home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 06 - septembre 2013
Mything young Mister Lincoln
 Stéphane Pichelin

_Le problème est que cette construction, tellement évidente qu’elle est généralement négligée, est incompatible avec les informations plastiques véhiculées lors de la visite à la ferme. Par exemple, la longueur des ombres dans les rues de Springfield pourrait à la rigueur évoquer un tout petit matin d’été, de très bonne heure, sauf que les badauds mirant Lincoln et Tyler sont déjà profondément enfoncés dans leur nonchalance et s’exposent au soleil comme à une denrée rare plutôt que comme à un inconvénient estival. De plus, on peut apercevoir parmi eux Sam Boone, futur juré dont l’examen par Lincoln révèlera un caractère rétif à la besogne et, par induction, à un lever précoce. Au vu de ces seuls indices, on peut soupçonner que la scène prend place non en été, mais à une heure tardive d’un matin du début du printemps ou du milieu de l’automne. La suite de la séquence va dans ce sens. Les branches des arbres sont nues entre Springfield et la ferme. Les pieds de maïs sont sans épis et le champ semble délaissé depuis plusieurs mois. Les labours mentionnés dans la lettre d’Adam et la préparation de fanes de navets par Corrie Sue sont des activités automnales ou printanières. Par contre, l’étiage élevé des eaux traversées par les deux hommes, les lourdes grappes de fleurs surplombant le champ de maïs et la musique tendre et joyeuse accompagnant l’arrivée à la ferme sont indubitablement des marques du printemps. De même, la précision de Sarah Clay quand elle tend l’almanach - the new almanach - serait incongrue en été et absurde à l’automne alors qu’elle garde toute sa pertinence en mars ou en avril. Après tout, le printemps est en accord avec la situation psychologique du personnage Lincoln dans cette séquence : la ferme des femmes Clay le ramène à celle de ses parents, à son enfance, au printemps de son existence et efface, au moins temporairement, l’hiver des morts successives de sa mère, de sa sœur et d’Ann. Par ailleurs, la ferme maternelle isolée dans une campagne accueillante est un lieu commun édénique, où la bonne nature, opposée à la violence des villes, reconstitue le Paradis perdu de l’enfance du monde et de l’humanité en un printemps éternel et ontologique. Du point de vue symbolique, tout est en ordre. _Du point de vue chronologique, par contre, tout nous échappe. Car il ne peut s’agir que du printemps 1838, ce qui entraîne une nouvelle configuration temporelle. Dans ce nouveau cadre, tout ce qui se passe entre l’insert sur le Sangamo Journal et le bal a toujours lieu en 1837 ; mais la suite, avec le don du « nouvel » almanach, prend place en 1838 et entre en contradiction totale, mortelle pour le récit, avec l’année « 1837 » inscrite sur l’almanach. Il faut alors déterminer si l’incohérence n’est que le résultat du printemps comme nécessité symbolique - mais, dans ce cas, une simple réplique aurait pu suffire à rétablir en douceur la cohérence du récit - et on doit conclure que Young Mister Lincoln, malgré son apparence de maîtrise absolue, est parsemé de quelques oublis ou bien Ford aurait-il décidé de sacrifier délibérément la cohérence du récit pour une cohérence supérieure, de l’ordre du discours. _Il faut se rappeler que l’almanach qui sert à confondre un témoin emprunté par les scénaristes (John Ford et Lamar Trotti) est dérivé du célèbre procès People vs. Armstrong. Duff Armstrong, fils d’un vieil ami de Lincoln, fut accusé du meurtre commis dans la nuit du 29 août 1857 sur la personne de James Preston Metzker. Lincoln assura la défense lors du procès qui se tint l’année suivante, en 1858. Et, à l’aide d’un almanach, il défit le témoignage de Charles Allen, principal témoin pour l’accusation, qui jurait avoir été témoin du meurtre, se tenant à cinquante mètres de distance. La scène du crime était alors très bien éclairée par la lumière de la lune. Personne n’ayant pu vérifier cet almanach, une rumeur persistante affirmait qu’il ne s’agissait pas de l’almanach de l’année du meurtre. À vingt ans d’écart dans la fiction (1837/38 au lieu de 1857/58), le cas est exactement semblable à celui du film (là non plus, personne ne vérifie la couverture de l’almanach) et la rumeur est parfaitement justifiée si on s’attache aux données plastiques printanières, complètement erronées si on s’en tient aux dates écrites. _La seconde moitié de Young Mister Lincoln est donc construite sur deux lignes temporelles simultanées et inconciliables, engageant chacune différemment le statut de l’almanach. Selon l’une, appuyée sur les données scripturales (les datations successives, y compris celle inscrite sur l’almanach lui-même, mais aussi le geste lincolnien comme écriture mythique de l’histoire des USA), Lincoln gagne loyalement le procès grâce à son intelligence et à son lien avec le peuple (les petits-blancs Clay). Selon l’autre, qui s’origine dans les informations plastiques de la séquence à la ferme, le contenu de l’almanach ne concerne en rien le procès et Lincoln ne doit sa victoire qu’à son intuition de la culpabilité de Cass et à la violence coercitive qu’il lui applique. Et les deux possibilités coexistent, impliquant deux figures de Lincoln contradictoires, sans qu’à aucun moment le spectateur puisse se permettre (autant qu’il ait perçu les deux temporalités) de choisir l’une au détriment de l’autre. _Le brouillage temporel autour de l’almanach n’est en fait pas isolé. La première partie du film, autant que par des dates, est ponctué par des bizarreries chronologiques. L’année de la mort d’Ann Rutledge est illisible sur sa tombe, cachée par la neige, et le geste de Lincoln manque à découvrir l’inscription tout en soulignant plutôt l’absence. Refus de dévoilement qui ressemble à un point d’interrogation, un questionnement fait au regardeur invité à aller voir ailleurs, hors de la fiction et de la légende, ce qui se dit et s’écrit de la réalité historique. L’impression est renforcée par l’enchaînement sur la page du Sangamo Journal annonçant l’installation de Lincoln au 12 avril 1837 - alors que le journal lui-même est daté du 5 avril, soit une semaine avant l’information qu’il publie. Peut-être que la post-datation de l’information était une habitude de la presse américaine du XIXe siècle. L’affirmative laisserait intacte la singularité du choix de Ford de garder ce vestige d’une disposition inusitée dans un film qui ne cesse pas par ailleurs de déformer et de romancer l’histoire. D’autant plus que ce journal qui précède la nouvelle semble aussi bien la créer et ramène à toute vitesse vers la réplique citée en début d’artivle de The Man Who Shot Liberty Valance. La fiction a beau confirmer immédiatement la nouvelle en s’introduisant dans le cabinet de l’avocat, le Sangamo Journal n’est pas moins mis en position de créer Abraham Lincoln en avocat de la même façon que Dutton Peabody, journaliste ignorant la vérité, et son successeur indigne mais mieux informé, créent et pérennisent Ransom Stoddard en tueur-libérateur. La collision de l’année manquante sur la tombe et des dates inversées sur le journal (rappelant encore Liberty Valance, où c’est près d’un cercueil que Stoddard raconte son histoire au journaliste), cette collision fait jouer les séquences l’une sur l’autre dans une logique où ce n’est plus la date qui est la « forme parfaite de la vérité indiscutable » mais bien son absence, qui force pour la combler à s’extraire de la fiction. Par contre, le doute est jeté sur l’ensemble du film, avec tout son système de datation qui ne sert peut-être qu’à dissimuler un simulacre et la création d’un personnage fictif sous des oripeaux historiques - en bref, l’établissement d’un mythe.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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