home  Lignes de fuites  Hors-série 3 - Novembre 2012
Sur quelques symptômes relatifs à certaines formes de rendez-vous

Cela pourrait commencer ainsi : « Bienvenue dans le désert du réel ».

 Charlotte Serrus, Noël Ravaud

7. Jeune Fille Orrible 2

En somme, l’érotisme des actions de la Jeune Fille Orrible est d’autant plus flagrant qu’il y a constamment frottements entre surfaces. Par contre, qu’il soit aussi attentif et délicat pourrait passer inaperçu tant ces qualités sont bien rares au sein l’art médiatique contemporain. Pour atteindre un but si peu recommandable, chacun des trois acteurs va s’évertuer à batailler pied à pied avec son cerveau afin de mettre celui-ci sinon hors d’état de nuire, du moins en veilleuse. Les tendances au contrôle, aux calibrages de confort doivent être mises en sourdine : ne pas laisser son cerveau être plus intelligent, ne pas le laisser précéder le médium, c’est-à-dire la somme de la cueillette alentour déposée sur la scène de passage [7]. Et ce n’est qu’au prix de ce frein anegotique que l’emploi du temps réel redevient véritablement perceptible. La tendresse serait-elle le meilleur piège apte à circonscrire des zones de temps à peine détachées de la matière ? Les trois protagonistes de la Jeune Fille Orrible ont élu un type de relation à leurs outils improvisés qui est de l’ordre de la délicatesse, ce qui leur permet de produire des capsules temporelles où l’affection le dispute à l’expression, où l’obsession (le gimmick spiralé, la spiralette ombrossionelle) se bat avec les différents effets collatéraux. La zone de jeu ainsi créée est bien celle des rencontres et des tests : un bac à sable smithsonien dont l’entropie rend invérifiable l’identité des individualités à l’origine des rencontres, puisque l’action du temps orienté l’a modifiée avec leur environnement, sans solution de retour à l’identique.

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Jeune Fille Orrible, Infamie Lyrique, Centre d’art 3 bis F, 28 mars 2012.

8. Teinte de fond

Et puis, quelle couleur fait-il aujourd’hui ? Si l’on veut bien se représenter le fait que le noir ait pu être la teinte standard de la seconde moitié du XIXe, depuis les uniformes sombres adoptés par la bourgeoisie triomphante jusqu’à l’humour de même teinte inventé par Huysmans, en passant par les corps carbonisés des mineurs au travail, et si l’on nous permet d’envisager que le gris l’ait ensuite dignement remplacé à l’orée des années 1950, célébré en grande pompe par l’essor des bâtiments de béton armé, par l’ambiance post-atomique et la neutralité barthésienne-beckettienne (le fameux gris « noir clair » [8]), eh bien, que serait donc la nuance la plus à même d’endosser le maximum de revêtement réel contemporain ? Nous voudrions formuler l’hypothèse suivante : cette teinte actuelle n’est peut-être rien d’autre que le fard, ce pastel fond de teint, allié éternel des façades épidermiques, équivalent cosmétique indétrônable de nos peaux mixtes à tendance grasse (effet bonne mine). D’ailleurs, l’attrait des romantiques pour les ténèbres en leur temps n’est-il pas comparable à celui que produit le fard, dans l’exacte mesure où le temps-réel n’y loge que dans la négation de la surface ? Le fond de teint sans fond répond au chantage actuel de l’hyper-présence : surface soft, nouveau rendez-vous en poudre en spray en stick. La matière dont il se compose, sporadique, s’apprécie en tartines et n’en demeure pourtant pas moins un gouffre - une interface de temps sans bords (dépressive), à jamais perdu pour soi-même.
L’alliage intime du fard et des contrées médiatiques contemporaines via l’occupation des pores, leur gommage en simultané, constitue peut-être la plus palpable garantie de leur pérennité. Voici comment le fard est devenu le trou du cul de l’humain du XXIe siècle, sa métaphysique propre, fraîche, indécrottable. Et plus que toute autre : Naturelle. Est-ce ce qui fait dire à David Foster Wallace, devant les étudiants de la promotion 2005 du renommé Kenyon College, de se méfier chaque jour de leurs propres « configurations par défaut » ? Que ce faisant, pour parvenir à reconnaître l’eau dans l’eau, il faudra à cette panoplie de jeunes citoyens du Réel « bien plus que de la chance » [9] ?

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nR & cS

Notes

[1] Cette expression, utilisée par Warburg à propos du fonctionnement de son Atlas Mnemosyne, est reprise par Georges Didi-Huberman dans son introduction à l’ouvrage de Philippe-Alain Michaud, Aby Warburg et l’image en mouvement, Paris, édition Macula, 1998.
[2] « Stephen Pearl Andrews proposa, comme image de la société anarchiste, le dîner, où toute structure d’autorité se dissout dans la convivialité et la célébration », Hakim Bey, TAZ, Zone Autonome Temporaire, Paris, édition de l’Eclat, 2007, p.20.
[3] C’est aussi ce que semble nous indiquer Foster lorsqu’il choisit d’envisager l’Histoire de l’Art elle-même comme une somme d’après-coup et de retours, selon le modèle temporel discontinu du psychisme humain. Voir Hal Foster, Le Retour du réel (The return of the real, 1996), Paris, La Lettre volée, 2005.
[4] Le missile GBU-28 est le personnage principal de Bambiland (Nîmes, Jacqueline Chambon, 2006), la pièce de théâtre écrite en 2003 par Elfriede Jelinek. Pourquoi ? Parce que s’il fournit les images en direct de son trajet, le missile échoue à montrer la réussite de son office : quand il explose, il n’y a plus d’image.
[5] Notons néanmoins que l’interdit posé sur ces images connaît déjà de grandes fêlures, principalement sur Internet : nous faut-il pour autant constater que même la police artistique renonce à l’absolu, qu’elle n’est en fait qu’une pâle dépendance des affaires publicitaires ?
[6] « Le réel qui revient a le statut d’un (autre) semblant : c’est précisément parce qu’il est réel, en raison même de son caractère traumatique et excessif, que nous sommes incapables de l’intégrer dans (ce que nous percevons comme) notre réalité, et sommes donc contraints de l’éprouver comme une apparition cauchemardesque », Slavoj Žižek, Bienvenu dans le désert du réel, Paris, Champ Flammarion, 2008, p.42.
[7] Un aéroport est une scène de passage. Les membres du groupe Gossip disent avoir remarqué qu’ils composaient souvent leurs chansons dans les moments de transition, dans les aéroports, dans les gares, dans les moments déterritorialisés. La question étant à chaque fois de savoir pour qui, pour quoi, et dans quelle optique - il est irréaliste et irraisonnable d’inclure Facebook dans la catégorie des scènes de passage étant su que votre information sera conservée quelque part dans un but indéfini. Le spectacle de la JFO sera bien conservé dans les cerveaux des spectateurs qui en feront la publicité à des absents. Mais peut-on décemment comparer la mémoire d’un individu a un hall d’aéroport ?
[8] Samuel Beckett, Fin de partie, Paris, Minuit, 1957, p.46.
[9] Voir la courte allocution de David Foster Wallace intitulée C’est de l’eau, Vauvert, éditions Au diable vauvert, 2010.


Du même auteur : 
 1. Edito
 6. Effets de flou en régions humoristiques : quelques pistes dignes d’alcool
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