaxie. A côté de ces ennemis bien organisés, le spectateur peut trouver des créatures de toute sorte, qui apparaissent parfois dans un seul épisode, mais reviennent souvent dans plusieurs aventures. Le Docteur prend part à l’Histoire de la planète Terre, mais voyage également dans des planètes lointaines et parfois dans des réalités alternatives.
Le voyage temporel est, pour les personnages comme pour le spectateur, le trait distinctif du Docteur. Si, dans l’univers de la fiction, il n’est pas le seul à se déplacer dans le temps, il est néanmoins le seul, en sa qualité de dernier Seigneur du Temps survivant, à en connaître aussi intimement les rouages et à posséder un vaisseau aussi performant. Cette spécificité est peu à peu tempérée, dans les trois dernières saisons, par l’introduction de River Song, voyageuse temporelle également, personnage récurrent et sorte de double féminin du Docteur. Cette capacité du Docteur donne lieu à diverses exploitations qui forment un continuum allant du simple déplacement dans le temps à l’aventure temporelle. D’un côté, le Docteur et ses compagnons se rendent dans une époque passée ou future et, une fois arrivés, vivent leur aventure. De l’autre, l’aventure implique de multiples bonds dans le temps.
Cette distinction permet de classer les épisodes indépendamment les uns des autres mais doit encore prendre en compte leur place au sein d’une saison, dans la mesure où les saisons peuvent former des arcs narratifs, c’est-à-dire des histoires de dimensions supérieures dans lesquelles les épisodes peuvent ou non venir prendre place. Un nouveau continuum se forme donc, avec à une extrémité le monstre de la semaine[3], l’épisode sans rapport avec l’arc narratif et à l’autre l’épisode entièrement dépendant des autres et qui participe à la cohérence de cet arc. Au niveau des arcs narratifs, des épisodes de voyage temporel peuvent ainsi s’intégrer à une aventure temporelle plus vaste.

Voyage temporel et mode narratif

Série télévisée ou non, le dispositif du voyage temporel introduit une perturbation dans la configuration du temps dans la fiction. Cette perturbation relève moins de l’ordre que du mode narratif. Dans quelle mesure La Recherche du Temps Perdu perturbe-t-elle l’ordre du récit ? Ce sont les analepses[4] et les prolepse qui introduisent une rupture de l’adéquation séquence de phrases/suite d’événements, mais c’est la séquence de phrases, jamais la suite d’événements, qui provoque cette rupture : c’est parce que le narrateur choisit de raconter T-x après T que l’adéquation entre T et le récit de T n’est plus possible. Ce n’est pas parce que le narrateur se souvient de ceci ou cela et le raconte que ceci ou cela s’est déroulé immédiatement à la suite de ce qu’il racontait avant que ne surgisse le souvenir ; l’intégrité de la suite d’événements, c’est-à-dire du support de la représentation littéraire, est toujours préservée indépendamment des choix de montage opérés par la séquence de phrases.
En toute rigueur, c’est justement parce que la suite d’événements demeure fixe que la séquence de phrases peut procéder à des perturbations de l’ordre. Si en effet la suite d’événements se modifiait de telle sorte que l’événement A, jadis antérieur à l’événement B, lui devienne effectivement postérieur, alors la narration de l’événement A après la narration de l’événement B n’aurait rien d’une analepse, mais relèverait de l’ordre mimétiquement attendu du récit ; en d’autres termes, le voyage temporel fait évoluer la suite d’événements non la séquence de phrase, de sorte que sans point d’ancrage, l’analepse ne peut se produire. C’est à peu près ce qui se produit dans une aventure temporelle du Docteur, de sorte que du point de vue de la représentation, ces épisodes sont beaucoup plus ordonnés que ne le sont, par exemple, les épisodes de la première saison de Damages, qui multiplient les prolepses. C’est plutôt du côté de la suite d’événements supposés que réside la perturbation.
Mais, encore une fois, ce n’est pas cette suite elle-même qui est perturbée par le dispositif du voyage temporel, car après tout, ce n’est pas parce que l’observateur O se déplace entre les événements A et B que les événements A et B changent de place. Lorsque dans l’épisode 13 (« The Parting of the Ways ») de la première saison (Neuvième Docteur), le personnage de Rose Tyler, à l’instant T sur le Satellite 5 (événement A) se retrouve à la scène suivante plusieurs millions d’années en arrière, à Londres, dans l’époque qui est la sienne (événement B), TA reste très postérieur à TB : l’événement A est toujours le futur de l’événement B. Mais cette solution objective n’est pas la seule manière d’organiser les événements en une suite. Dans la vie de Rose Tyler, l’événement B est bien légèrement postérieur à l’événement A, puisqu’elle a vécu le premier après le second. Nous sommes donc face à deux instances qui organisent les événements dans deux façons opposées, que l’on pourrait représenter par le schéma suivant :

 ? : TB - TA vs. Rose : TA - TB

Nous voyons bien que le rapport entre les deux instances est déséquilibré. En effet, si Rose Tyler est une instance effective de l’univers diégétique, l’instance qui organise la suite TB - TA est une instance que l’on suppose par principe (celle de la suite objective des événements) mais qui, en pratique, n’est jamais représentée. Le déséquilibre naît de la modalisation de la séquence d’images par le personnage : c’est parce que la séquence d’images est entièrement consacrée à Rose Tyler que sa continuité biographique s’impose comme instance chronologique supérieure. Dans 24 en revanche, dans la mesure où l’heure est représentée à l’écran et où la séquence d’images se consacre alternativement à plusieurs personnages, la suite objective des événements cesse d’être une supposition de la représentation et s’impose comme instance chronologique supérieure.
Prenons un exemple un peu différent qui illustre le même problème. Dans le premier épisode (« Smith and Jones ») de la saison 3 (Dixième Docteur), la séquence d’images est d’abord consacrée à Martha Jones, étudiante en médecine qui se rend au travail. Sur son chemin, elle croise le Dixième Docteur, qui enlève sa cravate, la secoue sous son nez et disparaît dans la foule. Arrivée à l’hôpital, elle consulte son premier patient : c’est le Dixième Docteur, auquel elle reproche d’avoir enlevé sa cravate au risque de prendre froid. Le Docteur ne comprend pas. A la fin de l’épisode, après avoir expliqué à Martha Jones qu’il pouvait voyager dans le temps, le Docteur décide d’en faire la démonstration en revenant dans le passé, pour croiser la jeune femme qui se rend au travail et enlever sa cravate sous ses yeux. Considérons que l’événement A soit la cravate secouée et l’événement B la rencontre à l’hôpital. On obtient donc :

Martha : TA - TB vs. Docteur : TB - TA

Ces situations sont parfois compliquées à l’extrême. Deux exemples frappants, le premier est emprunté à un épisode unique, le second à un arc narratif.
Dans l’épisode 11 de la saison 3, la séquence d’images suit d’abord la vie de Sally Sparrow, une aventureuse jeune femme qui explore une villa abandonnée. Après avoir découvert l’inscription « Duck, now ! » (« Baisse-toi, tout de suite ! ») suivie de « Love from the Doctor, 1969 » dissimulée derrière le papier peint de la vieille demeure, Sally se baisse juste à temps pour éviter un pavé lancé de l’extérieur. De retour le lendemain avec son amie Kathy, elle explore la maison de jour. Comme on sonne à la porte, elle abandonne un instant Kathy. C’est un jeune homme qui lui apporte une lettre. Incapable de retrouver Kathy, Sally ouvre la lettre et découvre qu’elle lui est adressée par Kathy, morte une vingtaine d’années plutôt, qui vient à l’instant de rejoindre l’année 1920 et a vécu, à partir de ce point, une vie normale. De semblables mésaventures se produisent tout au long de l’épisode et le spectateur puis le personnage apprennent qu’elles sont les méfaits des Anges Pleureurs, créatures maléfiques douées d’une double particularité : elles n’existent que lorsqu’on ne les regarde pas (et sont le reste du temps des statues) et elles projettent leurs victimes dans un passé lointain. A la fin de l’épisode, Sally rencontre le Docteur et lui remet les informations qui permettront à ce dernier d’aider la jeune femme depuis le passé. Chaque personnage a donc sa propre organisation biographique des différents événements de l’épisode, mais c’est l’organisation biographique de Sally Sparrow qui est représentée à l’écran. Plus troublante encore est l’existence de River Song. Il est possible d’en résumer le paradoxe sans dévoiler l’intrigue. La vie de River est intimement liée à celle du Docteur mais, tous les deux voyageurs temporels, ils vivent leurs existences en sens inverse : plus le Docteur vieillit, plus la River Song qu’il rencontre est jeune et inversement. Dans l’épisode 2 de la saison 6 (« Day of the Moon »), le personnage de River Song résume la situation en ces termes : « Your future is my past. Your frists are my lasts » (« Ton future est mon passé. Tes premières fois mes dernières »). L’organisation biographique des événements de la part de River Song constitue donc la possibilité d’une histoire concurrente à celle de la série, qui renverserait les rapports de causalité établis par la succession des épisodes.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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