home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 06 - septembre 2013
Mything young Mister Lincoln
 Stéphane Pichelin


Vers son origine _Il reste à voir une figure temporelle, géographique aussi, qui, sans cette fois mettre en cause la structure du film, sert à en préciser son contenu politique - et à expliquer, entre autres, la place mineure accordée à l’esclavage. À cet égard, l’ordonnancement de la parade du 4 juillet, jour de l’Indépendance, n’est pas indifférent. Le défilé est ouvert par les Silver Cornets, soit la milice contemporaine au récit, suivis par les rescapés de la guerre de 1812 contre l’Angleterre qui permit l’affirmation de l’identité des USA face à l’ancienne puissance coloniale, de ce fait surnommée « seconde guerre d’indépendance ». Viennent ensuite les vétérans de la Révolution de 1776, vieillards chenus survivants de la guerre d’Indépendance proprement dite. Puis la parade se clôt sur Lily, habillée anachroniquement à la manière d’une Statue de la Liberté délurée (la couronne et la flamme, le sex appeal en supplément) et flanquée d’un panonceau marqué Illinois Heart of the West. Lily élève la partie pour le tout, le territoire de la fiction au niveau de l’ensemble de l’Union, concluant la remontée dans le temps qu’opère le défilé par une expression territoriale minimale : les USA comme réalité purement géographique, patchwork d’états-frontières encore autonomes les uns par rapport aux autres et par rapport au pouvoir central - justement la situation des 13 colonies d’Amérique du Nord avant la Révolution de 1776. Le moment de cette Révolution et du passage à l’indépendance et à l’Union s’insère en fait entre les plans des vétérans de 1776 et ceux de Lily, dans la courte scène où Stephen Douglas, pour sa première apparition dans le film, préside à la rencontre de Mary Todd et Abraham Lincoln. Le spectateur nord-américain sait déjà - pour l’avoir appris à l’école - que Douglas et Lincoln seront adversaires lors de l’élection présidentielle de 1860, remportée par le second. Il sait aussi que Mary Todd est la future Première Dame et, avec un peu de chance, que Douglas était bel et bien présent au moment de leur rencontre, à la fin des années 1830. La rivalité amoureuse entre les deux hommes prend donc immédiatement une tournure politique, où la conquête de Todd vaut pour la conquête des Etats-Unis. Au travers de Todd, Lincoln fait la connaissance du pays qu’il doit et va séduire. Mais Ford trace très précisément le cadre de l’événement en le situant un 4 juillet, entre les restes de la Révolution et une personnification du territoire, et en mettant dans la bouche d’Elizabeth Edwards cette réplique apparemment anodine : This is my sister who’s just come up from Lexington. Que Mary Todd ait été originaire de Lexington est un simple fait historique - Lexington dans le Kentucky, ce qu’Edwards manque à préciser. L’omission est ambiguë. Outre Lexington, Kentucky, il y a un autre Lexington, mais dans le Massachusetts, terre d’arrivée des Pilgrim Fathers du Mayflower, dont le pacte « est devenu pour les Américains le symbole des origines nationales et des libertés politiques » [4] ; et c’est aussi là, à Lexington, Massachusetts, que furent tirés les premiers coups de feu de la Révolution à la fin de 1775.
La fille venue de Lexington et disputée par les deux prétendants à la Présidence fonctionne d’évidence comme une expression de l’entité nationale issue de la Déclaration d’Indépendance, se différenciant de l’expression brute du territoire (la fonction de Lily) par un contenu constitutionnel. Or, c’est bien plus une différence d’interprétation de la Constitution que leur souci du sort des esclaves qui opposa politiquement Lincoln et Douglas pendant 20 ans, jusqu’à l’élection de 1860. En refusant d’aborder directement le problème de l’esclavage, Young Mister Lincoln tourne le dos à une lecture rétrospective de l’histoire et colle au plus près des débats de l’époque de l’action. Les divergences d’opinion sur l’esclavage dans les années 1850 relevaient « de préoccupations exclusivement politiques, dans lesquelles l’institution particulière [servait] d’alibi. » [5] Le clivage entre les deux hommes ne se faisait donc pas d’abord sur une éventuelle libération des Noirs (au mieux projetée par Lincoln à échéance de quarante ans) mais sur la délicate question du niveau institutionnel habilité à en prendre la décision. Opposition vieille comme le pays entre fédéralistes, partisans d’un Etat central fort réunis au sein du parti Républicain et anti-fédéralistes favorables à la limitation des pouvoirs centraux et à une « souveraineté populaire » de chaque Etat pour son propre compte, qui se retrouvaient dans le parti Démocrate. Le film se place sur ce terrain là et le balise d’abord par les rapports qu’il établit entre le champ et le hors-champ.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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