home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 06 - septembre 2013
Les Abysses : un scénario littéraire
 Joanna Griffe

Les Abysses : un scénario littéraire

Les 31 mars et 1er avril 2010, le Théâtre National de Marseille, La Criée, consacrait un colloque à Jean Vauthier, organisé par l’Université de Provence, en partenariat avec la Bibliothèque de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD), sous la direction de Robert Abirached. C’est à la faveur de ce colloque que j’ai découvert Jean Vauthier, dramaturge avant-gardiste des années cinquante, auteur du scénario de la première réalisation de Nico Papatakis.
« Comment cela avait-il commencé ? Par un télégramme arrivé à Bordeaux, fin 60. (...) je ne connaissais pas Nico. Bientôt je reçus de lui, sous un seul pli, une documentation photographique assez importante : agrandissement de coupures de journaux parus dans les années trente et qui relataient le crime fameux de deux domestiques (...). J’acceptais d’écrire le scénario avec ce sujet comme « graine ».
C’est ainsi que Jean Vauthier commente la genèse du scénario des Abysses dans son article publié dans les Nouvelles Littéraires, paru le 16 mai 1963, alors que le film parade au 16e Festival de Cannes, aux côtés des Oiseaux d’Alfred Hitchcock. A l’affiche : le duo Colette et Francine Bergé. Elles incarnent les domestiques assassines du tristement célèbre crime des sœurs Papin, qui a défrayé la chronique en 1933. Cet article, déniché dans les boites d’archives de la SACD à Paris, est une des pierres angulaires de cette recherche. C’est moins son aspect anecdotique, quoique savoureux, qui a retenu mon intérêt, que l’opportunité d’y trouver la description détaillée du travail d’écriture de Jean Vauthier qui se met au diapason de l’écriture scénaristique, de l’analyser au regard de son théâtre et des enjeux esthétiques de l’époque.
Cet article s’intéressera à mettre en évidence le travail de collaboration entre l’écrivain et le réalisateur autour du projet du film, le parti pris esthétique en lien avec les problématiques soulevées par le cinéma des années soixante et la volonté de filiation entre Les Abysses et le théâtre, notamment la tragédie grecque.

A la veille de la commande du scénario du film Les Abysses par Nico Papatakis en 1960, Jean Vauthier a déjà acquis une notoriété certaine sur la scène parisienne et son nom compte parmi ceux des dramaturges avant-gardistes de la branche poétique des années cinquante.
1949 marque le tournant de la carrière de ce journaliste et dessinateur à La Petite Gironde, puis à Sud-Ouest, qui s’essaie à l’écriture depuis plusieurs années déjà : il abandonne son emploi pour se consacrer exclusivement à sa plume et mener à bien son Capitaine Bada. « Une somme touffue et extravagante d’ambition » [1] selon les mots de Robert Abirached. Spectateurs, comédiens, metteur en scène, auteur lui-même, personne n’en sort indemne. La stupéfaction atteint son comble lors de la parution de la pièce [2], qui révèle au public sa conception de l’écriture dramatique, tout à fait originale, basée sur le foisonnement des indications scéniques. Style que nous aborderons plus en détail par la suite, Jean Vauthier l’utilisant pour l’écriture du scénario des Abysses. Homme de tous les bords : théâtre, radio, télévision, peinture et dessin, « homme-théâtre » [3] à l’écrit comme à la vie, Jean Vauthier ne cesse d’interroger l’œuvre dans l’œuvre et le rôle du créateur dans et par sa création : une mise en abyme dans laquelle il n’est pas rare de voir le public non initié se perdre ; Jean Vauthier exigeant un effort constant de ses spectateurs-lecteurs.
Autre artiste, qui pousse son art dans ses retranchements et le fait s’interroger sur lui-même : Nico Papatakis. Le parcours de ce réalisateur est fait de combats et d’exils successifs en réponse à son opposition farouche aux dictatures européennes. Installé à Paris en 1939, directeur du cabaret La Rose Rouge jusqu’au milieu des années cinquante, il fréquente l’intelligentzia de l’époque, dont Jean-Paul Sartre, André Breton, Jacques Prévert, Robert Desnos, Jean Vilar et se lie d’amitié avec Jean Genet dont il produit en 1950 l’unique œuvre cinématographique. Au début des années soixante, il décide d’adapter un fait divers : le double homicide des sœurs Papin. Il ne trouve pas de metteur en scène, les « jeunes de la Nouvelle Vague » [4] ne sont pas intéressés par un projet qu’ils qualifient de « trop littéraire ». Il réalisera donc son film lui-même : une première. Nico Papatakis extrait trois articles qui serviront de base au scénario ; l’un d’eux est issu de l’hebdomadaire Détective du 9 février 19331. Il faut savoir que ce fait divers a tout de suite éveillé l’intérêt des journalistes et des amateurs de presse sanglante ; puis a investi les débats des psychiatres, dont Jacques Lacan, et delà, les préoccupations esthétiques et cliniques des pères du surréalisme. Mais sa transformation complète en œuvre 1947, année de la création des Bonnes de Jean Genet au Théâtre Athénée par Louis Jouvet. Le dramaturge utilise ses Bonnes pour détourner les conventions théâtrales. A la fin de la pièce, leur univers incantatoire collapse : le jeu ne suffit plus aux bonnes, le crime réel devient un mal nécessaire. Le passage à l’acte se fait à la frontière entre fantasme et réalité. Jean Genet refuse d’adapter Les Bonnes au cinéma à la demande de son ami Nico Papatakis. Il ajoute un bref manifeste : Comment jouer « Les Bonnes », à sa pièce, en 1963. A la sortie du film Les Abysses, il se défend de faire un plaidoyer sur le sort des domestiques et tourne le dos à toute interprétation naturaliste. Un appendice qui pourrait être considérée comme une volonté de se démarquer du projet de Nico Papatakis.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
© 2006 Lignes de Fuite - Mentions légales espace privé   -   crédits : www.antipole.fr